Autumn Of Antique #5 – Roman égyptien: Seigneurs des Deux Terres (Pauline Gedge)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Le blog reprend du service un peu avant la fin du mois, à l’heure du goûter, pour une nouvelle session antique avant de me faire un petit plaisir SFFF. Aussi, l’Autumn of Antique se poursuit avec, cette fois-ci, une fiction se passant en Égypte antique.

Sachez avant toute chose que je ne vous ferai pas l’offense de présenter du Christian Jacq, qui pour moi « sévit » plus qu’il n’écrit, tant les derniers ouvrages que j’en ai lus m’ont effrayée par leur style, qui ont fait de C.J. l’une de mes bêtes noires, et qui m’ont définitivement dégoûtée des romans historiques estampillés « destin de femme », avec sa désolante Reine Liberté. Et la Trilogie que je m’apprête à vous présenter vous fera oublier la prose de ce pépère. Car quand on s’intéresse un minimum à l’Égypte pharaonique, c’est Pauline Gedge qu’il faut lire absolument, quand bien même certaines données historiques ont été revues depuis. Laissez-vous porter par un véritable souffle épique avec les trois romans de sa saga Seigneurs des Deux Terres: Les Chevaux du fleuve, L’Oasis et La Route d’Horus. Et c’est parti mon kiki…

À la conquête du Trône d’Horus

Lorsque commence le premier opus, Les Chevaux du Fleuve, nous sommes au XVIe siècle av. J.C. L’Égypte est gouvernée depuis Het-Ouaret, cité du Delta du Nil, par une dynastie d’origine étrangère – les Hyksôs, Setiou en langue égyptienne. Les princes de souche égyptienne et les gouverneurs des différents nômes s’accommodent plus ou moins bien de cette situation, comme Seqenenrê Taâ, prince héréditaire de Oueset (Thèbes). Celui-ci mène une vie paisible dans sa riche résidence, avec sa mère Tétishéri, son épouse Ahotep, et leurs enfants – les princes Si-Amon, Kamosé et Ahmosis, et les princesses Ahmès-Néfertari et Tani.

Or tout bascule lorsqu’Apopi, souverain setiou, enchaîne les missives à l’adresse du prince, lui adressant des demandes tour à tour incongrues et humiliantes: tout d’abord, éliminer les hippopotames du fleuve car leurs cris troublent le sommeil d’Apopi, faire construire un temple du dieu setiou Soutekh, au risque de s’attirer les foudre d’Amon, divinité protectrice d’Oueset. Seqenenrê, ne pouvant refouler un sentiment d’humiliation malgré son tempérament doux et mesuré, choisit finalement la révolte. En cela, il trouve un soutien sans faille en la personne de sa mère Tétishéri, jalouse de l’ancienneté de leur famille, et de sa femme Ahotep. Passant outre les objections de son fils Si-Amon, qui redoute les conséquences d’une telle révolte, et des membres de sa famille, tels Teti, prince de Khmounou, il prend les armes et constitue une armée, commandée par le redoutable Hor-Aha, militaire de talent venu de Nubie, à la loyauté indéfectible, et quitte Oueset pour reconquérir le trône, occupé par sa propre famille des générations auparavant.

Mais la route jusqu’à la capitale est semée d’embuches, et le combat ne fait que commencer pour Seqenenrê… C’est ainsi que L’Oasis et La Route d’Horus mettent respectivement en scène ses fils Kamosé et Ahmosis dans leur quête du Trône d’Horus.

Le « roman égyptien » par excellence

Alors, alors, lisez bien ce que je vais vous dire, car vous me verrez rarement aussi enthousiaste concernant un roman historique que je l’ai été concernant I, the Sun. Car je suis toujours très dure concernant les fictions historiques où le contexte n’est que trop souvent en arrière-plan, au profits de personnages qu’on croirait sortis des XXe ou XXIe siècles. En certains lieux et époques, c’est plausible, mais ça ne le fait malheureusement pas toujours.

