Chef d’oeuvre fantastique et romantique – « L’Aventure de Madame Muir » (1947)

« Eh bien mon enfant, que personne ne s’avise de dire que vous n’êtes pas joliment carénée! »

L'aventure de madame muir The ghost of mrs muir 1947 rŽal : Joseph L. Mankiewicz COLLECTION CHRISTOPHEL
Madame Muir et son fantôme – Source: AllôCiné.fr

Titre: L’Aventure de Madame Muir (The Ghost and Mrs Muir)
Année de production: 1947
Réalisation: Joseph L. Mankiewicz
Origine: Etats-Unis
Durée: 1h44
Distribution: Gene Tierney, Rex Harrison, George Sanders…

Très chers lecteurs,

J’ai cette semaine l’honneur de vous présenter un classique que j’affectionne particulièrement, un film fantastique, une romance qui sort véritablement du lot. Exit Ghost et autres joyeusetés, quand on visionne L’Aventure de Madame Muir, réalisé par un géant du cinéma, Mankiewicz (à qui l’on doit notamment l’inoubliable Cléopâtre avec Elizabeth Taylor, Rex Harrison et Richard Burton). Je l’ai vu alors que j’étais étudiante. Ma mère m’en avait parlé et je l’ai regardé par curiosité, car j’aime savoir ce qui s’est fait dans le passé – ainsi j’aime le fantastique et la science-fiction « à l’ancienne ».

  • De quoi est-il question?

Au début du XXe siècle, Lucy Muir (Gene Tierney), jeune veuve, en a assez d’avoir sa belle-mère et sa belle-soeur, une vieille fille acariâtre, sur le dos. Elle décide donc de quitter Londres avec sa fille Anna (Natalie Wood, alors enfant) et son employée de maison, Martha (Edna Best), pour mener une vie plus simple au bord de la mer. Elle loue alors le cottage Les Mouettes à Whitecliff, dont le prix modique ne parvient guère à attirer les locataires. Cela s’explique par… d’étranges rumeurs. En effet, on raconte dans le voisinage que les occupants de la maison n’ont jamais pu rester, celle-ci étant hantée par le fantôme de son ancien propriétaire, un capitaine de marine qui se serait suicidée.

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Lucy Muir découvrant un portrait de Daniel Gregg à la lumière d’une chandelle – Source: dvdclassik.com

Mais malgré des phénomènes étranges ayant leu dans sa demeure, la belle Lucy ne cède pas à la panique. Par une nuit de tempête, seule dans la cuisine, elle apostrophe courageusement ce qu’elle croit être un intrus… Elle reconnaît alors, d’après un portrait dans la maison, le fantôme de l’ancien propriétaire, le capitaine Daniel Gregg (Rex Harrison), qui se révèle être non-seulement mort par accident, mais aussi espiègle et inoffensive. Réalisant qu’elle n’a pas peur de lui, Daniel se montre bientôt accueillant et sympathique envers sa nouvelle locataire, la protégeant à l’occasion des incursions de sa belle-famille en effrayant les deux harpies Muir. Si bien que quand Lucy se trouve en butte à des problèmes d’argent, Daniel lui propose de lui dicter ses mémoires afin d’en faire un best-seller. Au fur et à mesure qu’ils se connaissent, la belle veuve et le fantôme éprouvent un attachement de plus en plus profond, mais la « condition » du marin mort pose problème. Ce n’est pourtant que le début des ennuis. Alors que Lucy va à Londres apporter son manuscrit chez un éditeur, elle tombe sous le charme du très doux Miles Fairley (George Sanders). Daniel Gregg, pourtant très préoccupé du bonheur de sa protégée, se montre jaloux et déteste le nouvel amour de Lucy. Il décide donc de ne plus jamais lui apparaître…

  • Et non, ça n’est pas de la guimauve!

