Si la magie était un film – « L’Illusionniste » (Neil Burger, 2006)

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Affiche du film – Source: Wikipedia.org

Titre: L’Illusionniste (The Illusionist)
Année de production: 2006
Réalisation: Neil Burger
Origine: Etats-Unis, République tchèque
Durée: 1h50
Distribution: Edward Norton, Jessica Biel, Paul Giamatti, Rufus Sewell

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Certains d’entre vous sont en vacances, et ont probablement envie de buller devant un bon film… Voici donc une nouvelle chronique cinéma. Comme vous l’avez déjà vu sur ce blog, je ne fais pas nécessairement l’apologie de grands classiques, car j’ai des goûts plutôt étranges. Donc voici un film qui pourrait faire figure d’OVNI sur ce blog… J’ai nommé L’Illusionniste, réalisé par Neil Burger en 2006. Une histoire de magie, de jalousie et de meurtre dans la Vienne impériale…

  • Le pitch

L’Illusionniste nous amène dans le Vienne de 1900, à l’époque de l’empire austro-hongrois. Les foules se passionnent pour les numéros d’Eisenheim (Edward Norton). L’inspecteur en chef Walter Uhl (Paul Giamatti), ne fait pas exception à cette règle et assiste régulièrement aux spectacles de cette illusionniste à la notoriété grandissante. Mais un soir l’héritier présomptif du trône, le prince Léopold (Rufus Sewell), présent à une représentation, envoie sur scène sa fiancée, l’archiduchesse Sophie von Teschen (Jessica Biel) quand Eisenheim cherche un volontaire pour l’un de ses tours. Mais si sur scène Eisenheim ne veut rien laisser paraître, il a bien reconnu Sophie, son amour d’adolescence dont il avait été séparé à cause de leurs rangs respectifs. La jeune femme l’a elle aussi reconnu, et décide de le revoir en secret, d’abord à titre amical.

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En coulisses, Uhl demande ses « trucs » à Eisenheim… – Source: Imdb.com

Quant à l’ombrageux prince Léopold, d’abord admiratif du talent d’Eisenheim, devient peu à peu jaloux de sa notoriété. D’autant plus que d’un naturel soupçonneux, il a chargé Uhl de faire suivre sa fiancé et a découvert que celle-ci avait des fréquentations peu adaptées à son rang. Léopold ne recule devant rien pour décrédibiliser Eisenheim et le faire passer pour un imposteur aux yeux de tous, et l’éloigner de Sophie. Celle-ci n’a jamais oublié son amour d’adolescence et entame bientôt une liaison avec lui. L’inspecteur Uhl, pour sa part, est mal à l’aise. En effet, il ne souhaite pas causer le moindre tort à un homme de spectacle qu’il admire, et n’a de cesse de le mettre en garde sur ses amitiés avec une dame de haut rang, et sur les conséquences de celles-ci.

Eisenheim semble prendre la chose avec sérénité… Jusqu’à ce qu’une tragédie arrive, et que la capitale bruisse de rumeurs sur ses pouvoirs surnaturels… Alors, l’illusionniste est-il détenteur de dons particulier, ou bien, comme il aime à le rappeler à Uhl, tout n’est-il qu’illusion?

  • Un film d’ambiance
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Retrouvailles scéniques d’Eisenheim et Sophie von Teschen – Source: Imdb.com

Comme le savent certains lecteurs, je suis fan d’histoire germanique, Allemagne et Autriche comprises. J’aime l’Art Nouveau et son pendant viennois, le Jugendstil emmené par le célèbre Gustav Klimt, dont les tableaux dégoulinant d’or et de sensualité me séduisent, j’aime l’architecture d’Otto Wagner… Donc je ne pouvais qu’être séduite par le contexte global du film, qui s’ancre dans les dernières années du régime impérial, à l’époque de Freud et de Klimt, quand Vienne était une ville pionnière dans bien des domaines de la culture et des arts. Certes, le film a principalement été tourné en République tchèque, à Tábor et à Prague. Mais la République tchèque est, au niveau de l’environnement et de l’architecture, ce qui ressemble le plus au Vienne du début XXe. Donc la plupart des films se déroulant à Vienne à l’époque impériale sont tournés en République tchèque – ce fut par exemple, le cas du monumental Amadeus de Milos Forman.

