Autumn of Antique #1 – La Femme au temps des pharaons (Christiane Desroches Noblecourt)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Me voici de retour avec le tout premier article de mon Autumn of Antique sur le blog!…

Pour commencer, j’ai décidé de vous emmener en Égypte des pharaons, avec un sujet qui intéressera bien des blogueuses. Et je vous fais également redécouvrir une experte absolument incontournable si l’on s’intéresse à l’Égypte antique : feu madame Christiane Desroches Noblecourt. Je n’ai pas lu tous ses ouvrages, dont les premiers remontent aux années 1940, mais j’ai récemment souhaité me pencher sur La Femme au temps des pharaons, dans le cadre de mes recherches pour un « projet d’écriture parallèle ». 😄 Paru pour la première fois en 1986, il a été plusieurs fois réédité depuis.

S’agissant d’un ouvrage savant, je ne suivrai pas le plan habituel de mes chronique, et vais essayer d’être aussi concise que possible en vous relatant les grandes lignes du livres. Et vous allez découvrir une société antique où les femmes jouissaient d’une liberté surprenante pour cette époque…

N.B.: Pour les période et les dynasties citées, elles sont indiquées en début d’ouvrage, mais pour vous aider, vous pouvez trouver sur Internet des chronologies des dynasties égyptiennes.

Premiers constats

Christiane Desroches Noblecourt divise son ouvrage en trois parties: la femme dans le monde divin, la femme dans la royauté et la femme d’Égypte, « dans le civil » si j’ose dire. S’il est une chose qui frappe, dès le début de l’ouvrage, c’est la dualité, à plusieurs niveaux:

        • Dans le monde divin, le principe masculin étant toujours obligatoirement accompagné d’un principe féminin. Si dans plusieurs mythes de créations le monde est né de la masturbation d’un démiurge, il en ressort toujours des notions mâle/femelle qui se complètent, et plus tard sont engendrées des paires de dieux qui, frères et sœurs, deviennent couples divins. L’exemple le plus illustre en est celui de Geb, la terre, représenté en homme couché sous Nout, la voûte céleste, aimant tant faire l’amour tous les deux (à longueur de temps) qu’il fallut dépêcher Shou, l’air, entre eux pour les séparer. D’autres couples sont fameux, comme l’idéal d’amour que représentent Isis et Osiris. Nous y reviendrons.
        • Dans l’exercice du pouvoir royal, Pharaon doit toujours avoir une Grande Épouse Royale, et pas seulement pour les héritiers: la présence de la reine à ses côtés, et le rôle, politique et rituel de celle-ci ‘est garant de stabilité du pays. La reine est à la foi souveraine, grande prêtresse, prophétesse, mère des héritiers, chèfe du « harem » et garante du sang royal. Je vous parlerai plus loin de l’importance de la femme pour légitimer un prince ou un roi, ou un homme issu de la noblesse ou de l’armée en cas de manque d’héritier au sein de la famille royale – car certains d’entre vous n’ignorez pas que, à l’image des dieux, les unions des rois relevaient la plupart du temps de l’inceste en Égypte.
        • Dans la vie des anciens Égyptiens en général, un véritable paradoxe: si le rôle des hommes et des femmes dans la société est clairement défini, la question de l’égalité entre eux n’a jamais fait débat, puisqu’aux yeux de la loi, ils étaient strictement égaux. Ainsi, les Égyptiennes jouissaient d’une indépendance remarquable en comparaison de leurs contemporaines du Moyen-Orient ancien, et même en comparaison des Grecques de l’Antiquité.

Ces bases posées, je vais développer, dans les grandes lignes, quelques points intéressants de La Femme au temps des pharaons. Bien évidemment, il n’y aura pas tout car j’ai dû opérer une sélection drastique dans mes notes… abondantes!

Les différentes dimensions de la femme égyptienne

Déesse, reine, épouse, mère, prêtresse, tisserande, servante, propriétaire, femme d’affaire, mais aussi scribe, juge ou encore pharaonne… Les situations sont si variées qu’il semble plus juste de parler « des femmes » égyptiennes que de « la femme » égyptienne.