En plein dans ma « période égyptienne » lorsque j’étais collégienne et lycéenne, j’ai commencé avec les ouvrages de Christian Jacq (ouais, ouais) avant d’emprunter les livres de Pauline Gedge dans la bibliothèque de ma mère. Cette auteure canadienne est connue pour ses fresques romanesques mettant en scène l’Égypte antique, comme Le Scorpion du Nil, La Vengeance du Scorpion ou Le Tombeau de Saqqarah, que je n’ai jamais lus, mais aussi La Dame du Nil, biographie romancée de la reine Hatshepsout, ou encore l’incroyable Les Enfants du Soleil qui raconte l’ascension et le règne d’Amenhotep IV qui prendra le nom d’Akhenaton – un livre foisonnant et dingue, quand bien même de nouvelles découvertes historiques infirment certains faits présentés dans le récit. C’est donc avec un a priori très positif que j’ai demandé à me faire offrir la trilogie Seigneurs des Deux Terres lorsqu’elle est sortie en poche. Je l’ai lue lorsque j’étais en seconde et j’ai souhaité la relire dans le cadre de cette belle thématique sur l’Antiquité.

Le moins que l’on puisse dire est que Pauline Gedge offre aux lecteurs un récit dense et riche, extrêmement bien documenté. Sous sa plume se déroulent les horizons désertiques de la région thébaine et les paysages verdoyants du Delta du Nil. Elle dépeint une ambiance exotique, empreinte de la langueur des pays chauds et d’une réelle douceur de vivre qui, si elle devait être familière aux classes les plus aisées, ne devait pas être celle des paysans égyptiens. Mais ne faut-il pas faire un peu rêver le lecteur?… Cependant, Madame Gedge ne néglige ni les fastes de la civilisation pharaonique et de son art, ni le système de croyances si particuliers, ni les aspects les plus déroutants de celle-ci, tel l’inceste au sein des familles des familles royales. Dans cette histoire, Seqenenrê et sa mère Tétishéri sont les descendants des Montouhotep et des Antef, pharaons de la XIe dynastie originaire de Thèbes, qui a laissé des vestiges monumentaux, ce qui peut expliquer la pratique de l’inceste dans leur famille. Si Seqenenrê n’a pas de sœur pour l’épouser et préserver la pureté de la lignée et a fait un mariage d’inclination avec Ahotep, issue de l’aristocratie d’une autre ville, leur fils aîné Si-Amon est, au début de l’histoire, marié à sa sœur Ahmès-Néfertari dont il a un petit garçon. Celle-ci, à la mort de ce premier frère-époux, se mariera par la suite avec son frère Ahmosis, Kamosé étant plus intéressé par le combat que par l’obligation d’avoir une descendance. Il faut savoir qu’une princesse de sang royale, en tant que « véhicule » du sang divin, double la légitimité de son frère lorsque celui-ci accède au pouvoir, et peut même la fournir à un autre homme prétendant au trône. Ahmès-Néfertari joue donc ce rôle, quand bien même, et c’est assez intéressant de le noter, les relations entre elle et ses frères sont décrites de telle façon qu’elles cessent très vite d’être choquantes pour le lecteur (après c’est peut-être mon point de vue d’ancienne étudiante en histoire qui aime bien que l’on rende les mentalités différentes de la notre): on y voit des couples tout ce qu’il y a de plus normaux, avec l’affection qu’ils se vouent, l’attirance qu’ils ressentent les uns pour les autres du fait que l’inceste n’est pas tabou (ça ne veut pas dire que j’en fais l’apologie, argh!), leurs petits tracas et leurs disputes… Et on ne peut, en un sens, que comprendre l’étroitesse des liens qui unissent les membres de la famille Taâ, qui tout d’abord vivent en vase quasi-clos, puis qui se serrent les coudes face à l’adversité de cette période troublée.

