Plus égaux que les autres – La Ferme des animaux (George Orwell)

Ceux-ci avaient pour plus fidèles disciples les deux chevaux de trait, Malabar et Douce. Tous deux éprouvaient une grande difficulté à se faire une opinion par eux-mêmes, mais une fois les cochons devenus leurs maîtres à penser, ils assimilèrent tout leur enseignement, et le transmirent aux autres animaux avec des arguments d’une honnête simplicité.
George Orwell, La Ferme des animaux

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Suite à une singulière baisse de plaisir dans mes lectures (pour cause de panne et de déception sur lesquelles je ne voulais pas rédiger d’article), ce blog a pu vous paraître un peu abandonné ces derniers temps. Qu’à cela ne tienne, je reviens avec un ouvrage court lu en moins d’une journée, intéressant, mais aussi effrayant que drôle – enfin, avec le sens de l’humour plus que douteux qui m’est propre.

Car il s’agit de rien de moins que du grand classique de George Orwell, à qui l’on doit aussi le magnifique 1984, La Ferme des animaux. Fable politique grinçante publiée dans les années 1945, elle dépeint l’installation d’un système dictatorial à l’échelle d’une ferme où les animaux se sont rebellés…

Les cochons prennent le pouvoir

Nous sommes à la Ferme du Manoir, en plein cœur de la campagne anglaise. Les animaux n’en peuvent plus de la cruauté de Jones, le vieux fermier ivrogne. Avant de mourir, le porc le plus âgé de l’étable, Sage l’Ancien, fait une prédiction: le Soulèvement est proche! Le présage se vérifie peu après la mort de celui-ci, quand par un dimanche de la Saint-Jean, les animaux se révoltent, chassant le fermier et son épouse de leur demeure et s’appropriant les terres et les moyens de production de ceux-ci.

La nouvelle vie s’organise à la ferme, rebaptisée la Ferme des animaux, pour ses habitants – Benjamin le vieil âne, Malabar et Douce les deux chevaux, Lubie la jolie jument blanche, Edmée la chèvre maligne, Fleur et Constance les deux chiennes, et toutes les poules, tous les moutons et poulets… – sous la houlette des deux cochons Boule-de-Neige et Napoléon, qui se distinguent des autres car ayant appris à lire et écrire grâce à un vieux manuel trouvé dans les ordures.

Des lendemains qui chantent, mais sur un air différent que celui qu’on attendait.

Une fable politique grinçante

Comme vous ne l’ignorez pas, la politique et moi, ça fait presque deux. Ce n’est pas qu’elle ne m’intéresse pas, au contraire, elle est proche de me passionner, mais je n’y trouve encore rien qui me donne envie de m’y engager plus ou d’en parler plus – le risque étant que je balance à la gueule de mon interlocuteur que le bon petit soldat a bien appris sa leçon dès qu’il me sort des arguments galvaudés. Bref, j’ai, disons, des idées bien à moi sur nombre de questions dans « le civil », mais ça n’intéresse pas ce blog. Cependant, concernant l’œuvre d’Eric Blair, écrivain connu sous le nom de plume de George Orwell, on ne peut pas passer à côté du sujet et de s’y perdre avec délices.

En effet, qui ne connait pas George Orwell, et sa glaçante dystopie d’après-guerre, 1984? Celui-ci, né en 1903 d’une riche famille et faisant des études prestigieuses, commence sa carrière dans la police impériale britannique en Birmanie. Bientôt las de cette mentalité et des injustices endurées par les locaux, il retourne en Europe, où il vit un moment à Paris chez une tante avant de retourner en Angleterre. S’ennuyant dans les postes qu’il occupe, il travaille d’arrache-pied pour commettre ses premiers écrits, d’abord inspirés de son expérience comme Dans la dèche à Paris et à Londres et Une histoire birmane. Il est à noter qu’Orwell est un ennemi déclaré de l’impérialisme britannique et de des injustices sociales – il enquête notamment auprès des mineurs d’Angleterre – et dénonce bientôt les systèmes totalitaires, quels qu’ils soient, nazisme ou communisme. Encore plus après la Guerre d’Espagne, à laquelle, comme nombre de jeunes intellectuels, auteurs ou journalistes européens, il prend part comme instructeur dans les milices du POUM (Parti Ouvrier d’Union Marxiste – avouez que l’acronyme est génial) en 1936. Cependant, de retour à Londres, il est déçu de la façon dont les événements d’Espagne sont perçus ailleurs. Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, de santé trop faible pour s’engager dans l’Armée, il reste en Angleterre au sein de la Home Guard. Il se définit comme un patriote et non comme un nationaliste, et ses idées politiques originales, qui se dégagent du bréviaire habituel de l’idéologie socialiste, le feront dire qu’il est un « anarchiste conservateur ». J’ai d’ailleurs très envie, un jour, de me coller à la lecture des écrits politiques d’Orwell sur le socialisme, pour mieux apprécier ses idées.