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Le mystérieux et fascinant Eisenheim – Source: Imdb.com

Ainsi, ce film vaut surtout pour son atmosphère si particulière. Visuellement, cela se trahit par un passage d’images extrêmement lumineuse à d’autres plus sombres, avec un effet, presque brumeux qui, hormis pour les dorés et les rouges, donne à certaines séquences un aspect rappelant les photos sépia. On y retrouve l’influence du mouvement Jugendstil, ce qui donne des décors extrêmement typés. Le début du film est très lumineux, chaleureux et certaines ambiances semblent correspondre aux personnages. Les ors et la lumière pour Eisenheim, paré d’une aura sombre dans les scènes intimistes et au fur et à mesure qu’il sombre dans la mélancolie. La belle Sophie – Jessica Biel est juste sublime dans ce rôle avec son sourire adorable – apparait toujours dans des tenues 1900 très claires, tandis que son fiancé Léopold porte toujours des uniformes et vit dans un château sombre décoré de morbides trophées de chasse (personnellement, je déteste ça, pour moi ça revient à exposer un cadavre dans son salon, ça me fout les boules). Quant à l’inspecteur Uhl, qui fait un peu l’intermédiaire entre les autres personnages, ses couleurs sont plus froides et plus nuancées.

On passe des intérieurs somptueux et des flashbacks bucoliques dans la jeunesse d’Eisenheim et de Sophie,  à des perspectives droites très « viennoises », à des scènes de spectacles flamboyantes, puis à un environnement forestier très brumeux très surnaturel. Le tout est servi par une bande originale magnifique signée Philip Glass. Auteur de plusieurs musiques de film, il est aussi l’un des compositeurs contemporains les plus influents, chantre de la musique minimaliste qui a influencé de grands noms comme Danny Elfman ou encore… Depeche Mode à leurs débuts. D’ailleurs, de générique de début nous hypnotise dès les premières mesures.

Je vous laisse donc, pour cette partie avec une scène qui pour moi reste la plus belle du film. Image, musique… tout y est! C’est en V.O. non-sous-titré, mais qu’importe. L’image parle d’elle-même. C’est magique!

  • Une intrigue bien ficelée qui capte l’attention

Heureusement, l’ambiance n’est pas tout. L’intrigue elle-même est fascinante. Je ne l’ai appris qu’il y a peu, mais L’Illusionniste est adapté d’une nouvelle signée Steven Milhauser, « Eisenheim the Illusionist ». Je ne l’ai malheureusement pas lue, mais d’après ce que j’ai compris, certaines libertés ont été prises avec l’histoire. Ne vous attendez pas à des scènes d’action, à des courses poursuites et à de la bagarre dans ce film somme toute assez contemplatif. Mais contemplatif ne veut pas nécessairement statique et ennuyeux. En effet, le film a un schéma narratif très particulier, qui joue avec les questionnements du spectateur, reconstituant le fil du mystère sur lequel enquête Uhl – la fameuse tragédie que je mentionnais – ainsi que l’histoire personnelle d’Eisenheim par le biais d’habiles flashbacks qui renforcent encore la légende autour de l’illusionniste. Bref, il ne fait que renforcer l’énigme Eisenheim quand on croit l’avoir déchiffrée.

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Le vénéneux prince Léopold – Source: Imdb.com

Des intrigues secondaires intéressantes permettent de garder le spectateur en haleine jusqu’au plan final (un final surprenant, d’ailleurs!). Nous avons bien sûr cet acharnement de Léopold envers Eisenheim qui, discrètement provocateur, prend un malin plaisir à titiller le chanceux fiancé à son grand amour, et la romance entre Sophie et son magicien. Quant à l’enquête d’Uhl, on nage en plein rêve.