Comme je l’expliquais plus haut, dans la cosmogonie égyptienne, tout principe à son pendant féminin, et ensemble, ils gardent intact l’équilibre de l’univers. Je ne vous ferai pas ici le détail de la théologie égyptienne, qui varie d’une région à l’autre, mais les déesses sont d’une importance capitale, car dans le monde divin, elles s’affirment sous plusieurs aspects, bénéfiques et maléfiques, telles les quatre filles de Rê: Sekhmet, déesse à tête de lionne de la médecine, qui apaise mais qui répand également les épidémies, Hathor, déesse des amours et du plaisir et épouse d’Horus, Bastet à tête de chatte qui protège le foyer, et Mâat coiffée d’une plume, principe d’équilibre, de justice et d’équité. On retrouve également Sothis, étoile qui réapparaît au moment de l’inondation, restaurant la vigueur divine, et – ATTENTION, phénomène – Sechat, la grande Archiviste, représentée avec son matériel d’écriture. Mais la plus connue des déesses  reste sans conteste Isis, petite-fille de Rê, sœur et épouse du célèbre Osiris, dieu des morts et de la résurrection. Elle regroupe en elle les divers aspects femmes égyptiennes (gardez à l’esprit ce que je vous disais sur les rôles des hommes et des femmes en Égypte): si elle est déesse et reine, c’est une épouse bienveillante, une amante et une amoureuse, une mère, mais aussi une redoutable magicienne qui ne recule devant aucun stratagème pour faire valoir ses droits et ceux de son fils Horus, quitte à défier tous les autres dieux pour réclamer vengeance au nom de son époux. Bref, c’est probablement cette douceur alliée à une grande détermination qui a fait que la divine Isis a vu par la suite son culte essaimer autour du bassin méditerranéen, jusqu’à Rome (j’ai même visité un temple qui lui a été dédié à Pompéi). Ainsi, puissantes, tour à tour bienveillantes ou redoutables de par leurs ruses ou leur violence, elles participent à l’équilibre cosmique.

Le Pharaon et la Grande Épouse Royale, qui gouvernent l’Égypte, participent aussi à l’équilibre naturel par le culte des dieux – la reine a ainsi un rôle similaire à celui des déesses dans le monde divin. Dans l’idéal, elle et le roi doivent être… frère et sœur, c’est-à-dire, tous les deux issus d’un couple princier/royal dont l’ascendance est certaine. Bien souvent, ils ne sont « que » demi-frère et demi-sœur, l’un/e issu/e de Pharaon et de la Grande Épouse Royale et l’autre d’une épouse secondaire. Quand aucun homme ne naît du couple royal, ce sont leurs filles qui deviennent alors garantes du sang divin et qui par leur union avec leurs demi-frères, légitiment l’accès de ceux-ci au trône – comme la reine Hatshepsout et son demi-frère Thoutmosis II, avant qu’elle ne devienne régente, puis pharaonne à la mort de celui-ci. Il est même arrivé que ces princesses et reine ouvrent la voie de la royauté à des hommes issus d’autres familles ou de l’armée. Mais il est également arrivé que des héritiers du trône de « sang divin » imposent une épouse roturière, comme cela est le cas d’Aménohis III (XVIIIe dynastie, XV-XIVe siècle av. J.C.) et de la Grande Épouse Royale Tiyi,  fille de deux membres du clergé, ce qui laisse penser que le mariage d’inclination était parfois possible.
Ces reines ont également joui d’un immense pouvoir temporel. A ce titre je citerai, plusieurs noms. Tout d’abord, la reine Ahotep, la « mère des libérateurs »: épouse du roi thébain Séquenenrê Tâa (XVIIe dynastie, fin de la Première période intermédiaire) qui secoue le joug d’une famille étrangère (XVIe dynastie), les Hyksôs, régnant sur l’Égypte d’alors depuis le Delta du Nil, elle est aussi la mère des rois Kamosé, et Ahmosis qui parvient à achever l’expulsion des Hyksôs et qui inaugure la période du Nouvel Empire et la célébrissime XVIIIe dynastie. Il décerne à sa mère une sorte de médaille, les « mouches de la Vaillance » (un collier en or, avec des pendants en forme de mouches stylisées), une décoration militaire traditionnelle, et en fait la première femme décorée connue dans l’Histoire pour le rôle joué pendant la libération du pays. Sous les XVIIIe et XXe dynasties, je citerai Tiyi, déjà mentionnée plus haut, et Nofretari, Grande Épouse Royale de Ramsès II, impliquées dans la politique étrangère et correspondant directement avec leurs consœurs d’autres pays. Et bien évidemment, Hatshepsout qui, si elle n’a pas été la seule pharaonne, reste la plus célèbre et la plus marquante. Comme le rappelle Christiane Desroches Noblecourt, cassant quelque peu cette image soit très négative de l’usurpatrice, soit romancée de cette femme forte et courageuse entourée de machos et d’esprits étroits, il n’est nulle-part interdit à une femme de régner en tant que pharaonne en Égypte et Hatshepsout avait donc toute la légitimité pour le faire. D’abord régente pour son beau-fils Thoutmosis III à la mort de son époux et père du jeune garçon, Thoutmosis II, elle s’est hissée sur le trône et a su s’entourer de conseillers compétents, des hommes loyaux à la hauteur des tâches qu’elle leur confie – réalisation de travaux pour son temple de Deir-el-Bahari ou pour une expédition fructueuse au lointain pays de Pount, dont les noms sont restés, comme le celèbre Senenmout, proche conseiller et précepteur de la princesse royale Néférourê, fille d’Hatshepsout.