Je vois déjà quelques mesquins ricaner et dire qu’il s’agit d’un film « de nana » (arrêtez, les gars, on sait que vous avez pleuré devant Le Pianiste et que vous ne pouvez pas vous empêcher de jeter un oeil quand votre copine ou votre frangine regarde une adaptation de Jane Austen!), d’une mièvrerie sans nom pour faire rêver les pucelles et les célibataires au grand amour, à un dégoulinement de sentiments à grand renfort de jeu théâtral comme dans certains films de cette époque… Ce n’est pas plus une bluette insipide qu’un déballage d’effets spectaculaires visant à nous faire apparaître le fantôme dans toute son horreur face à une greluche qui se met à hurler à plein poumon… Donc rangez vos préjugés nourris de mélos et de nanars d’horreur, car nous nous trouvons face à tout autre chose.

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Le paysage pittoresque à la porte de Mrs Muir – Source: dvdclassik.com

Et tout cela grâce à une mise en scène simple et toute en nuance. Le contexte en lui-même, celui d’une lumineuse petite ville côtière anglaise ne prête pas à la peur ou à l’horreur – du moins si vous n’avez pas regardé Broadchurch. Il fait beau, la vue sur la mer est imprenable, et Lucy Muir sait dès le début qu’elle se sentira bien à Whitecliff. Aussi décide-t-elle de ne pas prêter attention à ces rumeurs de maison hantée. Mais dans toute la première partie du film, les scènes d’intérieur sont oppressantes et sombres – couloir étroits, coins d’ombre où aime à apparaître le fantôme du capitaine Gregg. Sans doute pour tromper le spectateur, car jamais le film ne bascule dans l’horreur, et retrouve sa luminosité une fois la présence du spectre révélée.

On assiste donc à une alternance de scènes en extérieur, où l’on assiste à la vie presque idyllique de la belle Lucy Muir (désolée, je suis folle de Gene Tierney! d’ailleurs, mon frère avait également flashé sur elle!)  qui alterne entre repos dans sa chambre et baignades dans la mère, et de scènes intimistes où ce cher capitaine Gregg fait la dictée à sa protégée. Tout semble simple et parfait. On notera cependant qu’à partir du moment où Daniel Gregg décide de disparaître et de ne plus se montrer à Lucy, il émane de l’image une mélancolie, presque une tristesse. Les bords de mer deviennent venteux, les vagues deviennent de grands rouleaux agités. Comme si sans ce bon fantôme, plus rien ne pouvait aller…

Car s’il est bien une chose qui nous tient en haleine à partir du moment où Rex Harrison apparaît à l’écran, c’est sans aucun doute la relation qu’il entretient avec la belle Lucy, interprétée par Gene Tierney.

  • Un couple vedette magnifique
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Lucy Muir et Daniel Gregg, un couple à la beauté troublante – Source: dvdclassik.com

A la base, The Ghost and Mrs Muir, est un livre de R.A. Dick paru en 1945 qui est, paraît-il, devenu un classique. Pour ma part, je n’ai vu que le film, cette romance très prenante portée par un duo d’acteurs excellents, qui campent des personnages hauts en couleurs. A chacun des plans les impliquant, on ne peut les quitter des yeux, qu’il s’agisse du visage doux et de l’apparente fragilité de Gene Tierney, ou de la séduction dégagée par Rex Harrison dans ce rôle en particulier. Il est absolument fascinant, bien que je ne sois pas du tout une adepte du physique de bellâtre de bien des acteurs de ce temps.

Dès le début, on assiste à des échanges tendus mais savoureux entre une jeune femme qui se découvre du caractère et un marin à l’humour caustique qui n’y va jamais par quatre chemins pour dire ce qu’il pense. Ainsi, leurs premières conversations se font sous le signe de l’humour. C’est ainsi que l’on apprend, après que Lucy demande naïvement au capitaine pourquoi il s’est suicidé, qu’il s’agit en fait d’un bête accident: dans son sommeil, ses pieds ont tourné le robinet d’un radiateur, ce qui a engendré la fuite de gaz qui l’a tué… Ok, j’admets avoir un sens de l’humour douteux et bien malgré moi, les histoires de mort stupide me font toujours beaucoup rire (surtout celle de mon arrière-arrière-grand-père… bref.)

