Ultra-violence fascinante et « krovvinolante » – L’Orange Mécanique d’Anthony Burgess

Chers Drougs et vaillants lecteurs de ce blog,

Je reviens ce dimanche avec un livre à ne pas mettre entre les mains des enfants, mais un grand classique néanmoins: L’Orange Mécanique d’Anthony Burgess. Vous le connaissez fort probablement, du moins de nom, par l’adaptation cinématographique, esthétiquement très marquée par les années 1970 et accompagnée par une bande originale inoubliable, de Stanley Kubrick. Je l’ai lu il y a quelques années, à dix-sept ans… C’est bien simple: lycéenne solitaire, je trainais silencieusement ma carcasse dans la cours de récré, attendant la reprise des cours avec un livre à la main. Et L’Orange Mécanique, oeuvre dérangeante au possible, fait partie de ces livres qui m’ont accompagnée alors!

  • De quoi s’agit-il?

Dans un Londres futuriste (l’ouvrage est paru au début des années 60), fait de grands ensembles déshumanisés, où les jeunes aiment à écouter de la guimauve à la radio, Alex DeLarge passe des soirées entières avec ses trois drougs Pierrot, Jo et Momo (Pete, Gorgie et Dim dans la version originale). Ils commencent avec un verre de lait mélangé à diverses drogues au Korova Milk Bar, avant de arpenter la ville à la recherche de victimes à voler, à battre, à torturer, et même à violer. Le livre s’ouvre donc sur une nuit d’ultra-violence, d’agressions gratuites sur des commerçants et sur un universitaire quittant une bibliothèque, avant un règlement de compte avec une bande rivale et une excursion à la campagne à bord d’une voiture volée. Alex et ses acolytes trouvent alors un cottage isolé où vit un jeune couple: ils battent l’homme quasiment à mort et violent la femme sous ses yeux. Et l’adolescent rentre ensuite tranquillement chez lui pour écouter du Mozart et du Beethoven – qu’il affectionne particulièrement. Car la musique classique est son plus grand plaisir dans la vie, elle lui permet de s’évader et de se perdre dans des rêveries extrêmement violentes qui lui procurent un plaisir immense… Des tensions existent pourtant au sein de son petit groupe. Alex, trahi  et abandonné par ses compagnons au cours d’un cambriolage, est arrêté. Il est condamné à quatorze ans d’emprisonnement…

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Couverture de L’Orange Mécanique

C’est alors que les choses intéressantes commencent, dans la seconde partie du roman. Au bout de deux ans, alors qu’il travaille à l’église de la prison, protégé par l’aumônier qui le croit en pleine repentance, Alex se retrouve impliqué dans une bagarre violente avec un compagnon de cellule. En conséquence, il est sélectionné pour participer à un programme de ré-éducation drastique, la « méthode Ludovico », censée le dégoûter de la violence et du sexe pour lui permettre une ré-insertion plus rapide. Le garçon y voit l’occasion de quitter la prison plus rapidement. Durant des heures et des journées entières, Alex reçoit donc des injections tandis qu’on le force à regarder des films violents. S’il est tout d’abord amusé – comme le laisse supposer sa description imagée d’un documentaire sur la torture japonaise et ses giclures de « krovvi (sang) rouge rouge » – il a bientôt de plus en plus de mal à supporter ces visions, qui lui provoquent douleur physique et nausées. C’est sans compter qu’un jour la musique de Beethoven est utilisée en fond sonore, et Alex en vient à ne plus pouvoir la supporter non-plus. Déclaré « guéri » une fois que se confirme son aversion pour la violence, il est relâché.