Mais ce ne sont pas les seuls. Une sorte de complicité se noue peu à peu entre l’inspecteur Uhl et Eisenheim – je ne parlerai pas de bromance, ce serait tiré par les cheveux! Mais leur relation va bien plus loin que la simple fascination de la part de l’inspecteur pour un homme de talent, car on sent qu’ils n’ont rien l’un contre l’autre et s’estiment mutuellement. Cela permet également d’aborder la question sociale. En effet, tous deux sont des roturiers évoluant au milieu des « grands » – puisque les performances d’Eisenheim attirent l’aristocratie viennoise, et parce que l’inspecteur chef Uhl est en charge de la sécurité du prince Léopold. Tout au long de l’histoire, le policier n’a de cesse de rappeler au grand prodige de l’illusion qu’il souffrira nécessairement de cet amour pour une femme de haut rang, que des hommes comme eux ne pourront jamais nouer d’amitié sincère avec des gens de ce milieu. Je cite Uhl: « Ils n’oublieront jamais que je ne suis que le fils d’un boucher. »

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L’inspecteur Walter Uhl, songeur – Source: Imdb.com

Entre ces deux hommes qui peuvent se parler librement, la magie devient elle aussi un enjeu. Je vous montrais la fameuse scène de l’oranger qui émerveillait l’inspecteur, que l’on voit s’extasier dans le public. Eh bien le « truc » de l’oranger, ce numéro magnifique, fait l’objet d’un pari entre eux… mais vous n’en saurez l’issue qu’à la fin du film!

  • Des personnages captivants campés par des acteurs au poil

Pour finir les personnages sont eux aussi captivants, portés par des acteurs convaincus et convaincants.

Edward Norton est un acteur que j’aime beaucoup, capable de jouer sur des registres variés et qui incarne un Eisenheim… disons-le, sombre, magnétique et même sexy – alors qu’en soi, Ed’ n’est pas laid mais il n’est pas non-plus Apollon. Il magnifie ce personnage mélancolique et tourmenté, mais également espiègle et sûr de ses prouesses. Son seul point faible, qui nous rend ce « sur-homme » plus sympathique et humain, est son amour pour Sophie von Teschen.

Sophie, ah Sophie. Merveilleuse Jessica Biel. Bon, soyons honnêtes, je l’ai toujours trouvée très jolie. Dans L’Illusionniste, elle l’est encore plus lorsqu’elle sourit, délicate dans ses robes crème. Notre empathie vient du fait qu’aristocrate, elle se doit de faire un mariage d’intérêt et Elle campe une jeune archiduchesse très douce mais aussi déterminée et lucide sur les difficultés auxquelles elle doit faire face pour voir celui qu’elle aime réellement.

Car danger il y a… Je soulignais la personnalité difficile de Son Altesse Léopold. Dans le rôle nous retrouvons une vraie « tête de méchant/tête de con » – rappelez-vous Jasper dans The Holiday, ou Adhémar dans ChevalierRufus Sewell. Le fait est que cet homme, avide de pouvoir et de contrôle, complote non-seulement contre son oncle l’empereur, mais est aussi un véritable tyran dans l’intimité. C’est là que nous pouvons craindre pour la vie de la belle Sophie: en effet, ses deux précédentes fiancées seraient mortes rouées de coups… Bref, Rufus Sewell est au mieux de sa forme dans ce rôle d’enfoiré que l’on adore détester.

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La belle Sophie von Teschen – Source: Imdb.com

Enfin, le seul personnage réellement ou devrais-je dire, inconditionnellement sympathique est sans conteste l’inspecteur Walter Uhl, incarné par un Paul Giamatti débordant de bonhomie. Il a beau être lucide et méfiant, il n’en est pas blasé pour autant. Confronté de par son métier à des faits graves, il garde pourtant sa capacité d’émerveillement. Il n’est pas qu’un sous-fifre ou une machine au service du froid Léopold, il ne pousse jamais son professionnalisme jusqu’à faire un zèle injustifié, mais les conventions sociales du régime impérial ne lui donnent pas vraiment le choix. D’autant plus qu’il a à rendre des comptes aux membres de la famille impériale, dont le pouvoir est alors absolu. Je ne dirais pas qu’il incarne le « bon sens populaire » (en plus je n’aime pas cette expression) Sa lucidité l’oblige à se rappeler d’où il vient, et à appréhender les risques qu’il prend s’il venait à manquer à ses devoirs. Il respecte son « adversaire » par obligation, Eisenheim, tout en essayant de conserver sa froide distance d’enquêteur, et en se montrant bienveillant. Même s’il ne distille pas autant de mystère qu’Eisenheim, il reste un personnage profondément humain aux multiples facettes, ce qui le rend aussi complexe que l’illusionniste, quand bien même la distance entre lui et le spectateur est moindre.C’est finalement à lui que le spectateur est le plus susceptible de s’identifier, dont il partage les inquiétudes et la fascination.