En revanche, si la Grande Épouse Royale est une femme importante, la monogamie n’est pas de mise, et les rois disposent d’un important harem sous la responsabilité de la Grande Épouse  Royale: entre épouses secondaires, parfois dans le cadre de mariages diplomatiques avec des princesses du Moyen-Orient, ou même du Hatti (territoire de l’Empire hittite) sous Ramsès II, concubines et favorites mais aussi leurs propres filles, qui épousent leur royal père (je sais, c’est dégueu pour nous) et qui consomment avec lui ces unions car des enfants en naissent parfois. Mais c’est surtout la portée symbolique qui est intéressante, car ces jeunes femmes suppléent leur mère dans leur rôle religieux, dont celui de maintenir la « vitalité » et la joie des dieux. Je ne développerai pas sur le harem, ou le Kep, comme on l’appelle, résidence des femmes et lieu de plaisir pour le roi, mais aussi ville dans la ville qui en font de vraies centres économiques, centre d’éducation des enfants royaux et nobles qui pourront se prévaloir de liens étroit avec les rois et reines, car le livre est très détaillé à ce sujet. (Ne voyez pas une volonté de ma part d’occulter cette face qui correspond moins à notre mentalité, je trouve juste que le reste est plus intéressant.) Au lieu de cela, je développerai sur le rôle religieux des princesses royales: à cheval entre la Troisième Période Intermédiaire et le début de la Basse Époque, naît une véritable dynastie de reines-prêtresses à Thèbes. Ces princesses, filles vierges des pharaons régnant de la XXVe dynastie nubienne et de la XXVIe dynastie saïte (nord du pays), au VIIIe siècle av. J.C., deviennent les « Épouses du Dieu » ou les « Divines Adoratrices ». Elles héritent d’un rôle religieux important, comme une grande prêtresse du Dieu doublée d’une reine locale, avec les prérogatives non-seulement religieuses mais aussi politiques, qu’elles lèguent par adoption de tante à nièce et toujours dans la famille royale.

