Un conte sucré comme un bonbon – Le Mirliton merveilleux (Rostaing, Telory)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

J’espère que votre année a bien commencé et que ce mois de janvier s’écoule agréablement pour vous. De mon côté, toujours en recherche d’emploi, mais bon, je ne m’affole pas encore. Et je profite du temps que j’ai pour moi pour m’adonner à un rythme un peu plus… slow life.

Et du coup, je dessine, je me débloque au niveau de l’écriture, et je lis. Oh oui, je lis, même si je traîne un peu sur Don Quichotte car je suis quand même préoccupée (on va pas se mentir), et j’ai enfin lu ce très bel album qui m’a été offert pour Noël: Le Mirliton merveilleuxContinuer la lecture de Un conte sucré comme un bonbon – Le Mirliton merveilleux (Rostaing, Telory)

La Belle qui ne l’est pas – Belle (Robin McKinley)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

J’espère que tout roule de votre côté! 🙂 Du mien, c’est une semaine un peu occupée, mais tout va bien! La même routine boulot, trajet, et le petit agrément qui va avec le train: la lecture! Et oui, parce que ça continue à ce niveau!

Je reviens donc aujourd’hui avec une petite chronique toute fraiche sur un tout petit livre… En effet, après une déception livresque (avec un pavé en plus! AH!) j’ai souhaité lire quelque chose de court et tout à fait léger pour me vider la tête et passer le temps. Quoi de mieux pour cela qu’une réécriture de La Belle et la Bête avec Belle de Robin McKinley? Laissez-moi donc vous entrainer, le temps d’une courte chronique, dans un mystérieux château avec une Belle… qui ne l’est pas.

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SEMAINE THÉMATIQUE « ADAPTATIONS DE CONTES » – Contes au cinéma: faire sens ou divertir?

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

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Illustration du conte par Alexander Zick – Source: Wikipedia

Je poursuis cette semaine dédiée aux adaptations de contes avec deux films qui réutilisent et détournent le genre. Si l’un adapte un conte connu en racontant sa suite de manière spectaculaire, l’autre fait d’auteurs de contes les acteurs de ce qu’ils ont écrits: Hansel et Gretel: Witch Hunters (Tommy Wirkola, 2013) et Les frères Grimm (Terry Gilliam, 2005).

Je sais que pour pas mal de critiques, l’opus traitant d’Hansel et Gretel est une vaste blague, et qu’on pourrait s’étonner que je le traite ici avec une réalisation de Terri Gilliam, un cinéaste plutôt bien considéré. Eh bien, au risque de choquer certains d’entre vous, Terry Gilliam, hormis pour Brazil et L’Armée des Douze Singes, me laisse toujours très mitigée. Donc, vous imaginez que mon point de vue sur Les frères Grimm sera assez critique. 🙂 Je souhaitais traiter ces deux films ensemble, non-seulement pour la débauche visuelle, mais aussi parce qu’ils ont tous les deux pour cadre le monde germanique du XIXe siècle, et que l’on pourrait s’attendre à voir les protagonistes des deux histoires se croiser tant certains éléments se ressemblent.

Pour ma part, ils me posent la question de la modernisation des contes, de leur contextualisation, et surtout du sens… Bien évidemment, tout cela est très subjectif!

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Un classique kitsch et culte – Peau d’Âne (Jacques Demy, 1970)

« Tu chantais l’amour. Le cherches-tu?
— Évidemment que je le cherche. »

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Affiche du film - Source: All
Affiche du film pour sa sortie en version restaurée – Source: AlloCiné

Avec, encore une fois, du retard, me voici de retour avec la chronique film. N’ayant guère trop eu l’occasion de regarder des films récemment, ou bien des films qui n’ont rien à voir avec l’univers de ce blog, je me suis vraiment creusé les méninges. Si je pensais à quelques opus fantastiques ou drôles dont nous a gratifié Hollywood dans les années 80 et au début des années 90, j’en avais presque oublié que le cinéma français avait lui aussi eu quelques sursauts dans le genre.

Aussi je vous présente aujourd’hui un film qui m’est apparu comme une évidence il y a quelques temps: le cultissime Peau d’Âne de Jacques Demy. Ressortez, mesdames, les déguisements de princesse, et messieurs, vos collants les plus chatoyants, pour une interprétation foisonnante, colorée, musicale et décalée du conte de Charles Perrault…

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L’esprit du Samouraï – Le Fantôme de la Tasse de Thé (Lafcadio Hearn)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

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La très jolie couverture du livre…

Me voici de retour pour le livre du lundi, avec quelque chose d’un peu plus follichon que mon histoire de homard de jeudi! 🙂 Car croyez-moi, ce n’est pas un livre comme ceux que j’ai présentés jusqu’ici. Et c’est une sortie relativement récente! J’ai bon espoir qu’un peu de sang neuf et d’exotisme sur ce blog ne seront pas pour vous déplaire.

Comme vous le savez, je m’intéresse, sans être une experte, au Japon. Cet intérêt m’a amenée à lire le magazine Japan Lifestyle, et c’est entre ces pages fort édifiantes que j’ai appris l’existence du Fantôme de la Tasse de Thé.

Il s’agit en effet d’un ouvrage jeunesse basé sur Dans une tasse de thé, un récit inachevé de l’auteur Lafcadio Hearn, l’un des premiers étrangers à avoir pris la nationalité japonaise à la fin du XIXe siècle, et amoureux inconditionnel de son pays d’adoption. Trois auteurs en imaginent la suite, nous emmenant du Japon féodal au Japon contemporain. Ce projet n’a pas manqué d’éveiller ma curiosité, du moins pour l’exercice d’écriture, et c’est ce qui m’a poussée à faire l’acquisition de ce petit ouvrage. S’agissant donc d’un genre d’anthologie, ma chronique aura un plan un peu plus traditionnel que d’habitude. Je présenterai le récit originel, les suites… et je vous donnerai enfin mon avis.

Le moins que l’on puisse dire est que le titre en lui-même est déjà assez surprenant… Mais de quoi s’agit-il au juste?

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Une romance intemporelle? – « La Belle et la Bête » (1740/1757)

Très chers lecteurs et lectrices des Mondes de Blanche,

Voici, je l’espère pour votre plus grand plaisir, la présentation de l’un des contes les plus connus, dont il existe des variantes dans le monde entier. J’ai nommé cette fameuse histoire que nous connaissons en Europe sous le titre de la Belle et la Bête, qui nous raconte comment une belle et douce jeune fille s’est finalement attachée à une bête hideuse.

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Couverture de mon exemplaire personnel de La Belle et la Bête (Les illustrations présentées ensuite en sont extraites)

Avec la sortie de l’adaptation cinématographique signée Christophe Gans l’an dernier, le conte est redevenu à la mode et a été ré-édité dans différentes collections, ce qui n’est pas pour déplaire aux curieux avides de « folklore » et de littérature… Fascinée par les histoires de métamorphose comme la lycanthropie, et me questionnant sur la part d’animalité en chaque être humain, je n’ai évidemment pas pu résister à redécouvrir une histoire qui pour moi, est une des plus romantiques jamais écrites – et aussi l’un des seuls Disney que j’aime vraiment. Je me suis donc offert une très belle édition, avec des reproductions d’illustrations anciennes.

Mais qu’y ai-je découvert?

  • Un conte fixé au XVIIIe siècle

Mais de quel conte, ou plus exactement, de quelle version du conte s’agit-il? Dans l’intitulé des livres pour enfant, vous avez probablement déjà lu « d’après Madame Leprince de Beaumont ». Il s’agit en effet de la version la plus simple et la plus connue du conte, publiée vers 1757. Jeanne-Marie Leprince (1711-1780), qui ajoute à son nom de plume celui de son époux, avec qui elle n’est restée mariée que peu de temps avant annulation de leur mariage. Vivant une vie mouvementée comme gouvernante à l’étranger et en France après une éducation au couvent, elle est reconnue pour ses talents d’éducatrice et de femme du monde qui lui ouvrent des portes. Femme en avance sur son temps, elle entend par ses écrits promouvoir la femme par l’éducation, et dans un recueil destiné aux enfants, son Magasin des enfants, elle abrège l’histoire déjà existante de la Belle et la Bête, pour en faire la version la plus simple et la plus populaire que nous connaissons tous.

En effet, La Belle et la Bête a été publié pour la première fois en France par Madame Gabrielle-Suzanne de Villeneuve (1685-1755), femme issue de la noblesse Rochelaise, qui après dilapidation de sa dot par un époux joueur et un veuvage qui la laisse sans ressource, décide de se lancer dans la carrière littéraire pour s’assurer un revenu, ce qui lui attire les faveurs d’un dramaturge de l’époque, Crébillon père (1674-1762) – que nous avons oublié aujourd’hui. Elle aurait entendu pour la première fois le récit de la Belle et la Bête par l’une de ses femmes de chambre, au cours d’un voyage en bateau vers l’Amérique. L’histoire est alors publié en 1740, dans un recueil intitulé La Jeune Américaine et les contes marins. Le récit comprend une longue partie dédiée à l’histoire passée de la Bête, à ses origines, qui est passée sous silence par Madame Leprince de Beaumont.