Ainsi, La Ferme des animaux, paru en 1945, préfigure déjà la mécanique implacable et parfaitement huilée décrite dans 1984. L’écriture est plus simple, plus fluide, et par moment fort amusante. En effet, quand bien même il est question de la création d’un Etat policier à l’échelle d’une ferme, certaines situations ne sont pas sans une certaine saveur qui touche au comique. Je pense à la jeune jument Lubie mal vue pour sa coquetterie, aux revirements politiques de Napoléon qui une fois son camarade et rival Boule-de-Neige met en pratique les plans de celui-ci qu’il avait décriés. Bien évidemment, ce que je vais écrire n’est pas nouveau car l’on a sans doute analysé, décortiqué jusqu’à la dernière virgule La Ferme des animaux. Dans ce récit, on retrouve, lorsque la ferme est réorganisée, des schémas qui ne sont pas sans rappeler le système socialiste d’URSS, quand bien même cela s’applique à toutes les dictatures de l’époque d’Orwell, et dans une certaine mesure, à celles d’après. En effet, les cochons, une fois arrivés au pouvoir, élaborent tout un système qui contient en lui-même tous les éléments d’un totalitarisme:

      • La création d’une idéologie avec l’Animalisme, qui veut que les animaux s’affranchissent de l’humain, jouissent du fruit de leurs efforts et ne fassent rien de ce qu’un humain ferait
      • Un corpus de lois correspondant, avec la rédaction des Sept commandements de la ferme, qui interdisent différentes attitudes jugées trop humaines
      • L’organisation de chaque aspect de la vie des habitants de la ferme par différents organes et commissions (agriculture, loi, éducation, surveillance…) – dérive totalitariste
      • Propagande à travers le porte-parole des cochons Brille-Babil qui harangue les autres animaux avec ses discours enflammés et ses arguments percutants, et à travers la poésie glorifiant les dirigeants du cochon poète Minimus, création d’une image positive de façade pour les relations avec l’extérieur
      • Embrigadement de la jeunesse par l’éducation, qui devient la mission des organes d’Etat pour les fidéliser comme avec les chiots pris à leurs mères et éduqués par Napoléon, qui formeront sa future police politique et garde rapprochée
      • Culte de la personnalité des dirigeants, Napoléon une fois Boule-de-Neige évincé
      • Lancement de grandes entreprises communes pour le bien de tous où finalement les masses donnent de leur temps et de leur énergie sans compter (et ne pensent pas pendant ce temps-là), comme le moulin à vent censé faciliter le travail des habitants
      • Dénonciation d’ennemis du système, réels ou supposés, avec au final l’étouffement de toute velléité de révolte ou de toute expression et opinion personnelle, et des procès bidon où des « ennemis » s’auto-critiquent, comme les poules ne souhaitant pas donner tous leurs œufs qui disent avoir comploté avec l’ancien dirigeant Boule-de-Neige pour saboter le fonctionnement de la ferme
      • Création d’une police politique avec les jeunes chiots élevés par Napoléon pour en faire sa garde rapprochée

C’est finalement un autre système de servitude que les cochons offrent aux autres animaux de la ferme, qui se tuent à la tâche tandis que les meilleurs fruits et le lait, ainsi que le logement des anciens maîtres, plus confortables, sont attribués aux cochons pour les épargner car ils sont les seuls aptes à organiser la bonne marche de la ferme. Ainsi, comme bien souvent, c’est une révolution de « bourgeois » instruits qui manipulent des concepts inconnus du plus grand nombre et qui ont surtout besoin de la force brute des masses enfumées pour imposer ces idées et les mettre en pratique. Ainsi, les cochons ont appris à lire et à écrire, et en font ce qu’ils veulent, face aux autres animaux qui pour la plupart, peinent à apprendre. Ce modèle d’oppression n’a rien à envier au précédent, puisque les animaux n’en tirent pas plus de bonheur, de nourriture ou de confort suite à la mauvaise gestion des cochons ou à divers aléas de la nature qui les privent de récolte, et qui s’accrochent à cette idée de paradis animaliste qu’on leur a promis.