  • Conclusion

J’ai pu voir sur Internet que les avis sur ce film sont assez mitigés, mais qu’il est généralement mieux noté par les spectateurs que par la presse (en même temps, hormis quelques magazines sympas, la presse culturelle se plait souvent à « péter plus haut que son cul »). Pour ma part, je ne trouve pas que L’Illusionniste révolutionne le genre, mais pour en avoir parlé avec quelques amis, j’ai pu constater que nous avions tous été séduits par les mêmes choses – l’atmosphère, la prestation des acteurs et ce final déroutant. Bref, c’est un tour de magie d’une heure cinquante, esthétiquement plaisant qui nous berce et nous fait passer une bonne soirée dans un univers feutré, agrémenté d’images oniriques et hors du temps.

Bref, j’espère vous avoir donné l’envie de découvrir, ou de redécouvrir cette histoire à la beauté fascinante, qui vous emmène dans un univers sombre et beau…

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Eisenheim en pleine réflexion – Source: Imdb.com

Et en plus, je me rends compte, à écrire dessus, que dès que j’ai les moyens, j’aurais bien envie de me refaire un petit voyage en Autriche, et de visiter Vienne sur la trace du Sang des Wolf. Arpenter ces belles avenues et voir ces belles perspectives, m’émerveiller devant la magie des lieux et imaginer Eisenheim quelque part là-bas… D’autant plus que ça me ferait retrouver un peu d’inspiration pour mes écrits, car je bloque un petit peu en ce moment… Et un voyage créatif sur ces terres légendaires d’Europe Centrale, ce serait un super sujet de post, non? 🙂

Mais en attendant, que diriez-vous d’un film de loup-garou pour la prochaine chronique ciné?

Blanche Mt.-Cl.

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Fantastique et Histoire pour la jeunesse: « La Grande Croisade » (2006)

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Affiche – Source: Wikipedia Commons

Titre: La Grande Croisade (Connu aussi sous le titre La Croisade en jeans – Kruistocht in spijkerbroek)
Année de production: 2006
Réalisation: Ben Sombogaart
Origine: Belgique, Pays-Bas
Durée: 2h05
Distribution: Johnny Flynn, Emily Watson, Stephanie Leonidas…

En ce mercredi, alors que certains enfants et ados sont en vacances scolaires, me voici de retour avec un film d’aventures qui, s’il n’est pas considéré comme une oeuvre majeure, n’en reste pas moins un petit opus qui ravira jeunes et moins jeunes: La Grande Croisade, réalisé en 2006 par Ben Sombogaart. Développons un peu le pitch, car il y a beaucoup à dire…

  • L’histoire

Le jeune Dolf Vega (Johnny Flynn) est un petit prodige du foot qui joue en équipe nationale junior. Il vit avec sa  mère, Mary Vega (Emily Watson), chercheuse. En effet, celle-ci travaille dans un laboratoire de Rotterdam où elle effectue les premiers tests réussis de voyage dans le temps. Elle passe des heures au boulot, laissant souvent Dolf livré à lui-même. Les choses basculent pour lui quand, lors d’un championnat de foot à Speyer, il rate un tire décisif, qui conduit à l’élimination de son équipe. L’adolescent supporte mal cette défaite dont il se sent responsable, mais quand il s’en ouvre à sa mère, celle-ci lui répond qu’il ne s’agit que d’un match et qu’il se rattrapera au prochain championnat. Mais Dolf ne l’entend pas de cette oreille. Il décide de réparer son erreur: à la faveur de la nuit, il vole le passe du labo de sa mère et quitte la maison. Il passe le contrôle de sécurité et ayant plusieurs fois assisté aux expériences de sa mère, prend les précautions nécessaires en prenant un bocal de pillules censées préserver son intégrité physique durant son court séjour dans le passé. Avant d’être pris par la sécurité du laboratoire, il parvient à monter dans le téléporteur temporel et disparaît…