  • Quelques différences dans le récit
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Le père de la Belle surpris par la Bête – Illustration en lithographie coloriée – ©RMN-Grand Palais (MuCEM)/ Franck Raux

Un riche marchand perd toute sa fortune et se voit contraint de partir vivre à la campagne avec ses trois fils et ses trois filles. Si les deux aînées sont capricieuses et futiles, la plus jeune cumule les qualités. Non-contente d’être une maitresse de maison accomplie capable de garder viable la modeste demeure, elle est d’un caractère à la fois doux et volontaire, mais cultive également son esprit par de nombreuses lectures et l’apprentissage de la musique. Et ce qui ne gâche rien, la demoiselle est plutôt jolie, d’où son surnom de la Belle. Si son père et ses frères l’adorent, ses soeurs en sont terriblement jalouses.

Mais un jour, leur père reçoit une bonne nouvelle: des navires à lui, avec à leur bord une cargaison précieuse, ont été retrouvés, lui assurant ainsi un grand retour de fortune. Avant son départ pour la ville, ses filles aînées lui réclament des présents – robes, bijoux, animaux de compagnie, etc. … Quant à la Belle, elle lui demande une simple rose. Malheureusement, le père apprend que ses navires se sont abîmés en mer. Désespéré, le pauvre homme reprend le chemin du retour mais se perd en forêt. Quelle n’est pas sa surprise quand il se trouve face à un somptueux château. En rentrant pour demander l’hospitalité, il trouve une table prête et se rassasie, avant de se retirer dans une chambre et de dormir. Le lendemain matin, il parcourt les jardins et découvre un magnifique massif de roses. Il décide d’en prendre une pour la ramener à la Belle, mais à peine la touche-t-il qu’une bête affreuse apparaît, l’accusant de voler ses fleur après qu’elle lui ait offert son hospitalité pour la nuit. Suppliant pour garder la vie sauve, l’homme lui apprend qu’il tient à faire ce présent à sa plus jeune fille. La bête lui propose de rentrer faire ses adieux et de revenir vers lui, ou d’envoyer l’une de ses filles à sa place.

Effrayé, le marchand rentre chez lui et raconte l’histoire à ses enfants. Belle s’offre alors de repartir à sa place. Selon les versions, elle part seule ou accompagnée de son père. Une fois seule, elle découvre les merveilles du palais de la Bête. Chaque soir au dîner, elle rencontre la Bête qui lui demande de l’épouser, ou dans la version de Villeneuve, de coucher (!) avec elle. A chaque fois, la Belle, si elle assure le seigneur des lieux de son amitié, se refuse à lui. Sur son séjour, Madame de Villeneuve est plus bavarde. La jeune fille découvre des objets animés, de petits singes et des perroquets qui lui tiennent compagnie en attendant l’arrivée de la Bête au dîner, des miroirs magiques lui offrant une fenêtre sur les contrées les plus exotiques. La nuit, elle rêve d’un bel inconnu qui l’appelle à l’aide et dont elle s’éprend, bien qu’il s’agisse d’une vision.

Pourtant, aussi bien chez Madame de Villeneuve que chez Madame Leprince de Beaumont, la Belle se languit de sa famille et particulièrement de son père qu’elle voit dépérir de chagrin dans un miroir magique. Elle demande alors à la Bête de lui rendre visite. Celle-ci la laisse faire, contre la promesse de revenir très vite, sinon, la Bête en mourrait. La jeune fille promet de revenir et se met en route. Elle revoit sa famille et son père se rétablit quasiment… instantanément. Alors que la Belle se prépare à rejoindre la Bête, ses soeurs, jalouses de la beauté de ses vêtements et du confort qu’elle connaît au château de la Bête, la piègent pour l’empêcher de partir. Désemparée, la Belle parvient à s’enfuir et à rejoindre sa Bête, mais elle ne la trouve pas au palais. Elle l’attend, la cherche, l’appelle. Mais la Bête n’apparaît pas. La Belle finit par la trouver dans ses jardin, couchée et mourante de chagrin. Elle jure alors à la Bête de demeurer avec elle, de l’épouser car elle s’est rendue compte de ses sentiments. La Bête devient alors un beau prince.

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La Belle réconfortant la Bête – Illustration par Adolphe Mouilleron, 1844. ©Collection Jonas/Kharbine-Tapabor

Et voici que les deux versions divergent… car Madame Leprince de Beaumont achève son histoire ici, quand la Belle épouse la Bête devenu prince. Mais Madame de Villeneuve en fait le fameux amoureux onirique de la Belle, qui l’appelait à l’aide dans ses rêves, car il ne pouvait le faire sous l’apparence de la Bête. On apprend donc que ce prince a été victime d’une malédiction dans sa jeunesse, car sa mère, une fée, a commis la folie de s’unir à un humain – le roi et père du prince. Et alors là… rebondissement capillotracté s’il en est! En effet, la mère du prince ne veut pas de l’union entre son fils et la Belle, qu’elle n’estime pas digne de lui. Et à travers un autre récit, on découvre que la jeune fille n’est finalement autre qu’une enfant des fées, cousine du prince, cachée dans une famille humaine pour fuir la vindicte de méchante fée. Et cela explique bien sûr sa beauté et sa nature bienveillante, et sa destinée royale au côté d’un prince.

  • La morale de l’histoire

J’avais entendu parler de la psychanalyse des contes de fées par Bettelheim, et je m’attendais à percevoir, derrière des propos très innocents, une certaine tension sexuelle entre les personnages – à savoir l’attraction de la Belle pour cette bestialité en face d’elle. Je connaissais de plus les ré-interprétation d’Angela Carter dans son recueil La Compagnie des Loups, colorée d’un érotisme très subtil. Or, hormis cette demande de la Bête de dormir auprès de la Belle – certes osée pour l’époque – dans la version de Madame de Villeneuve, je n’ai rien vu de tout cela. Il en est de même pour le côté romantique du conte, toujours présenté comme « une histoire d’amour légendaire », impression confortée par les différentes adaptations que j’aie pu en voir.

J’ai été très étonnée de n’y déceler aucun romantisme, et de voir que les sentiments des protagonistes ne soient pas plus mis en avant. Sans doute à cause de mon point de vue de lectrice du XXIe siècle. De plus, il y était clairement dit dans la morale de l’histoire que la vertu d’une jeune femme était toujours récompensée. J’y ai donc vu une sorte d’injonction aux femmes du XVIIIe siècle, avec cet attachement de la Belle à son geôlier, à épouser le premier mari qu’on leur imposerait, et de supporter patiemment ses approches, même si le larron était vilain comme un cul de singe, car l’amour « pouvait toujours venir »… Bref, rien de très, très ragoutant et glamour pour moi, rien qui puisse flatter ma fibre romantique. Finalement, au vu des parcours des deux auteurs, j’ai quelque peu révisé mon jugement.

Tout d’abord, dans ses écrits relatifs à l’élaboration de La Belle et la Bête, Madame Leprince de Beaumont, très pédagogue et intéressée à l’édification de la jeunesse, expliquait vouloir apprendre à ses jeunes élèves à faire la distinction entre beauté extérieure et beauté intérieure, entre laideur extérieure et laideur intérieure, à admettre que derrière une apparence affreuse pouvait se cacher un être digne d’intérêt de par ses grandes qualités morales. En soi, c’est encore quelque chose qu’on nous apprend quand on est enfant. Cependant, j’ai fait l’erreur de ne voir en la Belle qu’une petite fille soumise à un père indigne qui la laisse se sacrifier à sa place, atteinte d’un fichu syndrome de Stockholm.

Mais j’ai découvert – cela n’engage que moi – une autre façon de lire le conte. Je mentionnais dans la première partie de ce post les idées de Madame Leprince de Beaumont concernant l’éducation des filles et leur émancipation. Mais si l’on prend en compte la situation des femmes en ces temps-là, elles n’étaient pour la plupart considérées que comme des marchandises et mariées selon les projets et intérêts des familles, comme les jeunes hommes car personne ne s’appartenait vraiment dans les sociétés occidentales d’Ancien Régime. Mais à la différence des hommes, leur éducation ne les poussait pas à développer leurs capacités ou à s’épanouir dans un métier, mais juste à devenir épouse et maitresse de maison. Nous avons aussi pu voir que mesdames de Villeneuve et Leprince de Beaumont ont toute deux fait des mariages malheureux et ont oeuvré pour garder leur indépendance financière. Je me demande donc si par « vertu », elle n’entendrait pas, outre cette « sacro-sainte » virginité imposée aux filles de l’époque, non-seulement les qualités morales, mais aussi les capacités intellectuelles. N’oubliez pas que la Belle, douce et compatissante, ne néglige pas de lire et de faire de la musique. Dans l’opus rédigé par Madame de Villeneuve, elle s’intéresse au monde qui l’entoure et voit des pièces de théâtre à travers les fenêtres magiques de la Bête. Elle n’est donc pas aussi unidimensionnelle qu’elle peut le paraître au début, à l’instar de la Blanche-Neige du conte de Grimm.