Les cochons forment donc une élite politique qui détient tous les pouvoirs, une nomenklatura, qui a accès à l’aisance matérielle sous prétexte que son travail d’organisation compte plus que les autres. C’est étrange à dire car les idéologies auxquelles je fais mention ne souffrent aucune religion, mais je trouve que ces êtres qui dirigent, considérés comme plus clairvoyants que les autres, sont assez proches de la perception que l’on peut avoir d’un prophète dans la Bible. Il est par ailleurs savoureux de noter, je ne sais s’il y a là intention d’Orwell ou non, que si les cochons sont bien choisis car ce sont des animaux qui engraissent et qui ici le font au sens littéral et figuré, ils fondent surtout un état policier… et rappelez-vous du délicat surnom des flics en anglais – les pigs. Un comble! Outre leurs compétences, ce sont eux qui par force discours et changement arbitraire des lois sans en mettre au courant les autres animaux, comme ça les arrange. Ils créent ainsi une classe qui les rend plus égaux que les égaux (spoiler!) – c’est idiot, ça me fait penser au sketch de Coluche « Dans les milieux autorisés… Alors les milieux autorisés… Y a des mecs… Y s’autorisent des trucs… ». 😂 En-dessous des cochons, on trouve le reste de la ferme:

      • Les chiens, symboles de loyauté, gardiens du système, qui constituent la garde rapprochée des cochons et leur police politique qui exécute les sentences. Avec eux, on trouve les coqs et coquelets qui participent au cérémonial du pouvoir et travaillent en cheville avec les propagandistes.
      • Les chevaux, animaux de trait comme Malabar et Douce qui triment sans mot dire tout en se posant la question du bien-fondé de tout ça, donnant l’exemple d’un travail consciencieux. Je les vois assez comme des travailleurs qualifiés, chefs d’équipe ou contremaîtres.
      • Les poules, chèvres, vaches qui sont les producteurs de lait, œufs… et qui voient peu à peu leur production leur échapper au profit de la classe dirigeante, et qui, s’ils protestent d’abord, acceptent leur sort sans broncher.
      • Les moutons, les plus géniaux tant ils sont bêtes à répéter connement les chants ou slogans de propagande des cochon, qui suivent aveuglément sans se poser de question.

Le vieil âne Benjamin est intéressant car déjà vieux au moment où les humains sont chassés, il regarde de loin, à la marge et avec ironie, ce qui se joue, sans jamais clairement exprimer ce qu’il en pense. Il n’est pas abusé, mais ne peut plus faire grand-chose, et ne le souhaite pas. C’est ainsi tout une foule d’animaux qui vit dans le labeur, harassée, surinformée par la propagande des cochons, aliénée, abrutie, abêtie – déjà que. Mais l’image des animaux tombe à propos quand on voit ce que l’individu représente dans les systèmes dictatoriaux: QUE DALLE, juste des bras pour produire et de la chair à canon pour aller au front, de la bidoche. Il est d’ailleurs remarquable de constater que les délits des animaux dénoncés lors des auto-critiques, sont rarement une question d’opinion, il s’agit plus de choses dont ils se sentent dépossédés (les poules qui se voient retirer leurs œufs, ou encore d’autres qui voient leurs rations de nourriture diminuer) mais ils sont toujours accusés d’un crime plus grave, celui d’avoir soustrait la production aux dirigeants parce que complotant secrètement avec l’ennemi Boule-de-Neige. C’est peut-être ce qui m’a paru le plus anxiogène dans ce récit, d’où la citation que j’ai choisie en début d’article: l’absence d’opinion et de compréhension de ce qui se joue réellement de la part des animaux, la grande malléabilité de leur esprit. Les anciens qui ne protestent plus car fatigués de se poser des questions et espérant un monde meilleur pour les générations futures, ou les jeunes, conditionnés par une éducation programmée au cordeau depuis la naissance. En même temps, comment blâmer ces malheureux animaux, tiraillés entre l’idée de travailler plus pour le bien de leurs congénères, et les arguments d’une propagande édictée par quelqu’un que l’on croit plus compétents que soi?… Je ne cherche pas à excuser ces animaux, d’autant plus que nul ne peut être certain de ce qu’il ferait en cas de dictature, et que certains forts en gueule qui s’expriment pour la seule raison qu’ils ont le droit de le faire pourraient fermer leur claque-merde à double-tour dès lors qu’il y a un risque tandis que d’autres que l’on pourrait croire pétochards se révolteront ouvertement face à une injustice (je vous renvoie à Mephisto de Klaus Mann), et que d’autres trouvent plus constructifs et intelligents d’agir pour de vrai mais dans l’ombre. Mais en un sens, je conçois tout à fait le désespoir, l’épuisement des protagonistes de La Ferme des animaux qui voient peu à peu leur rêve, cette chose à laquelle ils travaillent sans relâche, leur échapper peu à peu. Et en même temps, aller débattre avec un propagandiste, ce doit être aussi fatiguant que de parler avec un con.