Les personnages sont intéressants car ils nous sont à la fois très lointains dans leur manière de concevoir le monde qui les entoure, et très proche dans leur émotivité. En effet, nous sommes au sein d’une famille de très haute noblesse, convaincue d’incarner la divinité sur Terre et le principe de Mâat – justice et équibre – lorsqu’ils se battent contre l’adversaire setiou. Ce sentiment de supériorité par rapport au reste de l’humanité peut parfois s’avérer irritant, mais il faut se dire que Pharaon était considéré comme un dieu vivant, et que ses sujets étaient considérés comme lui appartenant et son pouvoir de droit divin, si j’ose dire, était incontestable. Cependant, il est difficile de ne pas s’attacher à Seqenenrê, dépeint comme un homme calme et serein qui aime sa famille mais qui ne supporte plus de devoir courber l’échine face à un souverain étranger qui ne connaît rien du pays qu’il gouverne depuis le Nord, et qui fait preuve d’un grand courage en partant combattre, même diminué après une tentative d’assassinat (d’ailleurs, si vous cherchez sur Internet des images de la momie de Seqenenrê Taâ, vous verrez que le larron s’est ramassé un méchant coup de hache en pleine tronche!). De même, son fils Si-Amon touche de par les tourments causés par ses conflits de loyauté qui finissent par lui coûter la vie. Même le très dur et brutal Kamosé, conscient de sa propre dureté et souffrant des mesures radicales qu’il a dû prendre pour mener son combat à bien, quitte à en négliger sa vie personnelle dans L’Oasis, tome II, parvient à susciter l’empathie du lecteur. Ahmosis intrigue car au début, le lecteur le voit surtout comme un adolescent insouciant qui aime chasser et pêcher, mais qui, dans La Route d’Horus, le troisième opus de la saga, se révèle être un fin stratège avec un bon sens de la politique, désireux de ne pas reproduire les erreurs de son frère aîné si intransigeant. Quant aux femmes de la famille, impossible de ne pas être amusé face au caractère bien trempé de sa douanière, l’énergique Tétishéri, un petit bout de femme de caractère, et de s’émerveiller de l’évolution d’Ahotep et de sa fille Ahmès-Néfertari. La jeune Tani est un cas à part dont je ne peux parler sans spoiler, et je ne souhaite pas vous gâcher le plaisir de la découverte au cas où vous liriez la trilogie, aussi je ne m’étendrai pas sur elle. Si au début Ahotep et Ahmès-Néfertari sont plus des figures protectrices, douces et sensuelles à l’image du rôle de la femme occupée en Égypte antique (n’oubliez pas que si les rôles de chaque genre sont clairement définis chez les Égyptiens, celles-ci sont égales en droit), elles s’étoffent bien vite pour devenir de grandes souveraines, pleines d’énergie, capables non-seulement de suppléer leur fils et frère, mais aussi d’initiatives comme le contrôle de la route de l’or, la création d’une administration ou encore la création d’un réseau d’espion vers le Sud pour protéger les arrières du jeune souverain assiégeant la capitale setiou au Nord. Ahotep reçoit même une décoration militaire, les Mouches de la Vaillance (fait véridique, la reine Ahotep les a effectivement reçues!), après avoir maté une sanglante révolte de palais. Quant aux personnages secondaires, ils présentent un réel intérêt, formant une galerie d’individualités fortes et hautes en couleurs telles: le prince Ankhmahor d’Abdjou (Abydos) devenu commandant des troupes de choc lorsque Kamosé décide de faire appel à l’aide des princes égyptiens pour reconquérir le trône, Ramosé le cousin des fils Taâ et fiancé malheureux de leur jeune sœur Tani retenue en otage par Apopi, ou encore le jeune marin Kay Abana, vantard mais efficace, et surtout inspiré d’un personnage ayant réellement existé.