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La Belle s’émerveillant devant la volière de la Bête – Illustration pour Contes de fées, Hachette, 1866. © Collection Kharbine-Tapabor

Je n’aurai malheureusement jamais l’opportunité de poser la question à ces dames de Villeneuve ou de Beaumont… mais finalement, c’est bien la Belle qui fait tourner la baraque, si j’ose dire. Son père est devenu pauvre et doit s’exiler dans une chaumière à la campagne?… Qu’à cela ne tienne, comme un bonhomme, elle n’hésite pas à se salir les mains pour aller s’occuper du jardin et du potager, pour soutenir son père, quand ses deux soeurs, des enragées coquettes, se complaisent dans leur malheur et refusent de mettre la main à la patte. Quant à ses frères, ma foi, les auteures ne développent pas sur ce point, et je n’ai aucune idée de ce qu’ils font vraiment. C’est donc la Belle le pilier de la maisonnée, le « soutien de famille », comme on le dit aujourd’hui. Et quand bien même elle paraît vulnérable face à la puissance de la Bête, elle n’est plus, à la fin, la demoiselle en détresse qui attend après son prince, mais c’est elle qui par sa détermination va partir retrouver la Bête et la sauver de l’infâme malédiction dont elle est victime.

De même, lorsqu’elle se refuse à la Bête, outre cet « honneur » de jeune fille qu’elle pourrait souhaiter conserver, la Belle exprime plus un sentiment personnel – à savoir qu’elle s’excuse auprès de la Bête de son incapacité à pouvoir lui offrir autre chose que son amitié… car elle ne trouve pas son compagnon attirant. D’ailleurs, dans la version de Madame de Villeneuve, la transformation du prince en bête, n’est pas que physique, mais aussi mentale. Son âme est emprisonnée dans la sauvagerie et la « stupidité » de l’animal, d’où l’obligation de communiquer par des rêves avec la Belle. La Bête est donc doublement repoussante pour une jeune fille avec de la jugeotte. Cette honnêteté m’a bien plu. D’ailleurs, les filles, on a beau être adorables et bienveillantes, soyons honnêtes… vous partageriez votre plumard avec la Bête? Surtout si en plus d’être laid, difforme, velu, cornu ou tout ce que vous voulez, il vous paraît bébête? On peut être gentille, mais il y a un moment où ça ne doit pas devenir dégradant non-plus!

Fait intéressant: si la Belle finit par développer un réel attachement pour la Bête, elle n’y est pas contrainte. Je pense donc qu’en un sens, Madame de Villeneuve comme Madame Leprince de Beaumont, femmes de lettre à la vie peu conformiste, veulent montrer aux jeunes filles qu’elles sont des individus à part entière, qu’elles n’ont pas à céder, qu’elles peuvent développer leurs capacités et leur personnalité, et peut-être avoir la chance de trouver un compagnon digne d’elles, avec qui partager leur vie, et et avec des qualités propres à les rendre heureuses – il faut savoir que les deux auteures ont aussi eu, une fois leurs mariages malheureux terminés, une vie sentimentale… digne d’un roman. J’ai donc nuancé mon jugement quant au message adressé aux filles dans ce conte, quand bien même il ne suit pas une certaine conception de l’amour romantique, passionné et déraisonnable, et ne s’attarde pas sur les sentiments.

  • Conclusion – Réinterprétation et adaptations

Ce sont finalement les adaptations du conte qui ont influencé notre perception de ce conte très populaire.

Jean Cocteau en a fait en 1946 une sorte de fable onirique à la beauté formelle inégalée, nous emmène dans un manoir où les objets murmurent et s’animent, ou passer une porte transforment une tenue de fille de ferme en robe somptueuse, où les bougies s’allument seules pour éclairer la route du visiteur. Cocteau s’est également penché sur les travers des protagonistes de l’entourage de Belle: ceux-ci, entre la lâcheté du frère de Belle, Ludovic, et l’arrogance et l’avidité d’Avenant, le beau jeune homme (incarné par Jean Marais) amoureux de Belle, qui souhaite récupérer à la fois la fille et la fortune de la Bête, mettent l’accent sur cette différence entre beauté physique et beauté morale. Cocteau est donc resté dans l’optique du conte de fée avec sa morale, et après cette oeuvre, je m’attendais à trouver dans le conte « original » la même magie.

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La Belle retrouvant la Bête mourante – Illustration en lithographie coloriée – ©RMN-Grand Palais (MuCEM)/ Franck Raux

Cette magie a été également mise en avant dans La Belle et la Bête réalisé par Christophe Gans en 2014, dans des décors colorés et foisonnants, qui font la part belle à la végétation et aux objets luxueux, tout en explorant librement le passé de la Bête, par rapport à la version de Madame de Villeneuve. Quand bien même cette intrigue secondaire n’existe pas dans les contes, j’ai apprécié le retour sur cette histoire d’amour malheureuse entre ce prince et sa précédente épouse, et sur cette punition des dieux pour la bestialité dont faisait preuve ledit prince lors de ses parties de chasse. C’est d’ailleurs le seul point qui m’ait plu, avec cette présence de Vincent Cassel, dont le magnétisme animal collait parfaitement au rôle de la Bête, car je n’ai pas adhéré au jeu des acteurs – en particulier Léa Seydoux qui n’a pas vraiment rendu la Belle attachante malgré son petit côté effronté qui aurait pu la rendre intéressante – et à la débauche d’effets spéciaux dans la scène finale de l’attaque du Palais. C’est bien dommage, car il y avait vraiment de quoi donner un souffle à cette très belle histoire.

Etrangement, pour moi, l’une des meilleures adaptations qui en a été faite date de 1991… Il s’agit du dessin animé de Disney, La Belle et la Bête. Peut-être parce qu’il a réussi à mettre l’accent à la fois sur la magie des lieux, avec la création d’objets animés inspirés du film de Cocteau, sur le contraste entre la douceur potentielle de la Bête et la bêtise et la violence humaines incarnées par ce gros con de Gaston (imaginez Avenant du film de Cocteau avec le Q.I. de Johnny Bravo…), et sur la force des sentiments qui unissent les deux protagonistes principaux. La Belle y est une sorte d’alter-ego de la Bête, dans le sens où elle est différente – le nez dans les bouquins, la tête dans la lune, une sorte de proto-geek, peu encline à céder aux avances de Gaston considéré comme beau mais qu’elle trouve inintéressant – isolée et somme toute assez solitaire. Elle ne peut que compatir à la situation de la Bête, qu’elle pousse à donner le meilleur d’elle-même. Elle est à mon sens la parfaite synthèse entre la Belle des dames de Villeneuve et de Beaumont et d’une jeune fille moderne, forte et sûre de ses choix (quand bien même elle devient une princesse à la fin…) qui n’hésitera pas à faire la première une déclaration d’amour passionnée et désespérée. Finalement, et de façon inattendue car les productions Disney ne brillent pas nécessairement par leur subtilité, ce sont bien les studios du bon vieux Walt qui ont su capter l’essence du sentiment amoureux – dans les gestes des personnages, c’est flagrant! – et donner à cette histoire le souffle romantique qu’il lui manque au lecteur moderne dans les deux versions présentées ci-dessus. Car il faut aussi comprendre que c’est bien plus tard, avec la vague romantique, que les sentiments ont fait leur grand retour en littérature!

En revanche, elles sont une véritable mine d’or pour qui est curieux de littérature et d’histoire des mentalités. Et surtout, j’espère vous avoir donné quelques clés pour ne pas commettre la même erreur que moi en jugeant trop sévèrement ces oeuvres. Sur ce, je vous laisse avec les références de mon livre pour le plaisir des yeux, et vous souhaite une bonne lecture!

Titre: La Belle et la Bête
Auteur: Madame de Villeneuve/ Madame Leprince de Beaumont
Editions: Editions du Chêne
Collection: Littérature
160 p.
Parution: Octobre 2013
Prix: dès 10,90 € en occasion

Blanche Mt.-Cl.

Blanche-Neige à travers les âges…

Ceci est une traduction et une réécriture d’un article déjà rédigé pour mon tout premier blog en anglais. J’espère que vous apprécierez… Par contre, prenez garde aux spoilers!