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Lucy et Miles Fairley lui comptant fleurette – Source: dvdclassik.com

D’abord méfiants, ils se lient d’amitié et ses histoires de marin qui a fait le tour du monde émerveillent Lucy qui, elle, si elle a rêvé d’aventure, a mené une vie très conventionnelle et ennuyeuse au côté de son défunt époux. Elle se découvre en compagnie de Daniel qui prend un malin plaisir à la faire sortir de ses gonds. La jeune femme rêveuse se prend à jurer comme un marin, à exploser de colère comme elle ne l’avait sans doute jamais fait avant, et se révèle être une femme de caractère. Daniel donne tout d’abord l’impression d’un « mâle alpha », d’un gros macho qui infantilise la si gentille Lucy – je ne sais pas comment il l’appelle dans la version originale, mais en français, il la gratifie d’irritants « mon p’tit » et « mon enfant ». Il lui trouve bientôt un surnom de « femme forte », Lucia, car selon lui, Lucy sonne comme un « nom de victime » – de toute évidence, il aime bien mieux les femmes de tête, et fait ressortir le meilleur en elle-même. Et – chose sexy au possible – il la déchiffre et lui assène des vérités sur elle-même qu’elle ne veut pas entendre. Et c’est bien ce qui la perturbe et l’attire!

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Lucy et Daniel confortablement installés dans le train alors qu’il la suit à Londres – Source: AllôCiné.fr

Quant à cet amour qui les unit, il est plus suggéré qu’autre chose. On ne part pas dans des envolées lyriques empruntes de grands sentiments, ou dans le mélo larmoyant. Et c’est peut-être ce qui fait la puissance de cette romance, qui la rend si touchante. Les deux héros sont des adultes, un homme et une femme qui ont déjà vécu, qui vivent sous le même toit et partageraient presque une intimité de couple – je n’oublierai jamais cette réplique du capitaine la voyant en corset et jupon: « Eh bien mon enfant, que personne ne s’avise de dire que vous n’êtes pas joliment carénée! » Nul besoin de grandes déclaration, car tout est déjà dit sans leurs expressions, dans ce que j’aime à appeler le « sourire de l’homme qui a tout compris » de Daniel, dans les fou-rires q’ils partagent, ou dans la décontraction de leurs posture quand ils se trouvent ensemble, dans l’intimité d’un compartiment de train.

Je pense également que L’Aventure de Madame Muir nous touche car le chagrin y est exprimé de manière assez sobre et silencieuse, de façon somme toute assez réaliste. Car c’est aussi l’histoire d’une déception, d’une relation qui ne peut s’épanouir dans le monde des vivants, car si Lucy est un être de chair et de sang, Daniel, s’il est capable de ressentir quelque chose pour elle, ne peut vraisemblablement pas lui offrir une vie de couple ordinaire. Ses réactions restent humaines, puisque la jalousie le ronge à partir du moment où Miles Fairley apparaît dans la vie de Lucy, et qu’il doit assister, impuissant, à leur idylle naissante. À tel point qu’il choisit de déserter la maison – non sans avoir fait une déclaration sobre et poignante à sa bien-aimée alors qu’elle dort, lui expliquant les raisons de son départ. La tragédie de Lucy sera de ne jamais avoir entendu ces mots. En même temps, à quoi bon déclarer sa flamme à quelqu’un dont on sait qu’on ne pourra jamais rien vivre avec? Quant à elle, elle en viendra à croire que cette affaire avec le fantôme n’était qu’un rêve et s’enfermera dans la solitude après une déception sentimentale. Ce film explore dont la complexité de l’amour, d’un sentiment si bizarre qu’il peut nous faire tomber amoureux de quelqu’un avec qui on ne peut être, qui peut nous faire perdre le sens commun et nous briser durablement. Il explore également les choix des protagonistes face à une telle situation, qui fatalement ne peut déboucher sur rien dans cette vie. Mais le tout, sans cri et sans larme.