Quant au récit, si le rythme varie au long des saisons égyptiennes, entre la douceur du palais de Oueset, les longues attentes sous les murs d’Het-Ouaret ou le fracas des armes, il se place dans une époque tourmentée de l’histoire égyptienne. Il y a donc de quoi, en dehors des scènes familiales intimistes, rendre le récit exaltant et prenant, avec de grands moments de stratégie et de bravoure qui forgent et dégrossissent Kamosé, Ahmosis et Ahmès-Néfertari. J’ai un grand penchant pour les batailles comme celle de l’oasis de Ouhat-Mehtet dans le tome II (donc j’avais deviné le plan dès le début, même à quinze ans, toute nourrie de jeux de stratégie que j’étais!), la mission d’infiltration de Ramosé dans Het-Ouaret où il découvre une cité et une culture complètement différentes de ce qu’il connaît en Égypte et où il prend la mesure de l’ignorance des usages de ses sujets égyptiens par Apopi, le chaos d’une cité fantôme après l’ouverture des portes d’Het-Ouaret… C’est un grand moment de lecture que nous livre Pauline Gedge avec cette aventure familiale, politique et guerrière, où chaque lecteur, selon son goût, peut trouver son compte.

Conclusion – Une saga à découvrir pour les passionnés d’Égypte antique

Donc voili-voilà. Après avoir lu cette chronique, vous savez ce qui vous reste à faire: que diable, oubliez Christian Jacq et son trip égyptien paradisiaque, et surtout, lisez Seigneurs des Deux Terres à la place de La Reine Liberté. En effet, j’ai fait la bêtise de lire cette trilogie après celle de Pauline Gedge, très intéressée par le fait qu’elle mettait en scène la même époque en se concentrant sur la reine Ahotep. Mais non, non, non… 😂 Il ne faut pas – je crois que ce qui m’a le plus choquée, outre les pouvoirs magiques de la reine et les parallèles douteux avec la Seconde Guerre mondiale et la Résistance, c’est qu’Ahotep se tape le jardinier avant de l’épouser pour en faire un pharaon (Christian Jacq a OSÉ, le grigou, faire de Seqenenrê, un putain de jardinier! Je n’ai rien contre les jardiniers, mais comment croire qu’une meuf de sang royal, qui se croit d’essence divine, daignerait seulement songer à regarder le jardinier… alors faire crac-crac avec lui et le couronner, faut pas déconner!).

Bref, s’il y a une saga romanesque à découvrir quand on aime l’Égypte antique, hors des sempiternels Hatshepsout, Akhénaton, Néfertiti, Toutankhamon, Ramsès II et consort, c’est bien celle de Seigneurs des Deux Terres. Alors foncez, jetez-vous dessus, et découvrez les aventures de la famille Taâ, dont la victoire a ouvert la fastueuse période du Nouvel Empire. Entre amour, conflits de loyautés, trahisons, combats, vengeance et dilemmes personnels, vous en aurez pour votre argent! D’ailleurs, ça ferait vraiment une chouette mini-série historique. J’espère donc vous avoir donné envie de découvrir ces trois livres qui vous transporteront en un pays exotique, en une époque aussi exaltante que violente où l’on déifiait les rois… et je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures livresques, filmesques et télévisuelles.

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: Le thé vert « Datte-Menthe » des Jardins de l’Hermitage, au goût de soleil, pour accompagner nos héros au cœur du désert.

Titre: Seigneurs des Deux-Terres, t. I – Les Chevaux du Fleuve
Auteur: Pauline Gedge
Editions: Le Livre de Poche
382 p.
Parution: Janvier 2000
Prix: dès 0,98 € en occasion

Titre: Seigneurs des Deux-Terres, t. II – L’Oasis
Auteur: Pauline Gedge
Editions: Le Livre de Poche
540 p.
Parution: Février 2001
Prix: dès 2,30 € en occasion

Titre: Seigneurs des Deux-Terres, t. III – La Route d’Horus
Auteur: Pauline Gedge
Editions: Le Livre de Poche
505 p.
Parution: Juin 2001
Prix: dès 3,06 € en occasion

Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse de livres et de films SFFF mais pas que (de tout ce qui raconte de bonnes histoires, en général), auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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