Le moins que l’on puisse dire est que Blanche-Neige est l’un des contes les plus adaptés du répertoire Grimm – livres, séries et films d’animations, téléfilms, films… Et la plupart offrent des interprétations différentes de la même histoire. Pour faire un petit tour d’horizon des adaptations du conte, je citerai Blanche-Neige et les Sept Nains (Etats-Unis – 1937) bien sûr, Blanche-Neige et les Sept Chevaliers (URSS – 1951), Blanche-Neige: Le plus horrible des contes (Etats-Unis – 1997), ainsi que deux adaptation récentes qui ont prouvé que la princesse brunette a encore le vent en poupe, Blanche-Neige (Etats-Unis, 2012) et Blanche-Neige et le Chasseur (Etats-Unis, 2012). J’explorerai plusieurs thèmes abordés par le conte et comment leur traitement a évolué au cours du temps.

Mais commençons aux origines…

  • Blanche-Neige par les frères Grimm

L’histoire de Blanche-Neige est probablement très ancienne, il existe plusieurs variante autour de ce conte – une jeune princesse fuyant une belle-mère malfaisante et jalouse qui souhaite sa mort – en Europe et même en Afrique. Mais la version la plus connu est sans conteste celle fixée par les frères Grimm au XIXe siècle. Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm, deux érudits et éminents germanistes (ils ont notamment mis au point un dictionnaire!), ont gravité dans les mêmes sphères que des écrivains romantiques comme Brentano et von Armin à l’université de Marbourg. Durant cette période, les romantiques avaient un penchant marqué pour la tradition orale et le folklore germanique, convaincu qu’ils forgeaient l’âme d’une nation (on est en pleine émergence du nationalisme allemand). Ils montrent un grand intérêt pour la tradition orale et diverses légendes transmises de génération en génération. Les frères Grimm se sont donc mis en tête de les collecter, puis de les compiler, expliquant que des paysans les leur avaient racontées – il s’agissait de donner une couleur authentiques aux récits, pour la plupart collectés auprès de la conteuse Dorothea Viehmann, une femme cultivée de Hesse. Il est également possible que les deux frères aient inventé certaines histoires, mais il est sûr que la plupart aient été « arrangées » pour correspondre à la sensibilité de leur époque, et à une certaine perception du folklore germanique. Le premier volume de leurs Contes est paru en 1812.

L’un de ces plus fameux contes n’est autre que Blanche-Neige (Schneewittchen en allemand). L’histoire commence avec ce voeu d’une reine, d’avoir un enfant au teint aussi blanc que la neige, aux cheveux aussi noirs que l’ébène et aux lèvres aussi rouges que le sang… Mais son souhait n’est pas plus tôt exaucé qu’elle meurt en couches, donnant ainsi naissance à une petite fille appelée Blanche-Neige. Le roi finit par se remarier à une autre femme, très belle mais vaniteuse, imbue d’elle-même et obsédée par son apparence. Elle possède un miroir magique, auquel elle demande chaque matin qui est la plus belle femme du royaume. Elle l’est évidemment jusqu’à ce que le miroir lui annonce qu’elle est éclipsée par Blanche-Neige, alors âgée de sept ans. Folle de jalousie, elle décide de se débarrasser de l’enfant, et l’envoie au fin fond de la forêt avec un chasseur ayant ordre de la tuer. Celui-ci, pris de pitié et touché par la beauté de la petite, la laisse filer et rapporte à la reine les poumons et le foie d’un sanglier au lieu de ceux de Blanche-Neige. La petite file a, entretemps, trouvé refuge dans une chaumière vide. Elle touche aux sept couverts disposés à table et essaie les sept lits avant d’en trouver un à sa convenance. Elle s’endort enfin… pour se réveiller entourée par les sept nains habitant les lieux. Après qu’elle leur expose sa situation, ils acceptent de la garder chez eux. Elle leur promet de tenir la maison, et de n’ouvrir à aucun inconnu lorsque ceux-ci seront partis travailler à la mine. Cependant, la méchante reine finit par apprendre que Blanche-Neige est bien vivante… et toujours la plus belle de toutes.

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Ancienne Illustration du Conte, montrant Blanche-Neige s’éveillant dans son cercueil de verre quand le Prince l’emporte

Les adaptations du conte se concentrent sur la pomme empoisonnée – ce qui ne rend pas justice à l’opiniâtreté de la reine qui essaie tout de même par trois fois d’envoyer sa belle-fille ad patres. Lorsqu’il s’avère que le chasseur n’a pas rempli sa mission, elle prend tout en main pour tuer elle-même Blanche-Neige. Elle se déguise en colporteuse et se rend à la demeure des nains, au moment où Blanche-Neige s’y trouve seule. Elle lui présente quelques jolis rubans de soie pour son corsage (euh, j’espère que le temps a passé car porter le corset à sept ans, quand même…). La jeunette se laisse quand la reine la corsette si serrée qu’elle s’évanouit. Les nains parviennent à la sauver en rentrant du travail, lorsqu’ils tranchent les fameux rubans. Quand la reine apprend par son miroir qu’elle est encore en vie, elle décide de réitérer sa tentative. Elle se grime de manière différente et retourne chez les nains où l’accueille une Blanche-Neige hésitante… qui finalement ne résiste pas à la vue de jolis peignes. La reine en profite pour brosser sa chevelure avec un peigne empoisonné. La jeune princesse perd connaissance, encore une fois – en même temps, elle n’est pas très prudente! Les nains parviennent à la sauver en lui retirant le peigne des cheveux, mais ils la mettent bien en garde cette fois-ci. Toujours grace au miroir, la reine apprend que la jeune fille n’est pas morte. Elle décide de retourner la voir mais d’y aller plus subtilement avec la pomme empoisonnée… En effet, Blanche-Neige est bien plus méfiante cette fois-ci, lorsque que la reine, déguisée en fermière, lui montre y panier rempli de pommes et lui propose d’y goûter. Elle refuse poliment. Mais la reine insiste et lui propose de mordre dans la même pomme qu’elle. Blanche-Neige, se sentant en sécurité, accepte alors et mort dans la pomme… dont seule une moitié a été empoisonnée. Elle s’écroule, apparemment morte. Les nains, à leur retour, tentent de la ranimer, mais rien ne semble marcher. Ils doivent donc accepter un terrible fait: leur Blanche-Neige est morte. Quant à la reine, depuis que son miroir lui a confirmé qu’elle est de nouveau la plus belle du royaume, elle jubile.

Dévastés, les nains n’ont pas le coeur d’enterrer leur jeune compagne. Ils lui fabriquent alors un cercueil de verre afin de pouvoir contempler encore sa beauté. Un beau jour, un prince (comme par hasard) voyageant à travers le pays, passe par là et tombe amoureux de la belle défunte. Il réussit à convaincre les nains de le laisser emmener le cercueil (c’est un peu glauque, quand j’y pense). Mais lorsqu’un des membres de sa suite, qui porte le cercueil, butte sur une racine dans la forêt, le morceau de pomme coincé dans la gorge de Blanche-Neige est expulsé. Elle se réveille alors, et le prince décide de l’épouser. Il invite la méchante reine aux noces… Mais celle-ci hésite en apprenant par son miroir que la jeune mariée sera plus belle qu’elle. Elle s’y rend tout de même et reconnaît Blanche-Neige. Pour les maux dont a souffert son épouse, le prince condamne la reine à danser devant eux sur des semelles de fer chauffées à blanc, jusqu’à ce que mort s’en suite. Le « Prince Charmant » se révèle surtout sans pitié.

  • Des adaptations relativement fidèles… à la modernisation du conte

Quelles sont donc les variations sur les aventures de la princesse? Il faut savoir que c’est l’un des contes les plus adaptés, déjà à l’époque du cinéma muet. Voici ma petite sélection:

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L’inoubliable robe jaune de la Blanche-Neige de Disney

1) L’adaptation la plus connue, sans doute parce qu’elle a marqué l’histoire de cinéma en devenant le tout premier long-métrage d’animation. Il s’agit bien sûr de Blanche-Neige et les Sept Nains, produits par les studios Walt Disney et sorti en 1937. C’est un classique, très marqué visuellement par le vieux style Disney tout en arrondis. La plupart des gens que je connais trouvent ce film magnifique: il est visuellement très beau, les décors soignés – en ce qui me concerne, j’apprécie surtout l’ambiance sombre du château de la Reine et le masque fantomatique qui apparaît dans le miroir magique. Le tout est relativement fidèle au conte de Grimm, quand bien même les deux première tentatives de meurtre passent à la trape. La Méchante Reine est très belle, l’une des plus belles méchantes de Disney (après Maléfique qui a une classe folle, à mon humble avis). Il existe cependant des différences: Blanche-Neige est une jeune fille que sa belle-mère traite comme une servante – on la voit au début du film laver les sols du palais, et elle rencontre le Prince avant son réveil miraculeux lorsque, lors de son ménage au château, elle le croise en chantant près d’un puits. Quant à la marâtre, transformée en vieille femme laide pour sa livraison de pommes, elle meurt aplatie par un rocher lorsqu’elle tente d’échapper aux nains venus à la rescousse de leur Blanche-Neige adorée. Quant au Prince, il reconnait Blanche-Neige dans son cercueil avant de l’embrasser. Ce qui, m’est d’avis, rend l’histoire un petit peu moins glauque.