  • Conclusion: l’amour au-delà de la mort
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Daniel faisant sa déclaration à Lucy pendant qu’elle dort – Source: dvdclassik.com

Mise en scène sobre qui ne force jamais le trait, acteurs impeccables capables d’attirer l’attention du spectateur pendant plus d’une heure et demie sur la relation des deux protagonistes, et surtout une émotion très forte qui parvient à sourdre derrière leur retenue et les mots d’esprit du capitaine, L’Aventure de Madame Muir est un chef d’oeuvre de la romance fantastique. Peut-être est-ce justement parce qu’il ne sombre pas dans le larmoyant qu’à moi, il parvient toujours à tirer une petite larme, car maintenant, avec l’âge adulte, il me touche beaucoup plus qu’avant.

Je le recommande avant tout au curieux et aux cinéphiles, pour la beauté de cette histoire et pour son final lumineux. Parce que vous ne pourrez pas ne pas sourire en entendant les expressions imagées du capitaine Daniel Gregg tout comme vous ne pourrez que ressentir une profonde empathie pour lui. Parce que vous ne pourrez résister au joli minois de Gene Tierney et au caractère emporté du marin campé par Rex Harrison, vraiment magnifique dans ce rôle, qui cache un homme éperdument amoureux. La littérature et le cinéma ont beau regorger d’exemples d’amour absolu, je n’ai jamais vu une histoire captant avec autant de justesse, d’humour et de poésie la complexité du sentiment amoureux. A voir, et même à revoir…

Et si le coeur vous en dit, je vous laisse regarder la bande-annonce

Blanche Mt.-Cl.

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Pari risqué avec le Diable – « Faust » de Goethe

« Dans un tel esprit tu peux te hasarder : engage-toi ; tu verras ces jours-ci tout ce que mon art peut procurer de plaisir ; je te donnerai ce qu’aucun homme n’a pu même encore entrevoir. »
Mephistopheles, in: Goethe, Faust

 Très chers lecteurs,

J’ai l’honneur de vous présenter un très grand classique de la littérature et du théâtre… Faust de Goethe. De par son sujet qui touche aux forces occultes et au surnaturel, j’ai songé que le grand classique de Johann Wolfgang von Goethe était un choix pertinent pour la chronique lecture de ce blog. Le grand auteur allemand n’est pas l’inventeur du mythe de Faust, puisqu’il était présent dans la culture populaire germanique… En effet, la « légende » s’inspire d’un personnage réel, le docteur Johan Georg Faust, un alchimiste, magicien et astrologue allemand ayant vécu au XVIe siècle. Il serait mort dans une explosion, alors qu’il menait une expérience alchimique dans une auberge. D’après les rumeurs, ce monsieur aurait pactisé avec des forces démoniaques…

Sa légende a été popularisée en Europe par le dramaturge anglais Christopher Marlowe à la fin du XVIe siècle,dans La Tragique Histoire du docteur Faust. Cette oeuvre sera bientôt détrônée, dans la première moitié du XIXe siècle, par celle de Goethe, un Faust écrit en deux temps, dont le livre que je vais vous présenter ne constitue que la première partie, nettement distincte de la seconde et qui à elle seule est un chef d’oeuvre. J’ai eu la chance de la découvrir en fac d’allemand et de la lire dans le texte, mais je vous indiquerai en fin d’article une très bonne édition en français.