Mais la vie dehors va le confronter à ses vieux drougs, ainsi qu’à certaines de ses anciennes victimes…

  • Le sens de la formule

L’Orange Mécanique est rédigé à la première personne, du point de vue d’Alex, un jeune de ce futur étrange où l’on parle un argot appelé le Nadsat, qui empreinte à l’anglais cockney et au russe – Anthony Burgess était aussi un linguiste. Ce vocabulaire particulier – je vous rassure, il y a un lexique à la fin du livre! – participe au « charme » (si j’ose dire) particulier du roman. En effet, ce parler assez familier et imagé, additionné au joyeux badinage d’Alex, qui s’amuse bien à nous raconter ses séances de torture et sa vie sexuelle débridée, m’a parfois faite sourire, voire rire (la description « krovvinolante » du film sur la torture japonaise m’a vraiment, vraiment faite hurler de rire). Mon frère et moi avons même repris du vocabulaire nadsat quand nous voulions délirer – les zoubies (dents), les cancerettes (cigarettes),  les drougs (amis), la bidonske (rigolade)… Autant de termes que nous aimions à ré-utiliser dans nos « moments » et qui, pour notre plus grand plaisir, restaient obscurs pour les non-initiés! Ce qui est tout de même assez dérangeant, c’est qu’en fin de compte, c’est ce sens de la formule qui fait que l’on finit par s’attacher au monstre qu’est Alex, et même par s’amuser avec lui.

Le titre en lui-même est assez énigmatique. Pourquoi une orange mécanique? J’ai fait quelques recherches pour en apprendre un peu plus à ce sujet, car jusqu’à récemment ce point demeurait obscur… Tout d’abord, Burgess aurait un jour entendu une vielle expression cockney: « He’s as queer as a clockwork orange » (Il est aussi bizarre qu’une orange mécanique). Le titre pourrait donc en fait désigner un être marginal – ce qu’est Alex. Autre explication: Burgess a travaillé et vécu en Malaisie, où le mot malais « orang » désigne l’être humain. Il pourrait donc être question de l' »homme mécanique » qu’est devenu Alex. L’Orange mécanique reste donc un titre ambigu…

  • Violence et éthique
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La Méthode Ludovico dans Orange Mécanique de Stanley Kubrick – Source: Imdb.com

Il est difficile de savoir, à la lecture du roman, si l’auteur condamne les actions de son personnage, ou s’il le considère juste comme un cobaye. Mais une chose est sûre: à travers les pensées d’Alex, qu’il s’agisse de ses bagarres, de ses viols, de ses larcins, de ses fantasmes violents lorsqu’il écoute Beethoven, on assiste à une véritable esthétisation de la violence. Burgess a réussi un coup de maître. En effet, on suit avec fascination le parcours de délinquant d’Alex, qui s’amuse comme un petit fou à faire subir toute sorte de traitement dégradant, et à nous en livrer, à nous lecteurs, une description détaillée.

Le fait est que, comme je le disais dans les paragraphes précédents, on en vient à goûter l’humour particulier de ce sociopathe cultivé amateur de bonne musique. Cela est d’autant plus dérangeant qu’il n’a aucune circonstance atténuante – il n’est pas issu d’un milieu particulièrement violent ou défavorisé, il ne semble pas mal-aimé, il ne correspond pas à l’archétype de la grosse brute sans cervelle qui agit plus par stupidité et ignorance… Alex DeLarge est un manipulateur, un pervers, diablement intelligent, qui oeuvre avec méthode pour faire souffrir les autres, et ce par pur plaisir. Je l’ai lu il y a longtemps, et avec le recul, je me suis posé quelques questions sur ma propre moralité en réalisant que je m’attachais à ce personnages somme toute assez effrayant. « L’Archange du Mal à l’état pur », comme le dit l’accroche du roman.

Le fait est que le livre pose des questions pertinentes… Les actes d’Alex sont certes odieux, mais qu’en est-il de ceux qui le « ré-intègrent ». A un moment, l’aumônier de la prison, discutant avec le jeune homme, pose la question suivante: qui, de lui ou de ces médecins, psychologues et politiciens, est le plus mauvais? Est-il plus mauvais de choisir ouvertement le chemin du « mal » en vivant selon ses principes, ou d’obliger, par la manipulation de l’esprit, à être bon?