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Blanche-Neige à la sauce russe

2) Un autre film d’animation, assez intéressant, est Blanche-Neige et les Sept Chevaliers, une production soviétique de 1951. Il se base sur une ré-interprétation du conte de Grimm par le poète Alexandre Pouchkine (1799-1837) parue en 1833. Kokoshniks, toques en fourrure et tuniques brodées sont au rendez-vous et donnent une couleur russe somptueuse à l’histoire. Dans ce film à l’animation et aux décors soignés, c’est sa femme de chambre que la Reine envoie dans la forêt pour se débarrasser de la princesse. Mais la femme se contente de l’abandonner pour la laisser se perdre dans les bois. Blanche-Neige, après un moment d’errance, tombe sur un fort, habité par sept chevaliers qui décident de l’appeler leur « petite soeur ». Après que la Reine soit parvenue à lui faire mordre dans la pomme empoisonnée, les chevaliers placent Blanche-Neige dans un cercueil en cristal qu’ils cachent dans une grotte de montagne. Le fait est que Blanche-Neige est fiancée au prince Yelisei – on les voit ensemble au début du film – qui dès sa disparition, part à sa recherche. Après sept mois à courir les forêts et les montagnes, il parvient, avec l’aide des sept chevaliers, à lui donner le baiser qui la sauve. Lorsque la Reine, invitée aux noces, reconnaît la mariée, elle meurt d’une crise cardiaque. Mais cette version va vous paraître bien naïve en comparaison de celles qui viennent…

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Sigourney Weaver en reine très, très méchante… et surtout avec de sérieux désordres psychiatriques.

3) Blanche-Neige: Le plus horrible des contes, est un téléfilm réalisé en 1997… Il est peut-être l’une de mes adaptations favorites, avec Sigourney Weaver en « Méchante Reine » Claudia Hoffmann. Je vais détailler un peu ici, car c’est une version extrêmement… différente. L’histoire se passe au XVIe siècle, quelque part en Allemagne si j’en crois les noms des protagonistes, dans une famille aristocratique. Frederick Hoffmann (Sam Neill), après la mort de son épouse dans un accident de carrosse alors qu’elle est sur le point d’accoucher. Il gâte leur petite Liliana jusqu’à ce que le besoin de se remarier se fasse sentir. Il épouse donc Claudia. C’est le début d’une relation difficile entre elle et Liliana qui la rejette. Les années passent et Liliana devient cette jolie jeune fille au teint blanc et aux cheveux noirs (Monica Keena, très crédible dans ce rôle), qui ressemble beaucoup à sa mère. Elle est fiancée avec le docteur Gutenberg (David Conrad), un érudit voyageant à travers l’Europe. Tout semble aller bien jusqu’à ce que Claudia perde l’enfant qu’elle porte, après un malaise provoqué par la vue de Liliana dans une robe de sa mère. Malgré les efforts de la jeune fille pour établir une meilleure relation avec sa belle-mère, celle-ci, la tenant pour responsable de la perte de son bébé, décide de se débarrasser d’elle. Elle envoie alors son frère Gustav (Miroslav Táborský) tuer Liliana. Elle parvient à échapper à son bourreau, et erre dans la forêt jusqu’à trouver refuge dans une maisonnette. Mais les habitants ne sont pas aussi hospitaliers que les nains de Disney… En effet, ces sept mineurs vivent dans une misère terrible et n’ont que faire des attentes et des caprices de la demoiselle. Elle reste finalement avec eux pour partager leurs déboires, et finit par se lier d’amitié avec certains membres de la bande. Pendant ce temps-là, Claudia – j’ai oublié de le préciser, un peu sorcière sur les bords – apprend par son reflet dans le miroir que la petite pimbêche est toujours en vie. Par quelques tours de passe-passe que je ne détaillerai pas, elle tente à distance de les éliminer, elle et ses étranges protecteurs. Elle finit par envoyer Gutenberg, le fiancé de Liliana à sa recherche, tandis qu’elle essaie de ressusciter son fils mort-né. Mais bien sûr, l’inévitable arrive: Liliana s’éprend de l’un de ses compagnons, Will (Gil Bellows). Claudia accélère les choses et après s’être transformée en vieille paysage fort repoussante, elle part à la rencontre de sa belle-fille dans la forêt. Elle la trouve en chemise, au bord de la rivière, et jouant la grand-mère bienveillante, entame la conversation avec elle, l’encourageant à parler de son « bon ami »… ce que Liliana fait avec bonne grâce, avant de mordre dans la pomme que lui offre la vieille. Le poison est insidieux: il maintient la jeune fille dans un état de mort apparente, tandis qu’elle est encore consciente et peut voir Will et ses compagnons la pleurer. C’est pour la déclarer morte que Gutenberg arrive enfin chez les mineurs. Ceux-ci fabriquent à leur « jolie princesse » un cercueil en vitrail. Mais au moment de la mise en terre, Will voit ses yeux se rouvrir… Ne faisant ni une ni deux, il se précipite dans la fosse, ouvre le cercueil et secoue Liliana jusqu’à ce qu’elle recrache le morceau de pomme bloqué dans sa gorge. A son réveil, Gutenberg décide de la ramener chez son père. En arrivant, tous deux constate que le domaine de Frederick Hoffmann est comme dévasté par la magie noire de Claudia. Will, qui a suivi de loin sa dulcinée, leur offre son aide… Pendant qu’il secourt le père de Liliana, ligoté dans sa chapelle pour un rituel de magie noire, Gutenberg est tué par Claudia. Celle-ci défie sa belle-fille qui la vainc… en poignardant son reflet dans le miroir magique. Elle finit par rejoindre Will et son père.

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Blanche-Neige (2012)

4) Blanche-Neige (Mirror, Mirror, 2012) est clairement une comédie se déroulant dans un royaume kitsch plongé dans un hiver perpétuel depuis que le roi (Sean Bean) a disparu. Sa veuve, la Méchante Reine (interprétée par Julia Roberts, irrésistible!), adepte de la magie noire et obsédée par son apparence, règne d’une main de fer et prélève taxe sur taxe pour mener son train de vie luxueux, ses toilettes somptueuses et ses soins anti-âge. Elle garde Blanche-Neige (la rafraichissante Lily Collins avec ses faux airs d’Audrey Hepburn…) enfermée dans ses appartements. Mais la jeune fille parvient à s’échapper pour se rendre compte par elle-même de ce qui se joue dans son royaume. En chemin, elle fait une rencontre inattendue: le prince Alcott (Armie Hammer), à moitié nu et suspendu à un arbre (en réalité, il s’est fait détrousser avec son serviteur par sept nains). La jeune princesse, sensible à son charme, les détache et rentre au palais… où le prince devait justement se rendre. La reine, en le voyant si attirant avec ses vêtements manquants, passe en mode cougar: elle décide de le séduire et de l’épouse, et organise ainsi un bal en son honneur. Il y a cependant un problème: Alcott reconnaît Blanche-Neige lors du bal, car elle est la jeune femme qui lui a tant plu dans les bois. Il dédaigne la reine pour danser avec elle. La Reine, folle de rage, envoie Brighton (Nathan Lane), son chambellan, chercher Blanche-Neige pour la conduire dans les bois et l’abandonner à la terrible Bête qui hante les lieux. Il se contente de planter là la princesse qui s’enfuie en courant. Elle atterrit dans le repaire des sept nains bandits qui ont détroussé le prince et les officiers royaux qui prélèvent la taxe. Blanche-Neige est bientôt acceptée par ses nouveaux compagnons qui la relookent et lui apprennent l’art de détrousser. Pendant ce temps-là, la reine a ensorcelé le prince avec un filtre d’amour puissant aux effets inattendus… Après différentes aventures Blanche-Neige et les nains parviennent à kidnapper le prince alors qu’il s’apprête à épouser la reine. La princesse brise le sortilège d’un baiser – c’est donc elle qui sauve le prince. La Reine furieuse finit par invoquer la Bête de la forêt qui attaque Blanche-Neige, les nains et le prince. La princesse part l’affronter seule mais le prince court à sa rescousse. Durant le combat, la princesse remarque que le collier de l’animal ressemble étrangement à celui que porte sa belle-mère. Elle coupe la chaine retenant le pendentif qui permettait à la reine de la garder sous son contrôle… Et la Bête se révèle être le Roi disparu, le père de Blanche-Neige (c’est de ma vie, la première fois que je vois Sean Bean ressusciter et non pas mourir avant la fin). Pour la Reine, c’est la fin: elle paie le prix pour la magie et sa beauté se flétrit instantanément. Mais le printemps refleurit sur le royaume, et le film sur une séquence musicale joyeuse et colorée pour le mariage de Blanche-Neige.