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Jenna et Dolf – Source: Kino.de

Mais Dolf réalise bientôt que dans la précipitation, il a fait une fausse manoeuvre… Il se retrouve en pleine forêt où une jolie brunette au tempérament explosif le sauve de justesse d’une bande de maraudeurs qui en avaient après ses étranges habits. La jeune fille, Jenna (Stephanie Leonidas) invitant Dolf à la plus grande prudence sur la route, lui propose de se joindre à elle et à quelques gamins, pour rallier la Croisade des Enfants. Car si Dolf est bel et bien arrivé dans les environs de Speyer, il a débarqué en 1212, en pleine période des croisades. Dolf refuse l’offre de Jenna et attend sur place la réouverture du couloir temporel douze heures plus tard, afin de rentrer chez lui. Mais un orage violent l’en empêche. Par la force des choses, il retrouve Jenna et rallie les millers d’enfants allemands et néerlandais en route à travers l’Europe. Outre par ses étranges vêtements du XXIe siècle qui le font passer pour un excentrique, il se fait remarquer en sauvant de la noyade un certain Carolus (Jake Kedge) et en demandant audience à Nicolas de Cologne (Robert Timmins), le garçon qui dirige la croisade, pour améliorer le quotidien des enfants qui souffrent de la faim et des maladies. Il découvre que les jeunes nobles croisés vivent dans des tents somptueuses et dînent de mets succulents. Mais il trouve une oreille attentive en Carolus, le jeune homme qu’il avait sauvé et qui se révèle être un jeune prince du nord de l’Allemagne. Ils deviennent très vite amis, et Dolf peut affirmer ses qualités de leader – il négocie pour obtenir des vivres, il se sert des connaissances du XXIe siècle pour endiguer une épidémie et n’hésite pas à se mettre en danger physiquement pour défendre tous ces gens auxquels il s’attache. En particulier Jenna et Carolus. Mais il est souvent en butte à l’autorité du père Anselmus (Michael Culkin), le conseiller et mentor de Nicolas, dont les motivations ne lui semblent pas très claires, surtout qu’il n’hésite pas à donner des enfants en otage aux chefs locaux pour passer à travers la forêt helvète…

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Dolf et le fidèle Carolus – Source: Kino.de

Pendant ce temps-là (si je puis me permettre l’expression) au XXIe siècle, Mary Vega, la mère de Dolf, perd son travail suite aux incartades de son fils. Mais avec l’aide d’un collègue, elle mène de véritables recherches historiques, pour trouver la trace de son fils dans le passé: elle prend alors connaissance d’un jeune héros de la Croisade des Enfants, et grâce aux renseignements accumulés, parvient à lui faire parvenir, à intervalle régulier, des messages et des pilules pour le garder en vie. Car si le séjour dans le passé se prolonge, Dolf pourrait en mourir…

  • L’Histoire en toile de fond

Voici un film d’aventure somme toute assez captivant, mélangeant paysages magnifiques de montagne et de forêt, fantastique et science-fiction – l’enjeu du voyage dans le temps en particulier – adressé aux enfants, que même des plus grands pourront apprécier. En effet: quel enfant passionné d’histoire et amoureux d’une période en particulier, n’a pas rêvé de voyager dans le temps pour voir vivre les pharaons ou les chevaliers, et même participer à leur quête? 🙂 C’est l’aventure que vit le jeune Dolf d’abord malgré lui, avant de prendre à coeur ces événements. Car il assiste à un événement historique avéré, la Croisade des Enfants, initiée en 1212.