Car L’Orange Mécanique met en lumière l’hypocrisie et les doubles standards présents dans notre société. Alex se conduit monstrueusement mal, c’est un fait, mais on ne peut guère lui reprocher son hypocrisie. Il a déjà eu des démêlés et a un contrôleur judiciaire, mais il ne se cache pas d’être une véritable raclure. En revanche, quid de ces gens qui lui proposent la ré-insertion?… Au final, ce ne sont pas les individus qui leur importent, mais les statistiques de la délinquance, pour servir un gouvernement et légitimer son programme. C’est vrai pour bien des systèmes politiques qui se sont posés la question du traitement de la délinquance, de la récidive et de la ré-insertion des anciens prisonniers, mais Burgess pousse le raisonnement à son extrême: ôter toute velléité de violence en niant ce qui fait d’eux des êtres libres, leur capacité de choisir. Pour ces gouvernements soi-disant préoccupés du bien-être de leurs citoyens, cela revient à faire des économies d’effort puisqu’il n’y aura plus à se poser les questions de la ré-insertion, de la récidive, et des raisons qui auront poussé les gens à faire de « mauvais choix ». C’est comme planquer un tas de poussière sous le tapis. Le sol n’est pas propre, mais ça n’est pas grave, parce que ça ne se voit pas…

Quant à Alex, ses actions et leurs conséquences se VOIENT. Il a toujours choisi de suivre sa voie violente, sans s’en cacher, parce que cela lui plait. Mais son renoncement à la violence n’est pas le résultat d’un processus de réflexions, ou d’un choc personnel qui aura changé sa façon de penser. NON. Il ne peut faire autrement que d’éviter toute pensée violente, s’il ne veut pas souffrir atrocement. Or, cela peut paraître une platitude, mais à moins d’être masochiste, nul n’aime avoir mal. C’est une CONTRAINTE PHYSIQUE, ce qu’il y a de plus primaire comme méthode puisque touchant à l’intégrité de l’humain, à la sensation pure et aux instincts de l’humain. Et pour finir, Alex, devenu un être incomplet, ne pourra même plus écouter la musique qu’il aime (j’ose à peine imaginer comment vivre sans ma petite dose de Beethoven de temps en temps!) et se trouvera, lui aussi, victime du monde qui l’entoure, incapable de se défendre, et pion au service de causes diverses. C’est certes un salopard à la base, mais j’avoue que son sort n’est pas du tout enviable…

  • Conclusion

Un livre aussi fascinant que sordide, parfois cocasse, car il nous présente autour d’Alex toute une galerie de personnages secondaires hypocrites, voire carrément ridicule, car s’ils semblent pétris de bonnes intentions, leurs actions n’en sont pas moins discutables et ont aussi des conséquences très graves. Ce qui dérange est qu’il est tout sauf manichéen, et bouscule nos valeurs, notre perception du bien et du mal, du bon et du mauvais.

Le seul regret que je pourrais avoir, c’est d’avoir vu le film de Stanley Kubrick AVANT d’avoir lu le livre, ainsi que les visuels de couvertures toujours marqués par l’esthétique ce ce même film. J’ai moi-même eu du mal à m’en défaire, jusqu’à imaginer une ambiance résolument plus sombre – car finalement Stanley Kubrick a édulcoré bien des aspects de la vie débridée d’Alex, et puis on entend plus de Rossini que de Beethoven dans son adaptation! 😉 J’attends donc avec impatience l’adaptation (certainement interdite aux mineurs) qui nous fera oublier Kubrick, mais il sera difficile de trouver quelqu’un d’aussi doué que le GRAND, le MAGISTRAL Malcom Mc Dowell dans le rôle d’Alex!

En tout cas, je vous le recommande vivement, car c’est une véritable perle. Je suis très certainement tombée sur une bonne traduction de l’oeuvre, car le style en est brillant, l’histoire très prenante et sombre à souhait. Et si vous n’avez pas vu le film avant, c’est encore mieux! 🙂 L’édition que je vous indique ici est différente de celle que j’ai en ma possession (Pocket):

Titre: L’Orange Mécanique
Auteur: Anthony Burgess
Editions: Robert Laffont
Collection: Pavillon Poches
315 p.
Parution: Juin 2010
Prix: 9,00 €

Passez un bon dimanche, et remplissez bien votre bibliothèque! Je vous retrouve bientôt avec de nouvelles créations, de nouveaux livres et films!

Blanche Mt.-Cl.