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Affiche du somptueux « Blanche-Neige et le Chasseur »

5) Enfin, j’arrive à Blanche-Neige et le Chasseur, une version sombre et visuellement très riche du conte, avec une jeune princesse très combattive (Kristen Stewart, à mon avis pas le meilleur choix pour ce rôle au vu de son jeu… pas très expressif) et une Méchante Reine, Ravenna (Charlise Theron) absolument merveilleuse. Alors que Blanche-Neige est encore enfant, son père tombe amoureux d’une prisonnière rencontrée sur un champ de bataille. Il l’épouse immédiatement, et celle-ci l’assassine durant leur nuit de noces, prenant ainsi le pouvoir avec son frère Finn (Sam Spruell) et jetant la jeune Blanche-Neige en prison. Ravenna se révèle être une puissante sorcière qui enlève régulièrement de jolies jeunes femmes pour s’emparer de leur beauté et garder de sa jeunesse. Après plusieurs années de règne, elle apprend par son miroir que la plus belle femme du royaume n’est autre que la princesse prisonnière qui doit la détruire. Elle envoie son frère Finn s’occuper du cas de Blanche-Neige. Mais quand celui-ci tente d’abuser d’elle dans sa cellule, la jeune fille parvient à s’enfuir et gagne la forêt. Telle qu’on la voit, elle est beaucoup moins propre sur elle que son homonyme de chez Disney! Si bien que Ravenna envoie un ivrogne veuf, le chasseur Eric (Chris Hemworth… Mmmmm… Je veux bien qu’il me chasse, moi!): elle lui ordonne de lui ramener Blanche-Neige – sans lui révéler qui elle est vraiment – et lui promet de ressusciter sa défunte femme. Il se lance donc à la poursuite de la prisonnière, mais se détourne de son but quand Finn lui confirme que Ravenna ne lui ramènera jamais son épouse. Se sentant trahi, il décide de s’échapper avec Blanche-Neige qui lui demande de l’amener jusque chez le Duc de Hammond, un allié fidèle de son défunt père, et père de son amour d’enfance, William (Sam Claflin) alors que Ravenna et Finn lancent des mercenaires à sa poursuite. Eric quant à lui réalise qui est Blanche-Neige lorsqu’il trouve refuge avec elle dans un village de femmes qui la reconnaissent. Ils y sont rattrapés et doivent fuir… mais tombent sur un groupe de sept nains en voyage vers un sanctuaire féérique. Encore une fois, ils sont attaqués par Finn et ses hommes, infiltrés par William alors à la recherche de la princesse. Pendant l’affrontement, Eric tue Finn et William se dévoile, se joignant à Blanche-Neige et Eric. Il leur propose de les conduire au château de son père. Or Ravenna, opiniâtre, prend l’apparence du jeune homme et parvient à se trouver seule avec sa belle-fille à qui elle offre une pomme empoisonnée. William et Eric trouvent Blanche-Neige inconsciente et la croient morte. C’est dévastés qu’ils ramènent son corps au Duc. Mais alors que tout semble perdu, Eric, seul, vient à la princesse morte et lui parle, pleurant sur son cadavre et l’embrassant. Elle s’éveille, alors que le baiser de William n’avait eu aucun effet. La jeune princesse prend alors le commandement d’une armée avec le Duc pour marcher sur le château de Ravenna et reprendre son trône. Ils parviennent à prendre le contrôle de la place tandis que Blanche-Neige bat Ravenna en combat singulier, grâce à des mouvements appris par Eric. Elle devient alors reine et restaure la paix dans son royaume.

Je m’excuse pour ces présentations un peu longues, mais elles me paraissaient nécessaires à dégager les principaux thèmes explorés par ce conte de fée. Bien qu’il paraisse un peu vieux, il a pu être adapté à nos goûts et aux moeurs contemporaines. Ainsi, nous pouvons voir comment des thèmes tels que l’apprentissage de la vie, l’image de la femme et de l’homme et la beauté ont été mis au goût du jour.

  • Devenir une femme
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Blanche-Neige embrassant le crâne de Simplet

Cela va de pair avec la façon dont la femme est perçue: en effet, on se rend compte que Blanche-Neige grandit pour devenir ce qu’une femme accomplie est censée être aux yeux de ses contemporains.

Comme vous l’avez noté au vu des différentes versions du conte que j’ai évoquées, le personnage de Blanche-Neige en lui-même a beaucoup évolué. Souvenez-vous de l’histoire transcrite par les frères Grimm: la jeune princesse est une enfant, naïve, innocente et pure, victime de la vanité de sa belle-mère. Elle est la même jeune fille chez Disney et chez les Soviétiques (mon Dieu, si un maccarthyste lisait ça, j’en prendrais pour mon grade!). Le destin de Blanche-Neige est la preuve que la vertu, le travail et la modestie d’une femme paient un jour ou l’autre, qu’elles permettent de trouver un époux digne et du même rang. Et dans le cas de Blanche-Neige, qu’elle aura enfin du personnel pour la servir à son tour. Sa beauté n’est donc pas qu’une question d’apparence, elle est aussi morale – ce que l’on attend d’une épouse parfaite. Au XIXe siècle, lorsque Grimm et Pouchkine on publié leurs versions du conte, et dans la première moitié du XXe siècle, Blanche-Neige est la femme au foyer parfaite. En plus, rendez-vous compte: elle vit avec sept hommes, mais il ne se produit jamais rien de déplacé avec l’un d’entre eux: elle est une brise fraiche, une petite soeur qui prend soin de ses messieurs et leur rend la vie plus simple en faisant leur ménage et leur cuisine. Et avec le sourire en plus. C’est une princesse, mais elle n’a pas peur de se salir les mains pour « ses hommes ». A ce sujet, je trouve très étrange ce parti pris dans la version soviétique inspirée de Pouchkine, alors que l’idéologie socialiste – du moins en théorie – voit la femme comme une travailleuse, à l’égal de l’homme. Donc le destin de la princesse, dévouée à ses grands frères les chevaliers, puis à son époux Yeliseï n’est pas très, très soviétique.

Si l’on y regarde bien, aucune de ces version ne prête attention à la personnalité de Blanche-Neige. Elle n’est pas un individu à part entière, mais un archétype, un cas d’étude, si j’ose dire, pour montrer comment doit agir une jeune fille pour trouver un bon époux, vivre heureuse et avoir beaucoup d’enfants. Rideau. Elle a beau être la fille d’un roi, au final, cette histoire concerne toutes les filles. Blanche-Neige est l’allégorie des différentes étapes de la vie d’une femme – d’un point de vue traditionnel et « biologique », même si je n’aime pas ce terme. Des intellectuels ont sérieusement planché sur le sujet, et je me demande comment ce psychothérapeute nommé Eric Pigani en est arrivé à cette conclusion – peut-être a-t-il juste trouvé ce qu’il voulait trouver. Mais regardons un instant la structure de l’histoire… Dans la première scène, on voit la mère de Blanche-Neige enceinte formulant des voeux pour l’apparence de son enfant. Elle cout à la fenêtre et se pique le doigt. Les gouttes de sang tombant sur la neige représenteraient le futur cycle menstruel de la princesse et même le début de sa sexualité (argh!). Une fois née, Blanche-Neige apprend à devenir une épouse vertueuse et une bonne maîtresse de maison en tenant la demeure des nains, n’attendant que le prince assez aimable pour la libérer de ses désirs enfouis symbolisés par la pomme empoisonnée. Désir que les nains ne peuvent combler (techniquement parlant, je ne vois pas ce qu’il leur manque pour…). Donc selon cette analyse, Blanche-Neige raconte comment passer de la fille à la femme, comment devenir adulte…

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Quand Liliana croque la pomme…

Le désir et l’amour sont donc d’autres enjeux de ce processus. Dans Blanche-Neige: Le plus horrible des contes, la jeune Liliana tombe amoureuse de l’un de ses compagnons d’infortune, Will. Et je pense que cette idylle ne reste pas chaste. En témoigne la séquence de la pomme empoisonnée: alors qu’elle parle de Will à Claudia, elle mort dans le fruit avec avidité, comme si elle mangeait Will. Je m’excuse pour cette métaphore à deux balles, mais vous connaissez l’expression « croquer la pomme »…

Mais le sexe et les sentiments ne sont pas les seuls enjeux. Il s’agit également pour la jeune fille de s’améliorer, de surmonter ses propres défauts et de devenir un individu plus mature. Le fait est que Blanche-Neige est belle dehors et dedans. Si elle en est consciente, elle peut céder à la tentation de la vanité. Si vous vous souvenez le premier conte de Grimm, elle se met en danger à chaque fois qu’elle agit par coquetterie, comme avec le ruban ou le peigne empoisonné. Elle doit donc mettre de côté ces faiblesse pour se consacrer à des choses utiles comme le ménage ou la cuisine…

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Lily Collins en version « bandit » de Blanche-Neige

Dans les versions les plus récentes, la personnalité de la princesse est plus étoffée. Elle a du caractère et de la volonté, fait preuve d’indépendance et est capable de se débrouiller seule, comme les femmes d’aujourd’hui, et même de régner comme dans Blanche-Neige et le Chasseur et réparer le mal causé par un prédécesseur tyrannique. Dans Blanche-Neige: Le plus horrible des contes, on voit une gamine pourrie-gâtée, jalouse, arrogante mais néanmoins naïve, faire face au danger dans sa propre demeure, à la misère, au désir masculin, à la faim et aux écroulements dans une mine. A la fin, c’est une jeune femme capable d’empathie et courageuse, qui comprend ce dont sa condition l’a protégée.