  • L’histoire
Couverture d’une édition de poche spéciale (un joli petit livre relié en cuir rouge), en langue allemande

Dans une ville universitaire allemande du XVIe siècle, Heinrich Faust est un érudit admiré de tous, loué pour son savoir (théologie, droit, médecine, philosophie) et sa sagesse. Mais le grand savant s’ennuie. Il a tant étudié, mais a l’impression de ne rien savoir, et d’être passé à côté de la « vraie vie » pour rien… Dans son sombre cabinet, il s’adonne, mélancolique, à l’alchimie et invoque des esprits bienfaisants, sans que cela lui apporte des réponses satisfaisantes…

Survient alors Mephistopheles, envoyé du Diable ou diable lui-même, qui lui fait une offre alléchante: à savoir d’obtenir tout ce qu’il désire, accomplir des prouesses, et ce grâce au pouvoir de son esprit maléfique. Là où les résumés se trompent, c’est qu’il décrivent cet épisode comme un pacte avec le Diable, alors qu’il s’agit en fait d’un pari entre Mephistopheles et Faust, où le démon doit convaincre le savant de conclure ce fameux pacte avec lui. Tout au long de l’histoire, « Mephisto » de son petit surnom entraîne son improbable compagnon dans des aventures rocambolesques tour à tour drôles – l’envol sur un tonneau depuis une auberge, rencontre avec la sorcière – ou sombre – le sabbat des sorcières pour la nuit de Sainte Walburge, au cours duquel Faust a une vision terrifiante – pour le convaincre de son pouvoir et des possibilités qui s’offrent à lui. C’est ainsi que l’esprit démoniaque rend à Faust sa jeunesse. Le savant croise alors la route de la très belle et innocente Margarete… entrainant la jeune fille dans une profonde déchéance.

Voici l’une des très, très rares lectures imposées que j’aie vraiment aimée durant mes années d’études, et l’une des rares pièces de théâtre que j’aie aimé lire. D’autant plus qu’en allemand, les mots d’esprit et la poésie de Goethe sont un réel délice. J’ai beaucoup aimé cette ambiance sombre et surnaturelle, vaguement gothique. Je m’imaginais dans une de ces villes germaniques aux rues sombres et tortueuses bordées de maisons à colombages, dans cette atmosphère propice aux légendes et aux contes qui ont bercé notre enfance. Avec en prime un Faust barbu dans une longue tunique d’érudit, et un diable, ma foi…

  • Un diable tentateur et séducteur
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Mephistopheles, séducteur, tel que j’aime à le représenter

Que dire si ce n’est que j’ai eu l’un de mes coups de foudre littéraire avec Mephistopheles? Car s’il est un personnage qui met de l’ambiance dans la morne existence d’Heinrich Faust, c’est bien LUI.

Ce qui est amusant, c’est de voir que Faust lui-même est l’objet d’un pari entre Dieu et le diable. En effet, le prologue, sorte de pendant au Livre de Job dans la Bible met en scène Dieu et les anges au Paradis. Dieu loue la sagesse et la bonté d’Heinrich Faust, l’un de ses plus honorables serviteurs. Survient alors notre ami Mephistopheles qui tel « le Satan » de l’Ancien Testament, déclare que si Faust honore tant le Seigneur, c’est parce qu’il n’a jamais été tenté, et fait le pari de le séduire. Le Seigneur le laisse repartir, lui disant qu’un homme égaré, lorsqu’il est vraiment bon, reste conscient de s’être engagé sur le mauvais chemin. Mais Mephisto va tout mettre en oeuvre pour égarer Faust.

Ce personnage est une création littéraire PASSIONNANTE, beaucoup moins simpliste et plus complexe que les nombreuses représentations du Diable et des démons en cours dans la culture populaire. On les dépeint laids et grotesques, plus ridicules que terrifiants face à la grandeur de Dieu et de ses anges. Là, c’est tout le contraire. Mephistopheles est tout sauf ridicule. Il peut changer d’apparence comme il le désire, jusqu’à celle d’un homme bien de sa personne pour occuper Martha, la nourrice de Margarete quand celle-ci a une entrevue avec Faust. Il est fin, a le sens de l’humour et de la formule, joue des tours à tout le monde, pour le plus grand amusement des lecteurs… qui se laisseraient bien tenter par un tel démon.

