SOS de Millenials en détresse – La Transition (Luke Kennard)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Moi qui avais décidé de lever le pied sur le blog, et de prendre mon temps sur cette chronique, voici que je chronique à tout-va! Et ce n’était pas gagné car j’ai passé mon mois de mai, et également mon mois de juin à me battre avec des soucis de concentration et une immense panne de lecture qui m’a vu commencer et abandonner plusieurs livres de ma PAL.

Il aura fallu le premier roman de Luke Kennard, La Transition, pour sortir quelques temps de ce marasme. Je suis d’ailleurs extrêmement étonnée, de par l’amour que semblent porter les bookstagramers aux lectures censées faire réfléchir (j’avoue, je me moque un peu 😉 mais certain/es Bookstagramers veulent tant montrer qu’ils sont intelligents et lisent des choses intelligentes qu’ils en deviennent involontairement drôles – désolée, en ce moment j’accuse une phase où j’en ai marre du manque d’autodérision des gens! rassurez-vous, si vous pouvez lire ça, c’est que vous n’êtes pas concernés! 😄), de n’avoir encore pas entendu parler de ce livre où que ce soit sur la blogo ou Instagram.

Un roman tour à tour drôle et glaçant, que je vais me faire un plaisir de vous présenter…

Reprendre sa vie en mains

Dans un futur proche, en Angleterre. Karl Temperley est comme qui dirait… dans une merde noire. Affublé d’un diplôme inutile en littérature, il vivote de petits jobs de rédactions (critiques de produits, devoirs étudiants rémunérés…) sur le Net avec sa femme Genevieve, institutrice. Ils paient un loyer exorbitant pour un logement dans une ancienne serre reconvertie, mal isolée et pleine d’humidité, et chacun de son côté a souscrit nombre d’emprunts pour pallier à diverses dépenses, parfois de première nécessité. Mais un autre pas est franchi lorsque Karl, en acceptant un nouveau job sur Internet, se retrouve embarqué dans une affaire de fraude fiscale. Las! Le larron est arrêté, et évite la prison lorsqu’il est recommandé par un ami à un programme dit « Transition » où il entraine aussi Genevieve puisque cette réhabilitation ne concerne que les couples.

En quoi cela consiste-t-il? Pendant six mois, Karl et Genevieve doivent quitter leur logement pour être hébergés, nourris et pris en charge par un coupe de « mentors », Stu et Janna: au cours de cette réintégration sociale, ils continuent de travailler, leurs salaires étant partagés entre remboursement de leurs dettes et financement de la Transition, ainsi qu’un compte épargne en vue de l’acquisition d’un logement à la fin du programme, tandis qu’ils apprennent à se reprendre en main, mentalement et physiquement, ainsi que professionnellement… Peu à peu Karl prend conscience que cette organisation infantilisante n’est pas ce qu’il croyait, et qu’elle pourrait mener son couple au bord du gouffre… Détruire pour mieux construire? Ou diviser pour mieux régner?

Un premier roman décapant

Luke Kennard est né en 1980, et est connu pour la publication de recueils de poésies. La Transition est son premier roman. En lisant le résumé la première fois, je n’ai pu m’empêcher de me rappeler le postulat de départ de certains épisodes de Black Mirror. Et ce avant que je lise en quatrième de couverture les citations en italique, qui compare l’histoire à un scénar’ de la série. (J’étais fière de moi!) L’auteur y imagine ce que notre société va devenir – du moins de l’autre côté de la Manche. Ce qui m’a particulièrement marquée dans la situation de Karl et Genevieve, c’est que j’y ai retrouvé les échos des préoccupations qui ont pu m’effleurer, et de celles des jeunes que j’ai côtoyés en Angleterre il y a quelques années. Car j’ai l’impression que certains phénomènes que nous voyons émerger s’affirment encore plus dans le monde anglo-saxon qui a été très sévèrement touché par les crises économiques des quinze dernières années. Les générations plus jeunes de l’ère du numérique – nés dans les années 1980 et 1990 – en ont souffert: en général plus instruits que les générations précédentes, beaucoup ont connu le déclassement social, et malgré des études supérieures malheureusement peu adaptées au marché du travail, ainsi des jobs sous-qualifiés, face à des prix du logement qui flambent. Karl et Genevieve en sont le parfait symbole: jeunes trentenaires extrêmement diplômes, elle institutrice, lui vivotant bon an mal an de travaux universitaires écrits pour d’autres, dans un appartement minuscule où ils passent le plus clair de leur temps libre à regarder des séries, surendettés pour les factures et les à-côtés, jusqu’à se trouver dans une situation inextricable.