Mais une fois sorti du cadre strictement divin ou royal, si le rôle de pourvoyeuse de joie, d’épouse – la nebet per « maîtresse de maison » – et de mère reste la norme, la vie des femmes nobles, « bourgeoises » ou de milieux plus modestes, comme les servantes, sont différentes. S’il est considéré comme important d’avoir des enfants, objets d’attention considérés comme des trésors, pour assurer son culte funéraire et faire vivre son nom, les enjeux ne sont pas les mêmes: sans sang divin à transmettre, l’inceste n’est pas une « coutume » (même si en signe d’affection les Égyptiens et Égyptiennes s’appellent « mon frère » ou « ma sœur », ce qui a par le passé créé la confusion), et si la polygamie ou la présence d’une concubine est permise, eh bien… la monogamie est encore ce qu’il y a de plus courant. En effet, il est possible de divorcer, et des contrats de mariage stricts arrangent les différentes parties, garantissant en cas de divorce les droits de l’épouse sur ses propres biens, sur les présents de son mari, l’assurance de l’héritage pour les enfants issus de l’union, et éventuellement l’équivalent d’une pension alimentaire.
Et l’Égyptienne peut, sans avoir l’autorisation de son époux, dès lors qu’elle a l’âge de comprendre (elle peut-être mariée très jeune, dès 12-14 ans, donc faire ses propres affaires dès l’adolescence), elle peut signer des contrats, acheter, louer, vendre, commercer… Il arrive que des femmes se louent entre elles des serviteurs – en témoignent des reçus rédigés par elles. Elles n’ont que deux obligations: la virginité lors du premier mariage (puisqu’il peut y avoir divorce et veuvage), et la fidélité à l’époux, et tout manquement à cette dernière règle est considérée comme une faute grave, que les contes des moralistes déclarent passible de mort, mais dans les faits tels qu’ils sont connus des historiens, il existe d’autres arrangements, tels le divorce et le remariage avec les amants ou concubines – ou en cas de veuvage, par inclination, ou pour retrouver un père ou une mère aux enfants les plus jeunes.
Les Égyptiennes peuvent ainsi attaquer leur propre mari ou leur propre père en justice si elles voient leurs bien ou leurs droits menacés. Christiane Desroches Noblecourt fait même état d’un procès intentés par un groupe de femmes, ayant-droits de domaines royaux, qui a duré… près de 200 ans, et cela sans que leurs maris interviennent d’une quelconque manière dans l’affaire! Si elles jouissent donc des mêmes droits que les hommes devant la loi, les condamnations ne les épargnent pas non-plus en cas de crime – exil, mort, etc… Quant aux femmes en servitude auprès d’autres familles, les étrangères, prisonnières de guerre, sont mieux considérées que les Égyptiennes condamnées de droit commun, leurs enfants étant pratiquement élevés et servant de compagnons de jeu aux enfants des maîtres, et sont parfois adoptés par la famille, tandis que leurs mères, affranchies, ont toute latitude d’épouser un Égyptien et d’encore mieux s’intégrer dans la société (ce qui est beaucoup moins simple pour un prisonnier de guerre masculin, les serves ont même, sur le marché, plus de valeurs que leurs confrères masculins!).

L’éducation des femme est, en leur jeune âge  similaire à celle des garçons dont elles partagent les jeux. Elles apprennent les bases de l’écriture et du calcul, ce qu’il leur faut pour exercer un métier ou un sacerdoce (tous n’imposent pas le célibat, et des prêtresses ont ainsi un époux et des enfants). Dans l’Ancien Empire, il existe plusieurs exemples de femmes avec des postes à responsabilité dans l’administration, jusqu’à occuper celui de vizir royal ou de juge. Des femmes exercent également la médecine, des métiers d’artisanat (le tissage, notamment) ou de commerce. Comme je l’expliquais, les Égyptiens étant une conception assez arrêtée du rôle de chacun, certaines professions sont plus féminisées, mais pour un travail égal, hommes et femmes sont payés de la même façon (en nature pour le troc, le système économique égyptien ne reposant pas sur la monnaie).

Le corps et le cœur de la femme égyptienne

S’il est une chose qui m’a marquée dans cet ouvrage, c’est le rapport au corps.

Si la beauté  féminine, divine ou humaine, est louée dans les textes, il existe une grande attention à l’hygiène corporelle – les Égyptiens se douchent, s’épilent (hommes et femmes) et dans les milieux plus aisés se massent avec des onguents pour préserver leur peau de la sécheresse de l’air, et l’ornement est important aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Les parfums, les jeux de tissu avec la transparence et les plis du lin, laissent transparaître une certaine sensualité, et un attrait pour le plaisir physique. S’il existe des danseuses, des musiciennes et des prostituées, il semble que les femmes égyptiennes goûtent aux « plaisirs de l’amour », et pour citer Christiane Desroches Noblecourt, pas qu’au niveau « cérébral », ce qui laisserait penser que soit les Égyptiennes n’étaient pas excisées, comme c’est parfois le cas aujourd’hui, soit si elles l’étaient pour faire un pendant à la circoncision des garçons, ça ne pouvait être que partiel (j’espère pour elle, putain, quand on sait comment on peut déguster même avec tous ses morceaux! 😨) car les textes témoignent d’une connaissance des sensations. Personnellement, je ne connais pas le sujet à fond, alors je serais bien en peine de m’étaler dessus, mais la poésie amoureuse égyptienne, teintée d’un érotisme discret mais assez explicite, fait la part belle au plaisir visuel et physique de l’amoureuse (hétérosexuelle, du moins, car il n’est pas question de l’homosexualité ou de la bisexualité dans le livre, et de mon côté je ne suis pas certaine que ces questions soient très documentée concernant l’Égypte pharaonique… 😑 ). Il y a même dans les textes, aussi bien dans le ressenti féminins et masculins, quelque chose qui ressemble à un amour romantique et exclusif envers une personne en particulier, tel qu’on l’a conçu plus tard en Occident. En témoigne l’amour d’Isis et Osiris, et peut-être même les unions de certains rois avec des roturières. A ce titre je  citerai une complainte d’Isis:

Je suis la sœur que tu aimais sur terre,
Tu n’aimais aucune autre femme
En dehors de moi, ô mon frère, ô mon frère.

Par ailleurs, au-delà de l’amour physique et du sentiment amoureux, il est également question du plaisir de la compagnie, de la complicité du couple qui partage sa vie ensemble. Le chagrin et le manque est particulièrement émouvant dans les paroles rituelles des veuves lors des funérailles. Elles ne rendent peut-être pas le sentiment de toutes les veuves égyptiennes, mais il y a quelque chose d’assez déchirant, une expression du chagrin très déroutante, et assez proche de notre ressenti de lecteurs occidentaux du XXIe siècle. On me trouvera peut-être romanesque, alors que de base je pense que la conception de l’amour n’est pas la même partout, mais ces mots m’avaient déjà étrangement touchée lorsque je les avais entendus pour la première fois (dans un jeu en plus!), tant le sentiment résonne encore… Cela doit bien venir de quelque part? On est en droit de se demander si des Égyptiennes ont elle aussi souffert, pleuré sincèrement la perte de leur compagnon. Ainsi cette supplique est surprenante à bien des égards:

Tourne-toi, soulève-toi, réveille-toi,
Ouvre les yeux et entends ma voix! [..]
Je voudrais m’étendre ici!
Je voudrais être la civière qui t’a porté. [..]
Je marche, solitaire derrière toi au lieu d’être à tes côtés.
Toi qui aimais à te divertir en ma compagnie,
Tu restes muet, et tu ne parles pas!

Voilà, c’était pour la partie hygiénique, sensuelle et romantique de la chose… mais il semble que les Égyptiennes aient également très bien connu leur corps médicalement parlant. Il valait mieux pour elle, puisqu’elles pouvaient avoir leurs première grossesses assez jeunes et mourir en couches. Ceci dit, la connaissance gynécologique égyptienne semble avoir été si réputée que même le roi hittite Hattusili III, contemporain de Ramsès II, lui ait demandé de lui envoyer ses médecins pour soigner la stérilité de sa sœur (qui, détail cocasse, d’après ce que j’ai compris, avait une soixantaine d’année!). S’il est possible d’avoir recours au service d’un médecin – homme… ou femme! – lors d’une grossesse ou d’un accouchement, des femmes aisées possédaient des bibliothèques personnelles et aient pu consulter des papyrus médicaux pour soigner certaines affections gynécologiques par des tampons, des fumigations. Et la chose la plus étonnante est, outre l’anatomie de la femme, la connaissance empirique des analyses hormonales… Un exemple en est le test suivant: la femme enceinte doit uriner chaque matin sur un sac rempli d’or et un sac rempli de blé, et dépendant de la première céréale à germer, déterminer si l’enfant à naitre sera une fille ou un garçon. Surprenant!

Conclusion – Un ouvrage selon moi fondamental

L’importance du travail de Christiane Desroches Noblecourt ne s’est pas démentie, et l’a menée une carrière d’archéologue exceptionnelle – Institut français d’archéologie orientale, CNRS, École du Louvre – sur plusieurs décennies. Et si elle est parvenue à communiquer son enthousiasme à travers différents ouvrages grand public comme celui que je viens de vous présenter, le sérieux de son travail de vulgarisation n’est pas à remettre en cause. Loin du sensationnalisme, elle se base sur des sources de première main: textes, iconographie, statuaire… (quelques pages y sont consacrées à la fin du livre).