C’est là toute l’habileté de Goethe. Il rend crédible cette séduction du Diable, en en faisant un être totalement irrésistible, que TOUS veulent suivre. Il exerce, hormis sur la très innocente Maragarete qui éprouve à sa vue une répulsion qu’elle ne s’explique pas, un attrait puissant. Et lui, ce démon, est très attiré par la beauté et l’innocence de Margarete, n’hésitant pas à provoquer Faust à ce sujet – j’ai souvenir d’une scène où il lui propose de prendre le relai avec la jeune dame si Faust ne va pas la voir en vitesse. En ce sens, j’irai jusqu’à dire, même si je m’avance, qu’il joue un rôle positif, puisqu’il encourage Faust à vivre une vie d’homme et à ne pas rester cloîtré dans sa salle d’étude, et lui fait prendre conscience de la profondeur de ses sentiments envers Margarete.

Goethe nous livre donc, avec ce diable somme toute plaisant qui pousse un homme à se dépasser et à prendre ce qu’il veut dans la vie, une vision intéressante de ce processus de séduction par le Diable. Mais nous aurions tort de ne voir en Faust qu’un pauvre homme frustré, et une victime passive du Malin…

  • Conclusion: le choix du « Mal »
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Couverture – Source: Amazon.fr

Car s’il est une chose sur laquelle l’histoire met l’accent, c’est le libre-arbitre. Dès le début, le Seigneur prévient Mephistopheles que l’homme bon est conscient de s’engager sur la mauvaise voie. Et pourtant, Faust a le choix, dès le début. Ceci est symbolisé dans les premières rencontres entre les deux protagonistes. Quand Mephistopheles frappe à la porte de Faust, et lui explique qu’il doit lui dire trois fois d’entrer avant de s’exécuter – c’est donc l’homme qui invite le démon chez lui. Tout comme il a le pouvoir de le retenir: en effet, Faut a inscrit sur son seuil un pentacle pour se protéger du Mal, que Mephistopheles a pu franchir à cause d’un angle mal refermé vers l’extérieur. Mais le démon ne peut le franchir pour ressortir, puisque les angles sont parfaitement dessinés et fermés à l’intérieur de la maison. Faust aurait pu le retenir prisonnier chez lui pour l’empêcher de nuire, il le dit lui-même. Mais il efface finalement le symbole pour laisser partir l’envoyé du Diable. Il va le suivre dans ses pérégrinations, tout d’abord de mauvaise grâce, jusqu’à sa rencontre avec Margarete: c’est, à mon sens, le moment où tout bascule pour l’érudit qui vient de retrouver sa jeunesse. Faust déclare à Mephisto qu’il VEUT cette jeune fille et ORDONNE au démon de tout faire pour qu’il puisse l’avoir. Il trouve finalement une façon d’utiliser « l’art » de Mephisto pour son propre intérêt, pour ses désirs.

Je parlais plus haut du rôle positif de Mephistopheles dans cette histoire… Je réitère en disant que l’intervention de ce démon met en lumière l’hypocrisie de l’homme lui-même, de Faust qui fait la fine bouche mais qui au fond, ne se préoccupera pas des conséquences de ses choix sur celle qu’il désire – jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour elle – quand il ordonnera à Mephistopheles d’user de tous ses artifices afin qu’il possède Maragarete. Il sera lâche envers elle jusqu’à ce que Mephistopheles le provoque. Je n’irai donc pas jusqu’à faire de Faust le héros de la tragédie, l’héroïne tragique étant Margarete elle-même, qui par amour va se compromettre mais qui, malgré sa situation terrible, se refusera jusqu’au bout à l’influence de Mephisto. Je pense d’ailleurs que le démon, qui admet n’avoir aucune prise sur elle, l’admire profondément pour cela… Mais ce n’est que ma lecture à moi, bien sûr! 🙂

J’espère donc, en ce dimanche, vous avoir donné l’envie de découvrir, ou de redécouvrir ce classique magnifique, plein de magie et de noirceur. Passez une bonne fin de weekend! 🙂

Titre: Faust
Auteur: Johann Wolfgang von Goethe
Editions: Folio
Collection: Folio Théâtre
224 p.
Parution: Octobre 1995
Prix: 4,60 €

Blanche Mt.-Cl.