Elle compte parmi les croisades dites « populaires », menées d’abord par des gens « du peuple » pour délivrer Jérusalem. Plusieurs cortèges sont partis, l’un de France et l’autre d’Allemagne, dirigé par un jeune berger de la région de Cologne, Nicolas, âge de quatorze ans grand maximum. Il affirmait avoir eu la vision d’un ange lui enjoignant de partir avec des enfants pour délivrer Jérusalem. Le cortège traverse l’Europe et à la lisière des Alpes, les rangs des pèlerins ont considérablement grossi. On en perd trace à Gênes, où il semble s’être dispersé. Mais contrairement à ce qui est montré dans le film, le gros de ces croisés était constitué de paysans pauvres plus que d’enfants. Mais dans la culture populaire, l’image de milliers d’enfants parcourant les routes en direction de la Terre Sainte est bien plus émouvante, et offre des ressorts dramatiques capables de toucher les plus jeunes dans la fiction. D’autant plus que La Grande Croisade est l’adaptation du roman pour enfant éponyme paru en 1973…

  • L’aventure et la découverte
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Anselmus et Nicolas de Cologne attendant que la mer s’ouvre pour marcher jusqu’en Terre Sainte – Source: Cinema.de

Outre les faits historiques intéressants, on assiste à une véritable aventure humaine. Le jeune Dolf, adolescent certes habitué au confort de la vie moderne, mais livré à lui-même et très solitaire, va connaître non seulement la misère la plus atroce, au milieu d’enfants et d’adolescent fuyant la pauvreté, ou dans le cas de Jenna un mari imposé. Tous forment une sorte de famille de substitution au sein de laquelle Dolf va faire l’expérience du partage, de l’amitié, de l’amour, au-delà des messages du christianisme, puisque les religieux comme Anselmus sont dépeints comme exploitant la naïveté, la foi et l’innocence des enfants pour leurs intérêts personnels. C’est contre cette injustice, et contre les inégalités entre les jeunes pèlerins eux-mêmes que va s’élever notre jeune croisé en jean, quitte à désobéir aux consignes et à se mettre en danger de mort, ce qui le rend populaire parmi les enfants dont il prend soin.

J’ai trouvé son personnage extrêmement touchant. Sa réaction face à sa défaite peut paraître excessive et puérile, d’autant plus que son acte a des conséquences terribles pour sa mère en particulier. Mais bon le gamin n’a pas de père, et son seul parent, sa mère, n’est jamais là pour lui! Sa solitude fait vraiment peine à voir, on en prend toute la mesure en réalisant que sa mère ne comprend pas que son match lui tenait à coeur – alors que Madame ne cesse de rabâcher que son job est important! C’est donc l’histoire d’un conflit avec les parents, comme on en a tous connu… Ce sont en même temps tous ces éléments qui nous le rendent plus humain, qui permettent de nous identifier à lui.

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« Mars, et ça repart… » Dolf faisant découvrir la barre chocolatée à ses petits compagnons de « calvaire » (ah le mot d’esprit!) – Source: Kino.de

Il suit par ailleurs un parcours qui le fait évoluer, puisqu’il est amené, durant cette croisade qu’il considère d’abord avec ironie, à se préoccuper d’autres que de lui-même, à s’ouvrir aux autres, à se faire entendre. En un sens, il mûrit… et ses coups de gueule donnent parfois lieu à des situations vraiment amusantes, anachroniques. Quand par exemple il réclame le droit auprès des nobles d’une grande cité allemande de pouvoir nourrir les enfants quand les jeunes croisés nobles et Nicolas sont accueillis à la table des seigneurs, et reçoit l’autorisation de prendre ce qu’il trouve jusqu’à l’aube, on assiste à une scène d’ANTHOLOGIE. Dolf négocie chez un boulanger le droit d’emporter tous les pains que lui et les enfants auront fait à l’atelier pendant la nuit en échange de son iPod sur lequel il joue « We Will Rock You » (petit clin d’oeil à Chevalier?). De même quand il apprend aux enfants à jouer au foot, au grand dam d’Anselmus et de ses sbires qui feront tout pour se débarrasser de lui, mais avec le soutien indéfectible de Jenna et Carolus…

Outre l’évolution de Dolf, on assiste aussi à la prise de conscience de sa mère qui fera tout pour le retrouver et l’aider, pour finalement se réconcilier avec lui et parvenir à le comprendre dans une des dernières séquences du film (mais je ne vous en dirai rien, car là, elle fait preuve de BEAUCOUP de compréhension!). C’est donc aussi un film sur les rapports parents-enfants, parfois difficiles et sur le besoin de repères, et surtout d’affection chez certains jeunes gens.