Dans le Blanche-Neige de 2012, Lily Collins campe une princesse brave mais physiquement vulnérable et incapable de se défendre par elle-même. C’est ainsi que les nains la coachent, lui apprennent à combattre et la relookent pour lui donner l’air plus menaçant. Elle se révèle ainsi plus forte, et convainc ses maîtres de rendre leurs rapines au peuple, elle en fait de véritables héros. Son entraînement a bien sûr une dimension parodique qui se rit de la délicate jeune fille dépeinte par Disney dans les années 1930. Car c’est elle qui finit par sauver son père et restaure la prospérité du royaume.

Dans Blanche-Neige et le Chasseur, elle hérite tout naturellement du trône de son père, et l’on imagine aisément qu’après avoir vu son peuple souffrir, elle fera tout pour réparer le mal causé par sa belle-mère, et deviendra une reine sage et juste. Il est intéressant de voir que certains critiques ont vu une dimension féministe à cette adaptation: Ravenna prend le pouvoir en tuant le roi, ce qui est une revanche sur un homme qui n’a vu en elle que sa beauté comme pour un vulgaire ornement et non une partenaire potentielle, et qui n’a voulu que satisfaire un désir. Blanche-Neige est l’héritière, elle est combattive, se bat pour ses droits et est capable de mener une armée au combat… Je dirais que la séquence dans le village des femmes pourrait aller dans ce sens, puisque que pour échapper à la vindicte de Ravenna, elles renoncent à leur beauté en se mutilant. Cela n’a plus rien à voir avec la jeune fille soumise du conte de Grimm ou du dessin animé de Disney qui « siffle en travaillant »…

  • Un homme fort pour une femme forte

Dans l’univers traditionnel des contes, devenir une femme, c’est aussi apprendre à gérer les relations avec l’autre sexe (je parle de l’autre sexe, car je ne connais pas encore de version où Blanche-Neige part avec la Princesse Charmante – dites-moi si je me trompe). Et il y a des choses à dire sur les compagnons masculins de Blanche-Neige – son père, son prince, son chasseur, ses nains ou ses chevaliers. Et même si cela paraît bateau, les figures masculines évoluent en même temps que celle de la princesse.

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Le Prince Charmant, Mister Perfect 1937

Dans la version de Grimm, Blanche-Neige rencontre deux types d’hommes: les nains et le Prince. Les nains sont un cas particulier, car ils semblent… asexués. Il n’y aucune attirance et leurs relations sont pures, peut-être parce qu’elle est encore une enfant au moment où elle les rencontre. D’une certaine façon, ils sont sa famille de substitution, des mentors participant à son éducation en développant ses talents de maitresse de maison. (Après, on ne va pas se mentir: certains cinéastes ont vu le potentiel pornographique de cette situation: en effet, qu’est-ce qui nous dit que sept hommes seuls au fin fond de la forêt, seront capables de se tenir en voyant arriver la plus belle jeune femme du royaume?). Ils la protège des dangers, prennent soin d’elle et lui offrent l’affection que sa belle-mère jalouse lui a refusée. Le prince, quant à lui, est un parfait étranger – d’ailleurs, quelle heureuse coïncidence que le péquin passant par là et tombant amoureux de la beauté refroidie dans son cercueil de verre soit prince et non paysan! Lui aussi est un cliché, une abstraction, la récompense, le trophée pour la vie vertueuse menée par la princesse, lui offrant amour et sécurité. C’est le beau gosse en collant qui arrive sur son beau cheval blanc. Quand bien même le personnage de Yeliseï est semblable dans Blanche-Neige et les Sept Chevaliers, il a au moins le mérite de ne pas être un inconnu et de tenir à sa princesse, puisqu’il l’a recherchée de par le royaume.

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Le maladroit Prince Alcott

La mode du parfait inconnu qu’on épouse sur-le-champ semble aujourd’hui passée. Dans Blanche-Neige: Le plus horrible des contes, Liliana connaît également son fiancé Gutenberg, un jeune homme brillant et plein d’avenir, ce n’est pas une simple tocade, elle pense sincèrement l’aimer jusqu’à cette attirance pour Will. Ils passent du temps ensemble, ont de réelles conversations. Dans Blanche-Neige et le Chasseur, la princesse a William, son ami d’enfance qui semble sincèrement épris puisqu’il passe des mois à la rechercher comme Yeliseï l’a fait dans la version soviétique. Dans la version avec Lily Collins, Blanche-Neige fait la connaissance du Prince Alcott dans des circonstances particulières: il l’attire dès leur première rencontre, mais il est bourré de défauts – un brin arrogant, prétentieux, maladroit – mais sincère. C’est quand leur relation devient tendue, alors qu’elle est devenue voleuse de grand chemin et qu’elle le croit du côté de sa belle-mère, qu’elle devient un véritable ressort comique. Et la jeune fille continue de l’aimer malgré son air ridicule lorsqu’il est ensorcelé par la Reine… On est donc bien loin de cet exemple de perfection, de cette « apparition » que la Blanche-Neige de Disney épouse à la fin du film!

Et nous y voilà. Si Blanche-Neige est devenue plus forte et capable de gérer une relation avec un homme plein de défauts, elle mérite un partenaire à sa mesure. A Blanche-Neige plus couillue, homme plus couillu. Un homme fort, avec plus de personnalité que l’archétype du Prince Charmant – un homme torturé, qui a bataillé, et pas une andouille en collants blancs qui risquent de se salir en forêt.

Je vais détailler les versions récentes.

Dans Blanche-Neige: Le plus horrible des contes, le fiancé si parfait se révèle faible puisqu’il se laisse tenter par la belle-mère jalouse et ne part pas à la recherche de Liliana jusqu’à ce qu’elle lui en donne l’ordre… Notre « princesse » ne peut même pas conter sur son « prince » qui couche avec la Méchante Reine alors que la jeune fille n’a disparu que depuis deux jours! J’avoue cependant que les scénaristes ont été bien inspirés dans leur solution: si Liliana ne peut compter sur une figure rassurante… elle va être attirée par un homme qui lui fait peur. Et bim! comme dirait mon frère. Et en termes de storytelling et d’intérêt dramatique, j’ai trouvé l’idée brillante, puisque la jeune fille sort de sa « zone de confort » en ce qui concerne la gent masculine. Et pour une fois, celui qui brise le sort n’est pas un noble ou un héros dans une armure étincelante.

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Will et Liliana – L’amour né de la promiscuité

Il est vrai que cette version du conte m’a beaucoup marquée et est une de mes favorites, et j’avais adoré cette romance avec le « nain » pas si petit que ça, surtout quand on sait que les relation entre Blanche-Neige et ses compagnons sont extrêmement tendues, puisqu’ils lui en veulent pour sa conditions et ses privilèges quand eux triment pour une misère. Ils lui sont même très hostiles, l’accusant de voler leur nourriture et arguant que la faim n’est pas une excuse. Ils parlent même de la rançonner. Mais au fur et à mesure qu’elle prend connaissance de la précarité de leur existence, elle s’attache à eux. Quant à Will, le leader du groupe, peu enclin à tolérer son arrogance, il la remet sans arrêt à sa place et ne va pas lui accorder de traitement de faveur parce que c’est une petite princesse. Il ne s’arrête qu’en constatant qu’elle le craint.

