Science-fiction uchronique: « La Trilogie de la Lune » de Johann Heliot

Très chers lecteurs et petits curieux avides de quelque chose de nouveau à ajouter à votre bibliothèque personnelle,

J’ai l’honneur de vous présenter l’une des oeuvres qui m’a le plus marquée ces dernières années où je n’ai, hélas, pas eu le temps de lire autant que je le désirais: La Trilogie de la Lune signée Johann Heliot, dont l’intégralité a été ré-éditée en un seul volume chez Memnos en 2011, regroupant La Lune seule le sait, La Lune n’est pas pour nous et La Lune vous salue bien. Je l’ai lue, ou plus exactement dévorée il y a un peu plus de deux ans, quand je l’ai emmené dans mes bagages lors de mon stage en Angleterre. 🙂 De quoi s’agit-il? En substance d’une uchronie teintée de steampunk.

  • Quelques notions

Une uchronie, addition du préfixe privatif grec ou- et chronos, le temps, pourrait se traduire par « non-temps ». C’est donc une époque qui n’existe pas. Dans la science-fiction, et récemment dans les milieux historique, cet exercice consiste à ré-écrire, ou plutôt à réinventer le passé en bidouillant des faits historiques. Tout part de la question: et si tel événement s’était passé autrement, quelles conséquences cela aurait-il eu? C’est ce qu’a fait Johann Heliot, en partant du postulat complètement délirant, selon lequel le règne de Napoléon III se serait trouvé prolongé par l’accès de l’empereur à une technologie d’origine extraterrestre.

Quant au steampunk, littéralement le « punk à vapeur », il s’agit de recréer des époques passées qui auraient poussé jusqu’au bout le potentiel de leur technologie, le tout dans une esthétique très XIXe siècle faite de métaux et engrenages apparents, dans les grandes mégalopoles européennes survolées par des dirigeables. Bien sûr, je caricature. Nous parlerons donc de « rétro-futurisme ».

  • Les livres

L’histoire commence dans La Lune seule le sait, alors qu’à la fin du XIXe siècle, Napoléon III règne en despote sur toute l’Europe occidentale, maintenu en vie suite à un grave attentat anarchiste par tout un système de machines élaborés par les Ishkiss, extraterrestres débarqués sur terre quelques années auparavant. Depuis, ceux-ci se sont installés sur la Lune, devenue un camp de détention pour les ennemis de l’Empire, ainsi qu’un lieu de villégiature privilégié pour les élites européennes. Napoléon est devenu un tyran paranoïaque, à la tête d’une escouade de zeppelins lourdement armés, et de services de police traquant le moindre opposant. Pourtant, la résistance s’organise, avec à sa tête un vieil auteur français exilé sur l’Ile de Jersey, connu sous le pseudonyme de Babirossa. Celui-ci à un plan pour se défaire du joug de l’empereur: envoyer son ami et allié Jules Verne récupérer Louise Michel, emprisonnée sur la Lune, et contacter les Ishkiss pour leur demander leur aide. Mais celui-ci est suivi de près par l’inspecteur Jaume, policier très scrupuleux des directives… Dis comme ça, ça parait complètement loufoque. Et ça l’est à certains égards. Je dois avouer qu’à la lecture du premier chapitre, j’ai craint un instant que le style d’écriture ne soit un peu trop sec, à l’image de certains romans de Jules Verne, justement. Mais j’ai très vite changé d’avis, séduite par la verve de ces petits papis qui veulent sauver le monde, par le comique de certaines situations et notamment par les efforts de ce pauvre Jaume pour mener sa mission à bien… Et fascinée par la description de cet environnement fait de chair et de métal, de ces hôtels de luxe à la mode Belle Epoque sur la Lune. Comme vous pouvez vous en douter, le voyage de nos héros est tout, sauf reposant! C’est donc finalement un premier opus à la fois sombre et plein d’humour que nous offre Heliot.