Enfin, et ceci n’est pas le moindre attrait de ce film, il nous offre toute une galerie de personnages secondaires sympathiques comme le très fidèle et valeureux Carolus, la jolie et tempêtueuse Jenna qui n’hésite pas à servir une décoction laxative à Anselmus pour l’effrayer et l’obliger à arrêter le cortège pour soigner les malades, l’illuminé mais trop malléable Nicolas. Tout comme Dolf, on ne peut que s’y attacher! S’y ajoute le très intéressant père Thaddeus (Benno Fürmann), une sorte d’intellectuel qui accompagne les enfants et écrit la chronique de ce qui se passe entre eux. Thaddeus entretient une relation particulière avec Dolf, essayant de savoir qui il est et d’où il vient, et va bientôt comprendre que ce garçon vient de vraiment loin, mais ne va jamais l’accuser de sorcellerie. C’est d’ailleurs grâce à ses écrits que Mary Vega retrouve la trace de son garçon au Moyen-Âge!

  • Conclusion
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Dolf apparaissant à l’aube avec des vivres sous les yeux du père Thaddeus… – Source: Kino.de

Voici donc un film qu’en tant que jeune adulte, j’ai beaucoup apprécié et que je conseillerais aux plus jeunes. Honnêtement, je n’ai pas vu ses deux heures passer tant l’histoire est riche en rebondissements et en très belles images – paysages de montagne, forêt, cités méridionales sous le soleil. Certains esprits chagrins le regarderont avec dédain et tourneront en ridicule la foi des protagonistes, comme Dolf le fait au début, et voudront croire qu’il s’agit de prosélytisme – ce n’est à mon sens, absolument pas le cas – mais pour ma part j’aime à penser qu’il s’est agi de restituer la mentalité des Croisades et un véritable choc culturel pour Dolf. C’est dans l’ensemble une jolie histoire, celle d’un adolescent qui découvre en lui-même des ressources inattendues, du courage et de la détermination, et devenir un héros. Ce qui a été à tous notre rêve à un moment donné de notre existence!

De plus j’y vois une très bonne initiation à l’histoire en tant que discipline – et ayant fait une partie de mes études en histoire je vais prêcher pour ma paroisse… car si Dolf la vit en direct, il s’avère que sa mère effectue un véritable travail d’historienne pour le retrouver. En effet, l’historien est une sorte d’enquêteur qui peut passer des heures, des jours, des mois dans la paperasse à compulser des documents, recouper des informations, éplucher des écrits, des images, des objets, les ronger jusqu’à l’os pour y trouver ne serait-ce qu’un infime détail significatif. Bien sûr Mary Vega trouve assez vite ce qu’elle cherche, mais l’idée est bien là. Si cela peut éveiller des vocations! 🙂

Bref, un petit film sympa, à regarder à l’heure du goûter!

Blanche Mt.-Cl.

Réconcilier Histoire et Fantastique – Manga « Thermae Romae »

Bien chers lecteurs,

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Ma collection complète de Thermae Romae

Encore une fois, toutes mes excuses pour le peu de créations postées sur ce blog ces temps-ci. Heureusement qu’il reste ce que j’aime à considérer comme mes proto-chroniques… 🙂 Cette semaine, je reste dans le fantastique et l’exotisme. Comme je m’en vais d’ici quelques minutes rejoindre le Parc Expo de Rouen où le Japon est à l’honneur, j’ai choisi de vous présenter la bande dessinée, avec le manga historico-fantastique Thermae Romae, signé Mari Yamazaki. C’est le tout premier manga de ma vie, le tout premier que j’aie lu. J’ai dévoré ses six volumes il y a quelques semaines. Il se classe parmi les mangas seinen – donc en théorie, les mangas pour jeunes adultes de sexe masculin (c’est ce que j’ai pu pêcher comme renseignement, je ne suis pas du tout une spécialiste du manga, et je n’étais pas très attirée par ce type de lecture jusqu’à récemment…).