Dans La Femme au temps des pharaons, c’est un passionnant tableau du quotidien des Égyptiennes antiques, femmes qui se marient, vénèrent les dieux, travaillent, font des enfants, rient, pleurent un époux, font la fête, mais aussi jugent, soignent ou règnent. Christiane Desroches Noblecourt nous fait la peinture d’une société à la fois lointaine dans le temps, dans l’espace et dans « l’esprit » – la mentalité des Égyptiens n’était pas la même que la notre, ainsi le rôle de l’historienne n’est pas de les juger – mais aussi très proche dans les envie, les sentiments humains qui ressortent des sources. Si cette société n’était pas idéale (comme elle en a l’air dans les descriptions sirupeuses d’un Christian Jacq), en particulier au vu de conditions de vie plus difficiles que les nôtres et des grossesses dès un âge tendre, elle était unique dans sa façon de traiter les femmes à cette époque, et dans cette partie du monde.

Car si la norme y reste de se marier et d’avoir des enfants, Christiane Desroches Noblecourt a su nous montrer, à travers quelques anecdotes qui nous la rend vivante, que La Femme au temps des pharaons n’était pas qu’une jolie apparition parée de lin fin sur un relief. L’Égyptienne pouvait, si elle le souhaitait (et si elle ne mourait pas en couches), ou si elle en manifestait les aptitudes, avoir accès à la connaissance, apprendre et exercer un métier, signer des contrats et même intenter des procès, posséder et faire des affaires sans l’aval de son mari. Cet état de fait, qui choque les Grecs à leur arrivée en Égypte, sera mis à mal par les lois promulguées par les Ptolémée qui pourtant ont engendré une pharaonne illustre: Cléopâtre VII.

Je ne peux donc que vous recommander cet ouvrage à la fois vivant et sérieux, parfois amusant et cocasse, qui ravira aussi bien les passionnés d’histoire ou d’Égypte ancienne en général, que ceux qui s’intéresse au gender history. Je vous retrouve bientôt pour de nouvelles chroniques, et je reviendrai vous présenter d’ici quelques temps un autre petit topo sur quelques livres de la Divine Christiane!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: J’aurais tendance à vous recommander le fameux « Thé du Hammam », avec ses délicats arômes de datte, qui ne peuvent qu’évoquer le soleil d’Égypte.

Titre: La Femme au temps des pharaons
Auteurs: Christiane Desroches Noblecourt
Editions: Livre de Poche
463 p.
Parution: Mai 1988 (réed.)
Prix: dès 0,98 € en occasion

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse de livres et de films SFFF mais pas que (de tout ce qui raconte de bonnes histoires, en général), auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

13 réflexions au sujet de “Autumn of Antique #1 – La Femme au temps des pharaons (Christiane Desroches Noblecourt)”

  1. Le thé du Hamac l’un de mes préférés
    Chouette article
    Pour l’excision selon les connaissances actuelles c’était généralisé à toutes les égyptiennes quelle que soit la classe sociale (les scientifiques déduisent ça des IRM des momies féminines si ma mémoire est bonne)

    Aimé par 1 personne

    1. C’est vrai que je me posais la question des momies féminines, si on avait vu quelque chose dessus. En même temps le livre date de 1986. C’est bizarre qu’il soit question du plaisir féminin, alors… 😒 On sait si c’était partiel ou complet?

      Aimé par 1 personne

      1. Je ne me souviens pas du détail mais je pense que c’était uniquement au niveau du gland pour retirer le masculin des femmes donc il devait en rester suffisamment pour le plaisir tout de même (mais quand même 🤭😣)

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      2. J’en avais entendu parler pour l’époque ptolémaïque et copte, mais pour les temps plus anciens je n’avais pas d’idée, surtout qu’au vu de la sensualité de certains poèmes amoureux et de la liberté dont les Égyptiennes jouissaient par rapport aux autres femmes de leur époque, ce serait étonnant et barbare qu’on leur retire tout (déjà un morceau c’est dur!)… 😰
        Là je lisais le début d’un article (faut payer 40 boules pour lire la suite), selon lequel les momies analysées à ce jour ne montraient pas de signe d’excision, mais qu’il était difficile de généraliser car il s’agissait de momies issues de la haute société, et que les femmes des classes populaires devaient y passer. Espérons que ce fut partiel… 😑

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      3. Ils sont encore en train de se poser la question alors, peut-être que les analyses montreront à partir de quand ça a commencé, apparemment c’est encore un fléau aujourd’hui, j’en ai entendu parler pour la première fois dans le livre Ainsi soit-elles de Benoîte Groud

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      4. Oui, j’en avais entendu parler pendant le Printemps Arabe, alors que normalement c’est condamné par la loi égyptienne, si j’ai bonne mémoire. Mais avec ce qu’ils se tapent au pouvoir depuis quelques années, ça ne m’étonne pas que ceux qui continuent ne soient pas condamnés.