D’un certain côté, j’ai l’impression que, un peu comme le fait Brett Easton Ellis dans l’interview accordée dans le dernier numéro d’America en qualifiant la génération de son petit ami de « pleurnichards », Kennard épingle lui aussi une espèce de mollesse d’enfants gâtés, victimes d’un système, mais qui ne font rien pour que celui-ci change. Pour ma part, si j’ai connu le déclassement malgré mes diplômes, ainsi que divers coups durs comme c’est le lot de nous tous, c’est vrai qu’il y a un moment, je me suis sentie vraiment geignarde – je me suis pas mal améliorée, soit parce que je m’auto-saoulais, soit parce que plus sereine ou plus fataliste… et parce qu’il est vrai que je me pose des questions sur certains phénomènes qui traversent ma génération, exacerbés par ce que nous mettons tous en scène sur les RS à l’occasion (soyons juste, on l’a tous fait à un moment). Et en même temps, je trouve ces jugements un peu dur, car il n’y a pas, au sein des millenials, uniquement des geignards instruits mais déclassés, dépolitisés, qui ne font rien pour faire bouger les choses, obsédés par l’écran de leur portable et les RS, mais aussi de grands potentiels d’innovation, des gens biens qui contrairement à des nouilles comme moi, prennent des initiatives intéressantes: digital detox, entreprenariat social, mode de vie et consommation plus responsables… Et quel que soit le groupe, la génération, l’époque, etc…. il y a toujours des exceptions qui confirment la règle.

Mais il est quand même intéressant de voir jusqu’où pourraient aller les choses si elles continuent sur cette pente, à travers les cas extrêmes de Karl et Genevieve, et à travers le process de développement personnel entamé auprès de Stu et Janna. Car nous avons avec Karl et Genevieve des individus dans une situation des plus extrêmes: financièrement parlant, ils sont dans une merde noire, chacun affichant un visage serein devant l’autre alors qu’il a souscrit un empreint à la con pour une simple paire de botte, trop occupé dans un job qui ne l’épanouit pas à essayer de joindre les deux bouts, tout en faisant bonne figure devant sa moitié pour ne pas l’inquiéter. Genevieve a des problèmes psychologiques et vit sous traitement depuis qu’elle est jeune, tandis que Karl, qui semble bien sous tout rapport, a un gros côté voyeur et conserve dans un livre une photo qu’il a prise de son épouse à son insu tandis qu’elle dormait nue. Comme si le côté façade et voyeurisme des RS s’insinuait dans la vie concrète, qu’il ne faut montrer que du positif, et cacher tous les problèmes, même à son partenaire, pour préserver les apparences.

Face à ce couple aux abois, nous avons leurs opposés, leurs mentors: Janna et Stu, les bobos ultimes, de belle apparence (on en revient là), stylés et toniques, qui vivent dans une maison bien équipée et qui mangent sainement, et transpirent littéralement la réussite et la confiance en soi. Deux couples qui vivent ensemble, en vase quasi-clos – je précise « quasi-clos », puisque Genevieve et Karl continuent de travailler, lui depuis les combles de leurs mentors, même si à côté de cela, la vie sociale reste très limitée malgré les petites sorties de Karl pour voir son ami comptable à qui il confie ses  doutes quant à la Transition et au traitement infantilisant dont lui et sa femme font l’objet chez leurs tuteurs.

Mais si Karl et Genevieve ont leurs défauts, il y a autre chose d’autrement plus effrayant: le refus de l’erreur, la négation du droit à celle-ci. L’idée, en elle-même, de donner à ce couple la chance de s’en sortir, en les hébergeant et en leur donnant les outils pour améliorer leur vie, est une alternative intéressante pour éviter la prison. Mais voilà, si tout était si cool que ça, il n’y aurait pas d’histoire, car on nage vraiment en plein délire, et plusieurs moments m’ont vraiment faite sourire tant on est dans le trip vie saine et développement personnel, doublé d’une attitude très infantilisante de la part des mentors qui sanctionnent en cas de non-respect des règles, m’a vraiment faite sourire. Et si je n’ai pas vraiment de sympathie pour Karl ou Genevieve, ma foi, je trouve assez humiliante l’épreuve qui leur est réservée. Je parlais de la mise en scène de la vie parfaite sur les RS mais il y a un autre phénomène qui est mis en avant: le développement personnel et la pensée positive. Pour ma part, je ne suis pas très versée là-dedans, je le reconnais, car je pense qu’il n’y a pas de recette miracle pour réussir et être heureux, au vu de la diversité des aspirations de chacun. Je lisais récemment des articles (c’est bête, je n’ai plus les références) sur les dérives du développement personnel qui accentuait l’individualisme, et qui, à travers des nouveaux clichés qu’il véhiculait, pouvait créer d’autres souffrances chez l’individu qui, déjà stressé par tout un tas de facteurs, se voit également gavé d’images d’un style de bonheur spécifique qu’il se sent incapable, ou forcé d’atteindre. Une consommation de bonheur dans son petit cocon, à coup de déco, de bouffe, d’individus tous sapés de la même façon dans des intérieurs décorés de la même façon (j’avoue, ça peut donner des idées sympas pour son intérieur, héhé!), tous différents de la même façon, jusqu’à en avoir tous un air de famille, tous tellement sains que c’en est suspect. Et il faut le dire, Stu et Janna, dans la façon dont ils sont décrits, sont de vrais hipsters en puissance, dans tout ce qu’il y a de plus caricatural, comme s’ils sortaient de la Silicon Valley: qu’il s’agisse de leur style vestimentaire recherché, de leur décoration épurée et de bon goût, de leurs repas super sains et élaborés (et attention avec du VRAI café au petit déj’), de leur allure sportive, ou de leur propension à assommer tout le monde avec leurs grands principes. Ils jouissent de la crédibilité d’être passés par la Transition et d’avoir appliqué ses principes pour leur plus grand épanouissement. C’est parfois très cocasse que de voir la façon dont ils soignent et fliquent nos deux « losers ».