Mais que craint-elle vraiment en lui? Son attitude agressive, ou le simple fait d’être un homme? En effet, elle a été élevée dans un milieu protégé, au milieu de gentlemen propres sur eux, avec le sens des convenances, et elle se retrouve à partager des paillasses avec des hommes qui travaillent et se baladent torse nu. Quel choc! L’un d’entre eux tente même de la violer avant que Will le jette dehors – ce qui est sa manière de se montrer chevaleresque. Liliana s’attache finalement à lui en apprenant à le connaître, quand l’aîné du groupe lui raconte le passé tourmenté de leur leader. C’est la jeune demoiselle qui prend l’initiative, alors qu’ils font le deuil d’un compagnon mort. Elle va vers lui et établit le contact physique, et Will, d’abord méfiant, l’embrasse. Elle semble donc déçue quand Gutenberg la récupère. Il est clair qu’après avoir partagé le danger avec cet homme un peu moins « convenable », qui s’avère finalement avoir un coeur et être capable de lui montrer son amour de façon plus spontanée, son docteur peut franchement paraître insipide.

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Eric le Chasseur protégeant Blanche-Neige

On pourrait établir une comparaison avec Blanche-Neige et le Chasseur, la princesse a beau avoir un amoureux d’enfance, il semble qu’elle soit plus réceptive au charme du « mec à problèmes » qui cherche tout d’abord à remplir son contrat pour la reine, et qui rejette la jeune fille pour ne pas s’impliquer personnellement avec elle. Il est même prêt à l’abandonner, et Blanche-Neige hésite à lui faire confiance, mais il se montre prêt à lui apprendre comment se défendre. Bien qu’ils développent des sentiments évidents l’un pour l’autre, et qu’il la ranime d’un baiser et de ses larmes, ils n’échangent rien de plus qu’une oeillade lors de la cérémonie de couronnement de Blanche-Neige, rien n’est dit sur une possible romance entre eux. En même temps, cela aurait paru un brin naïf. Quand bien même le spectateur espère qu’Eric, après ses tourments, trouvera quelqu’un à aimer pour le sortir de sa solitude.

Dans tous les cas, Blanche-Neige brise le schéma pré-établi du conte: après qu’elle ait connu l’adversité, des changements irréversibles se sont produits en elle, et son prince charmant change également.

  • Rivalité: La Beauté comme prétexte
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La Méchante Reine à son miroir

Le motif de la rivalité entre les deux femmes – la beauté – semble de prime abord assez trivial. Mais souvenons-nous qu’au temps des frères Grimm, la condition féminine était autre. Hormis sa beauté ou sa dot, une femme n’avait pas grand-chose à offrir. Seules deux choses assuraient un statut véritable à une femme: garder l’affection de son époux, et donner un héritier mâle. La beauté pourrait donc être liée à ces enjeux, selon l’interprétation qui est faite du conte. Comme elle évolue avec le temps, au fur et à mesure que Blanche-Neige devient un individu et non un archétype, une simple question de jalousie est devenue un ressort dramatique de plus en plus complexe.

Dans Blanche-Neige: Le plus horrible des contes, on pourrait penser que Dame Claudia Hoffmann a quelques problèmes psychiatriques: elle est narcissique, perverse, manipulatrice, elle a des conversations avec son reflet dans le miroir et sa souffrance en tant que femme attendant désespérément de concevoir un héritier est palpable. Elle va jusqu’à exprimer un sentiment de revanche envers sa propre mère qu’elle espère dépasser socialement grâce à sa beauté. Elle aime passionnément son époux, Frederick, et souffre de l’amour qu’il portait à sa première épouse. Elle fait tout pour capter son attention, quand il a une enfant extrêmement gâtée qui la méprise ouvertement. Il lui faut plusieurs années pour tomber enceinte quand son époux semble s’être habitué à sa beauté, et quand Liliana devient une jolie jeune femme qui souhaite porter de belles toilettes et non-plus des robes d’enfant. Lorsque sa beauté et sa jeunesse en font le centre de l’attention, Claudia ne peut le supporter. C’est lors d’une crise de jalousie qu’elle perd son enfant à naître. Son chagrin touche Liliana qui cherche à faire amende honorable, mais c’est déjà trop tard. En effet, Claudia, devenue stérile après sa fausse couche, n’a plus de statut. Quant à Liliana, elle a beau être gâtée et arrogante, elle n’est pas assez tordue pour imaginer un instant que sa belle-mère lui envie sa beauté et la voit comme une rivale… et c’est la raison pour laquelle les spectateurs s’attachent finalement à la jeune fille.

Dans Blanche-Neige et le Chasseur, Ravenna fait payer à son époux le prix fort pour le désir qu’il a éprouvé en la voyant, et prend une revanche injuste sur Blanche-Neige qui ne lui a causé aucun mal, tout cela pour prendre le pouvoir. Elle aussi paie un prix élevé pour rester jeune et belle, elle ne connait aucun repos tant qu’elle ne sera pas sûre que l’adolescente censée causer sa perte ne peut plus nuire. Derrière la beauté se cachent donc d’autres enjeux de rivalité. La beauté de Blanche-Neige est aussi la beauté du coeur, qui ferait d’elle une reine plus sage et plus juste, capable de mobiliser des foules pour mettre fin au règne tyrannique de Ravenna. C’est donc un combat pour le pouvoir, l’honneur et la justice.

  • Conclusion: Un conte toujours actuel?
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La triste fin de Ravenna

Peu de temps avant de quitter l’Angleterre, je lisais dans un article qu’être beau pouvait s’avérer plus difficile qu’on le croyait. Selon l’étude mentionnée dans l’article, même s’il est de menus plaisirs plus faciles à obtenir (compliments, flirt, une vie sexuelle plus satisfaisante) chez les individus physiquement attirants, ils en paient aussi le prix. En 2010, il a été prouvé qu’une jolie femme avait moins de chance d’être embauchée en envoyant un CV avec photo – en particulier si le personnel des ressources humains est essentiellement féminin. De plus la beauté chez les femmes, et également chez les hommes, est plus souvent associée à des défauts comme la vanité, la suffisance, la prétention. Je n’échappe pas à ce genre de préjugé: par exemple, lorsque j’étais plus jeune, dès que je trouvais un garçon attirant, je décidait que c’était un sale con. C’était sans doute injuste et guidé par mes complexes de jeunesse, mais je tendais à penser que le larron en question devait être conscient de son apparence avantageuse et en profiter, et surtout qu’ils ne considèrerait jamais une fille comme moi comme assez bien pour lui. Et en même temps, j’ai connu des filles très belles qui ne savaient que penser de leur succès auprès des hommes, s’ils les appréciaient pour elles ou pour ce qu’elles représentaient. Ce doit être terrible de ne pas se sentir confiant dans l’attachement de l’autre… J’imagine qu’avec la mode des toy boys, la questions se pose aussi chez certains membres de la gent masculine. Ne les jetons pas tous, ils ont eux aussi un coeur après tout. Mais il est vrai qu’on a parfois une vision biaisée des talents ou des capacités d’un garçon attirant… Tout ça pour dire qu’en ce qui concerne la beauté et l’apparence, Blanche-Neige reste d’une actualité brûlante.

Il n’y a qu’à demander combien d’entre nous ont un compte Twitter ou un profil Facebook avec une photo flatteuse… Ce n’est pas qu’un « truc de nana », comme diraient certains, car j’ai pu voir que quelques jeunes hommes aimaient poser dans leurs plus beaux atours ou en exhibant leurs muscles, quand ils ne tentent pas seulement de poster une photo originale. Je dirais que de nos jours, certaines personnes de ma génération et encore plus les plus jeunes, sont prises entre le désir de paraitre à leur avantage et celui d’être aimé, entre la peur de ne pas être aimé pour soi et le sentiment de devoir se plier à des critères de beauté ou de mode. Les photos sur nos « murs », le nombres de nos « followers » ou d’ « amis » font de nos réseaux sociaux une sorte de miroir magique, qui nous donne une certaine perception de notre importance en tant qu’individu. C’est à peu près la même chose sur les réseaux sociaux professionnels où l’on doit se montrer à son avantage en termes d’expérience, de compétence et d’apparence – quand bien même la recruteuse qui vous trouvera trop jolie ne voudrait pas de vous.

Aujourd’hui, les lecteurs et spectateurs intéressés par le monde des contes ont donc l’expérience nécessaire à éprouver de l’empathie à la fois pour une Blanche-Neige persécuté pour être née belle et pour une Méchante Reine qui se ronge à l’idée de perdre sa beauté. Cette histoire n’a jamais eu autant de potentiel… Mais je persiste à penser qu’il ne faut jamais oublier la dimension sombre et magique de cette légende. L’adapter d’une façon trop réaliste serait donc une grossière erreur. C’est un conte de fée qui en dit long sur l’esprit du temps, mais un conte de fée tout de même. Et même dans ses versions les plus sombres, un conte est autant capable de mettre en lumière les failles de notre monde comme la science-fiction le fait, que de nous donner de l’espoir et nous faire rêver.

Blanche Mt.-Cl.