De quoi s’agit-il? Cette bande dessinée nous amène dans la Rome du IIe siècle après J.C. sous le règne d’Hadrien. On y fait la connaissance du jeune architecte Lucius Modestus, spécialiste des bains, qui se trouve dans une mauvaise passe. Boudé par la profession, il ne s’entend plus non-plus avec son épouse, et cherche de nouvelles idées. Or un jour, alors qu’il se délasse aux thermes avec son ami Marcus, sculpteur, il se plonge sous l’eau chaude avant d’émerger en un lieu inconnu, qu’il va appeler le pays des « visages-plats »… le Japon contemporain. Il y découvre la culture des bains, les habitudes – alimentaires, ludiques… – associées, ainsi que les technologies du monde moderne. A chacun de ses retours à Rome, il en rapporte des idées originales – visière de bain, échoppes de nourriture où l’on sert des plats inspirés de la gastronomie nipponne (d’un coup j’ai une envie de sushi). Ces innovations vont lui apporter la faveur de l’empereur Hadrien lui-même. Mais au cours de ses voyages et de ses rencontres avec les Japonais, il va faire la connaissance de la belle et délicate Satsuki, une jeune universitaire spécialiste de la Rome antique…

Inutile de vous le préciser: c’est un véritable O.V.N.I. une histoire des plus originales qui à mon humble avis, va ravir les fous de fantastique et d’histoire. On y assiste à un véritable choc des cultures, et cette pénétration de la culture japonaise dans les moeurs romaines prête souvent à sourire. On le retrouve dans le parti pris graphique des couvertures qui reproduisent des statues gréco-romaines occupés avec des artéfacts modernes – sèche-cheveux, visière de bain – ou typiquement japonais – comme un yukata. Outre différents sub-plots intéressants (jalousies, rivalités, maladie de l’empereur, divorce de Lucius, affaires de Marcus…), il s’agit d’une jolie romance entre un Romain de l’Ancien temps, pétri de principes moraux strictes qui re-découvre sa capacité à aimer, et une jeune femme qui trouve enfin un homme qu’elle considère comme son égal et qui fera tout pour le retrouver.

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Tranches des différents volumes de Thermae Romae

Les dessins sont fins et détaillés, les décors soignés. J’y ai été particulièrement sensible, car adolescente, j’apprenais le Latin au collège, et j’ai eu l’occasion de visiter Rome, Pompéi et Herculanum – dont les Thermes avec ses mosaïques noires sont remarquablement conservées – avec ma classe de Latin. et le héros Lucius Modestus, ma foi… Grand, gaulé comme un Michel Ange, fin de traits, blond… Il est plutôt canon. Du moins, tout à fait mon type! J’allais émettre une réserve quant à la cible initiale de ce manga – les jeunes hommes – puisqu’étant une femme, j’ai beaucoup apprécié, et pense que bien des jeunes filles et femmes apprécieraient – mais je me demande si culturellement, le personnage de Satsuki n’est pas un fantasme masculin typiquement japonais. En effet, on apprend que cette belle jeune femme, instruite, rompue aux arts traditionnels japonais, très douce, est très courtisée et… toujours vierge. Elle est parfaite car elle n’est pas immature comme une adolescente, mais à encore ce « cadeau » (!) à offrir à celui qu’elle aime. Bien sûr, on ne trouverait pas ce genre de personnages féminins dans des fictions occidentales, car chez nous la virginité tardive est plutôt vue avec suspicion… – vous noterez que le cliché de la vierge tardive rejoint un peu celui de la vieille fille ou de l’intello, souvent soit une niaise de service trop romantique, archaïque et soumise aux hommes, soit une chieuse hyper exigeante aux yeux de laquelle nul homme ne trouve grâce, ou encore une geek moche et binoclarde qui vit chez ses parents. La vieille pucelle, moquée aussi bien par les hommes que par les femmes, c’est tout sauf un fantasme! 🙂

Cela dit, je vous le conseille, car si l’histoire est plaisante et prenante, j’ai re-découvert l’un de mes amours de jeunesse, à savoir la Rome Antique, et ai découvert une infime partie de la fascinante culture nipponne. En bref, c’est peu commun, un véritable petit bijou!

Titre: Thermae Romae (6 vol.)
Auteur: Mari Yamazaki
Editions: Casterman
Parution: Mars 2012
Prix: 7,50 € le volume

N.B.: Les photographies montrées ici proviennent d’une édition différente de celle indiquée dans les références de l’ouvrage, où deux volumes sont assemblés dans un seul et même livre.

Blanche Mt.-Cl.