Conclusion – Un excellent préambule à 1984

Voili-voilà, vous savez l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur La Ferme des animaux, sans que je n’aie rien de vraiment nouveau à y apporter. Cette lecture a eu le mérite de me faire du bien, dans le sens où j’ai enfin lu un livre qui ne m’ennuyait pas (quatre bouquins qui m’ont barbée! AH!). On y explore les mécanismes d’une dictature, l’enfumage et le cynisme de ses dirigeants. Au final, que l’on soit dans un système capitaliste ou non, il y a toujours émergence de castes privilégiées qui ont accès à plus de ressources, quoiqu’en dise l’idéologie en théorie (à cet égard, je vous renvoie encore et toujours au témoignage de Jean et Nina Kéhayan, Rue du Prolétaire rouge, le chapitre sur les jeunesse dorée de Moscou dans les années 70), ou qui cherchent juste à prendre leur pied en s’emparant matériellement ce que les dirigeants d’avant avaient avant eux: c’est aussi vrai pour les cochons qui s’installent dans la maison des fermiers et mangent dans leurs plats en porcelaine, que pour les militantes communistes qui se sont précipitées sur les bijoux des princesses Romanov pour s’en emparer lors de la Révolution russe et graver leurs initiales sur les vitres avec les diamants. Il est intéressant de voir comment ils y parviennent, en se dotant des moyens de le faire et en convaincant les autres qu’ils ont la légitimité pour. George Orwell le narre à travers les aventures de ses cochons avec une belle ironie: à cet égard, le discours sur les pommes et le lait est absolument savoureux.

Après, je n’aime pas, ou du moins si je l’ai fait, je n’aime plus dire qu’un roman « reste d’une grande actualité », car concernant les classiques, c’est un lieu commun car ils sont bien souvent intemporels. A cette question de l’actualité de La Ferme des animaux, je dirais oui et non, car le roman est bien influencé et marqué par le contexte de l’époque, et parce que, même si les dictatures et le totalitarisme existent encore et existeront sans doute toujours, ils ont eu et prendront diverses formes, différentes de ce que l’on voit dans le récit. En revanche, je vous le recommande chaudement, surtout si vous n’avez pas encore lu 1984, car si vous avez peur de ce morceau, les tribulations de nos animaux de basse-cour en sont un excellent préambule. J’espère en tout cas, vous avoir donné l’envie d’y regarder de plus près, et je vous dis à très bientôt pour de nouvelles aventures livresques, filmesques et télévisuelles! En espérant trouver une lecture sympa à me mettre sous la dent!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: Comme nous sommes dans la campagne anglaise, je vous invite à savourer cette lecture accompagnés par un thé, n’importe lequel, de ma marque détestée Yorkshire Tea, que je surnomme le « Thé-nébreux » car rien qu’à l’odeur vous savez que votre estomac va se dissoudre. Par compassion envers ces pauvres animaux pour qui la pilule est rude à avaler, et parce que c’est plus « populaire » pour se la jouer « camarade ».

Titre: La Ferme des animaux
Auteurs: George Orwell
Editions: Folio
150 p.
Parution: Janvier 1984 (réed.)
Prix: 6,80 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

4 réflexions au sujet de “Plus égaux que les autres – La Ferme des animaux (George Orwell)”

  1. La ferme des animaux, je m’y suis frottée très jeune par le biais d’un dessin animé (https://www.youtube.com/watch?v=3VmnyE-byuI). Inutile de dire que l’histoire m’avait bien traumatisée (le sort réservé à ce pauvre Hercule…). Plus tard, plus âgée, j’ai lu enfin ce classique de la littérature. Eh bien c’était aussi cruel que dans mes souvenirs du dessin animé. Merci pour ton retour très détaillé et analytique, c’est vraiment une oeuvre à lire, pour sa portée politique sous-jacente.

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