IMG_3914Je n’en dirai pas plus sur ce premier volume pour vous parler de la suite, fort différente mais toujours aussi savoureuse. Bond dans le temps jusque dans les années 1930 pour La Lune n’est pas pour nous. Là encore, Heliot s’en est donné à coeur joie et nous entraîne dans les bas-fonds de Paris et dans les milieux du cinéma officiel allemand. En effet, suite à une guerre qui a ravagé l’Europe, les habitants de la Lune ont fait secession avec leurs camarades de la Terre, et vivent dans la paix et et la prospérité grâce à la technologie Ishkiss. Mais en Europe, c’est la catastrophe: le continent est sous la botte de l’Allemagne, gouvernée par Hitler et ses compagnons de l’Ordre de Thulé, dont le grotesque Goering, et Leni Riefenstahl qui s’occupe de la comm’ gouvernementale, de la télévision (oui, Laval et ses potes reçoivent la télévision allemande à Paris dans les années 30!) et du cinéma. C’est dans ce contexte crépusculaire que se débat Léo Malet (oui, l’écrivain qui normalement a créé Nestor Burma!), un voleur à la petite semaine qui lors de l’un de ses cambriolages, découvre dans un coffre une substance étrange et vivante. Il vient de mettre la main sur un trésor qui l’entraîne, avec l’aide d’Albert Londres, d’abord sur la Lune, puis en mission d’infiltration en Allemagne, dans un festival cinématographique de Germania, mené grand train par la blonde Leni, alors qu’au Tibet, les Allemands sont sur le point de faire une découverte capable d’asseoir pour toujours leur domination sur le reste du monde… On retrouve également l’acteur – du moins celui que nous connaissons aujourd’hui en tant qu’acteur – Erich von Stroheim en pilote de zeppelin rescapé de la Guerre mondiale. Quand bien même on retrouve énormément d’humour de la part de l’auteur, ainsi que des comiques de situation, cet opus est beaucoup plus sombre que le premier: en effet, l’Europe porte les stigmates de ce conflit qui ressemble à notre Première Guerre mondiale, dont les cortèges de vétérans maintenus en vie par des machines, qui ressemblent à d’étranges monstres de chair et d’acier aux visages brûlés, ne sont pas sans rappeler les tableaux et dessins des artistes qui ont connu le Front et qui en ont retranscrit la cruauté, tels Otto Dix.

Je termine avec le troisième volume, La Lune vous salue bien. Ressortez jupons et jupes plissées de vos mamies quand elles étaient jeunes filles, la gomina de papi, et tables en formica toujours de chez vos grand-parents nourris de rêve américain, nous voici dans les Etats-Unis des années 1950. Dans les critiques que j’ai pu lire sur Internet, ce livre-ci est assez mal aimé comparé aux deux précédents… et je trouve cela injuste. Certes, il est très différent, mais pour ma part, je trouve qu’il fonctionne très bien. Après les événements de La Lune n’est pas pour nous, la Lune a quitté l’orbite terrestre, jetant la Terre dans le marasme des Années Sombres, alors que de nombreux enfants nés à cette période souffrent du lunatisme, un mal mystérieux mis sur le compte de l’absence de lune, remplacée par des miroirs mis en orbite pour éclairer l’obscurité de la nuit. Quant aux habitant de la Lune, partis sur Mars et surnommés « Rouges » par le gouvernement américain, ils sont décrétés Axe du Mal et combattus par le mystérieux Général Bob. Agent des services secrets français après un voyage en Afrique où il était chargé de débusquer le Maréchal Rommel devenu lui aussi « lunatique », Boris Vian est envoyé aux Etats-Unis pour savoir quel plan machiavélique se trame dans les hautes sphères du pouvoir. Entre la communauté artistique new-yorkaise et le désert du Nouveau-Mexique, ses découvertes vont le surprendre… Il est amusant de voir comment la terminologie de la Guerre Froide est ré-utilisée dans un contexte totalement différent. On est également ravi de rencontrer Walt Disney et John Wayne dans les rouages de la politique américaine et aux débuts de la culture de masse.

  • Ma petite synthèse

Inutile de vous dire que j’ai adoré cette trilogie de bout en bout. Elle m’a vraiment dépaysée, et l’univers complètement hallucinant créé par Heliot est une véritable ode à l’imagination. C’est un peu le roman que j’aurais aimé écrire, mais cela est une autre histoire. Et je suis sûre que les amateurs d’histoire curieux de science-fiction y trouveront leur compte.

Quelque chose me trouble cependant, et je pense que c’est une des faiblesses du genre uchronique en général. Tout d’abord, plus on s’éloigne de l’instant t où les événements ont basculé, moins les événements semblent crédibles, puisque l’histoire s’éloigne de celle que nous connaissons et qu’on nous avons apprise. J’imagine que cela pourrait en chagriner plus d’un.

Autre bémol, et ma foi, de taille. La Trilogie de la Lune est un brin élitiste. En effet, si en France nous connaissons à peu près la chronologie menant de la fin du Second Empire à la Guerre Froide, en passant par les deux guerres mondiales, je ne suis pas certaine que tout le monde sache qui sont Albert Londres ou Léo Mallet (pour Albert Londres, je ne dois ma connaissance qu’à mes études histoires, à l’époque où j’épluchais des archives), ou que les gens de ma génération qui ne sont pas férus de cinéma sachent qui était Erich von Stroheim. Alors que certaines connaissances sont requises pour apprécier la saveur de cette série. C’est bien dommage, car cette histoire est réellement palpitante et passionnante, et elle mériterait d’être vraiment accessible à tous.

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