Ainsi, ils commencent par apprendre à Karl et Genevieve à prendre soin de leur image, par le dentiste, le sport (la première séance de muscu est assez marrante), en les obligeant à tenir un journal de bord, etc… Les moindres aspects de la vie sont explorés, dans un totalitarisme en miniature, où la moindre erreur est surveillée, où l’on reproche des choix passés qui devaient inévitablement mener à l’échec – comme des études en lettre, ou une attitude d’apitoiement  dommageable, comme si la tristesse et l’abattement, pourtant naturels dans les épreuves et par lesquelles nous sommes tous passés, n’avaient pas lieu d’être. Et pourtant Stu, comme Janna n’hésitent pas à jouer de ce mal-être de deux êtres en détresse, qu’ils leur montrent comme illégitime, pour diviser le couple dès lors qu’ils considèrent que l’un des deux a plus de potentiel que l’autre. Je trouve cela très, très malsain. Il y a certes du positif dans ce qu’ils donnent, et ils posent de bonnes questions sur la relation étrange qu’entretiennent Karl et Genevieve, jusqu’à faire douter de lecteur de la bonne foi de Karl quant à ce qu’il ressent pour sa femme. Mais au fur et à mesure on découvre que la Transition n’a pas une conception du couple « classique », qu’elle est plus pragmatique. C’est très étrange et malaisant, de voir à quel point les enseignements de ce couple parfait consiste surtout en un système de reproduction de modèle, en vue d’une création d’élite uniformisée… comme s’il n’y avait qu’un seul modèle de réussite. Chose à laquelle tous ne sont pas réceptifs, même parmi la génération des millenials. toujours soumise au matraquage de toujours plus d’info à l’heure du numérique.

Conclusion – Une anticipation pleine de sens

Dans cette fable qui passe au crible les difficultés d’une génération et d’une époque, et qui envisage un futur proche découlant de cette situation, Luke Kennard n’est pas tendre. Qu’il s’agisse de Karl et Genevieve, embourbés dans leurs difficultés et dans leur interdépendance, quitte à avoir complètement renoncé à s’en sortir, ou des dérives du développement personnel poussé à son extrême qui formate des individus, La Transition offre une critique, ainsi qu’une réflexion intéressante sur notre société. Ainsi, s’il est loin d’être un coup de cœur car ni l’écriture, ni les personnages ne m’ont particulièrement marquée ou touchée, il a agréablement titillé mon « inconscience politique » (pas que je m’en foute, loin de là, mais je ne parviens pas à avoir un point de vue dépassionné sur la question – comme sur beaucoup de choses) et ma fibre intello. Je pense que si, d’ici quelques années, les choses bougent dans un sens différent, le roman demeurera intéressant car marqué par notre époque.

Là encore, je ne souhaite pas faire de généralité quant aux ce que les personnes de notre génération, sachant que la situation est encore différente et peut-être plus préoccupante dans les pays anglo-saxons. Mais il met en lumière une période où il est de bon ton de montrer que l’on est heureux, que l’on a réussi moralement et matériellement parlant, où l’on ne peut que culpabiliser des choix que l’on a faits, et qui nous ont rendu malheureux – malheur qu’il est de bon ton de cacher, parce que c’est moins vendeur. Alors qu’au fond, quand bien même nous avons des défauts, une erreur ne devrait pas être la fin de tout quand il n’y a pas mort d’homme. Car malgré ce discours bienveillant qui tente de nous faire croire que nos erreurs et nos défauts font notre richesse, les faits montrent souvent qu’on les pardonne rarement… Je vois peut-être les choses plus sombres qu’elles ne le sont mais ce manque d’empathie me paraît plus effrayant que n’importe quelle dystopie.

J’espère en tout cas vous avoir fait découvrir cet intéressant ouvrage, qui ajoute une petite touche de réflexion au milieu du fun prôné sur ce blog. 😉 Aussi je vous souhaite une excellente fin de journée, et je vous retrouve dans quelques temps pour de nouvelles aventures livresques.

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: N’importe quel thé qui ferait bien bobo… Par exemple un Genmaïcha (oui, le thé comme j’aime) hors de prix.

Titre: La Transition
Auteurs: Luke Kennard
Editions: Anne Carrière
370 p.
Parution: Août 2018
Prix: 21,00 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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