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  2. Très instructif cet article! Je ne connais pas du tout bien la civilisation égyptienne et je suis plutôt agréablement surprise de voir la place que celle-ci permet aux femmes d’occuper.

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    1. Ah oui c’était assez inédit pour ce temps-là. 🙂 Mais très souvent, on a une fausse idée de la condition féminine à certaines époques. C’est sans doute la fille qui a étudié l’histoire qui parle mais quelques fois je suis ennuyée de voir à quel point une époque est jugée et dénigrée à travers le prisme de nos valeurs actuelles. Le rôle de l’histoire n’est pas de juger, même si bien sûr des tas de choses horribles se sont passées…

      Mais concernant les femmes, si le rapport des forces ne s’est pas toujours et partout fait en leur faveur, ce n’est pas parce qu’elles n’avaient pas les mêmes droits qu’elles étaient faibles. Dans une certaine mesure elles avaient du pouvoir autrement – on a eu des femmes de la trempe d’Aggripine ou de Cléopâtre dans des lieux où les femmes n’avaient pas de droits (le droit grec étant passé par là, les femmes d’Egypte n’avaient plus les mêmes droits sous les Ptolémée) qui pouvaient en remontrer aux bonhommes, et si les femmes hittites n’avaient pas les droits des Égyptiennes, la « Tawannana » – la reine – avait un pouvoir considérable, particulièrement rituel, et on trouve trace de leurs échanges avec leurs consœurs dans la correspondance diplomatique.

      Au même titre qu’au Moyen-Âge, il faut bien se mettre en tête qu’une femme avait dans les faits, plus de droits en 1400 qu’en 1900. Il y a un chapitre très intéressant à ce sujet dans « Pour en finir avec le Moyen-Âge » de Régine Pernoud: les femmes avaient beaucoup moins de choix qu’aujourd’hui, entre mariage ou couvent, mais elles pouvaient, dans la bourgeoisie urbaine, exercer des métiers, reprendre l’affaire du mari, être comptées comme chef de famille dans les recensements, etc… Et celles qui entraient au couvent pouvaient parvenir à une certaine indépendance, voire, grâce à l’instruction que cela leur permettait, s’épanouir intellectuellement. Cela a donné une Hildegarde de Bingen, femme de lettres, compositrice et herboriste… et même auteure de recettes de beauté, alors qu’elle était quand même bonne sœur! Il y a même une femme, je ne connais plus son nom, qui a dirigé l’ordre des cisterciens, sans que cela provoque un tollé parmi les religieux.
      Régine Pernoud soulève un point intéressant, celui de l’inspiration gréco-romaine de la Renaissance qui a imprégné l’art et le droit a conduit à un recul de la condition féminine par rapport à l’héritage de culture germanique. Ce livre est vraiment intéressant! 🙂

      Après je ne dis pas que tout était parfait, loin de là car bien des femmes en ont chié (ne seraient-ce que pour les conditions d’accouchement parfois de la vraie boucherie!), mais je trouve dommage que tant de clichés restent quant à certaines périodes. 🙂 En tout cas, je suis ravie que cet article t’ait intéressée! 🙂
      Très bonne soirée à toi!

      J'aime

  3. Merci pour cet article, ça m’a vraiment donné envie de découvrir ce livre et le sujet a l’air vraiment passionnant :)!
    Continue à varier ton blog si cela te plaît! Et les sondages dans les stories aussi ^^.

    Aimé par 2 personnes

    1. Je t’en prie! 🙂 Et le livre vaut vraiment le coup, même pour moi qui avais déjà potassé le sujet pour mon « projet d’écriture parallèle ». J’ai appris pas mal de choses, et les sources citées par Madame Desroches Noblecourt sont vraiment touchantes.

      En tout cas, je ne m’attendais pas aux réactions positives sur Instagram et sur le blog concernant cette thématique. La civilisation hittite y aura aussi la part belle, car j’ai adoré l’exposition « Royaumes oubliés » au Louvre et je pense que la chronique dédiée a éveillé l’intérêt. Nous allons voir si cette plongée dans l’Histoire va continuer de plaire! 🙂

      Aimé par 1 personne

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