Fantaisie napolitaine – Le Conte des Contes (Giambattista Basile)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

J’espère que vous allez bien, que tout se passe à merveille pour vous sur la blogosphère et dans la vie! De mon côté, comme vous le voyez, le rythme de publication est quelque peu erratique en ce moment, car j’ai de nombreuses préoccupations qui m’empêchent de me concentrer comme je le souhaite sur mes chroniques!… Et également sur mes lectures, car je suis incapable de me concentrer sur un récit long depuis La Transition (je prépare une chronique en ce sens mais c’est un peu compliqué, je voudrais une bonne chronique pour un roman qui a du sens).

Je vais donc revenir sur ma dernière lecture, à savoir un recueil de contes italiens du XVIIe siècle, signé Giambattista Basile, Le Contes des Contes. Je vous emmène dans un univers où les fruits et les plantes se changent en belles jeunes filles dont rois et paysans tombent amoureux, et que les autres femmes souhaitent tuer…

Royaumes et fruits enchantés

L’édition que je vous présente est abrégée, car la version originale complète n’a pas été, jusqu’à cette édition-là (il y en a eu une depuis, si le cœur vous en dit) traduite en français. Le recueil regroupe donc une douzaine de contes comme suit:

    • La branche de myrte nous emmène dans les faubourgs de Naples où une femme ne parvenant pas à avoir un enfant accouche par miracle d’une branche de myrte dont un prince s’éprend et qui se change en fée – une fée qui suscite la jalousie des anciennes amantes du princes, prêtes à tout pour s’en débarrasser.
    • La Chatte Cendrillonne, version napolitaine de l’histoire de Cendrillon, raconte les déboires d’une orpheline de mère, que le père remarié laisse se faire maltraiter par sa nouvelle femme et les filles de celle-ci, et dont le destin prend un tour inattendu lorsque le roi donne un bal.
    • Le cœur fécondant suit un couple royal qui ne parvient pas à avoir d’enfant et qui passe par la magie, en utilisant le cœur d’un animal monstrueux, cuisiné par une servante vierge. Dès la première bouchée, la reine et sa servante tombent enceintes, et ne tardent pas à mettre au monde chacune deux garçons qui se ressemblent comme des jumeaux. Dès l’enfance, les deux jeunes gens développent une amitié très forte qui n’est pas du goût de la reine.
    • La vieille écorchée est un récit empreint d’humour noir. Deux vieilles sœurs pauvres vivent dans un réduit adossé au palais royal. Un jour, le roi en entendant une chanter et s’imaginant que la voix est celle d’une jeune beauté, toque à la porte des deux femmes pour faire la cour à un tendron qui n’existe pas. Les deux frangines, cachées derrière leur porte,  marchent dans la supercherie, y voyant l’occasion de sortir de leur misère.
    • Le prince enchanté tombe amoureux de la jeune Nella, belle et grâcieuse, jalousée par ses sœurs, et installe un conduit en cristal entre son palais et la chambre de sa belle. Lorsque par vengeance les sœurs le brisent, le prince tombe gravement malade et ne vient plus à ses rendez-vous amoureux avec Nella. Celle-ci décide de partir à sa rencontre et vit moult aventure pour le sauver.
    • L’ourse, c’est la forme prise par la belle princesse Preziosa. A l’image de Peau d’Âne, la jeune fille est dans une sacrée panade lorsque son père décide de l’épouser, après la promesse faite à sa défunte épouse de ne prendre qu’une femme plus belle qu’elle. Détentrice d’une brindille magique, elle se change en ourse dès qu’elle la prend dans la bouche. Utilisant ce subterfuge, elle parvient à fuir les noces et se réfugie en forêt, où le prince d’un pays voisin, séduit par la douceur de l’animal, décide de l’apprivoiser.
    • Visage narre l’histoire de Renza, une princesse enfermée dans une tour par son père afin de la préserver des danger après une prédiction malheureuse des astrologues. Or celle-ci va s’éprendre d’un charmant prince depuis sa fenêtre et fuir avec lui. Va-t-elle pour autant échapper au funeste destin qui lui a été prédit?
    • Dans Le scarabée, le rat et le grillon, un fils de paysan pas très futé, dépense l’argent de son père pour des babioles, au grand désespoir de ce dernier. C’est ainsi qu’il fait l’acquisition d’un rat, d’un scarabée et d’un grillon qu’il amène avec lui à la cour du roi, afin de distraire sa fille qui ne rit ni ne sourit plus depuis des lustres.
    • Les petites pizzas suit deux cousines, les jeunes Marziella, belle de visage et de cœur, et Puccia, laide avec une âme de harpie. Un jour, Marziella va puiser de l’eau avec dans sa poche une petite pizza pour casse-croûte, qu’elle cède à une vieille dame affamée au bord de la fontaine. La vieillarde, dotée de pouvoirs, enchante la jeunette qui voit des joyaux s’échapper de sa bouche lorsqu’elle parle. Jalouse de cette bénédiction, sa tante, la mère de Puccia, envoie sa propre fille puiser de l’eau en espérant qu’il lui arrivera la même chose. Mais celle-ci n’a pas la gentillesse de sa cousine…
    • Le bel ingrédient est un conte appétissant où Betta, refusant de se marier, au désespoir de son père, lui demande de lui rapporter de bons ingrédients de pâtisserie. Avec ceux-ci elle prépare une grande friandise à forme humaine qui prend vie sous la forme d’un très beau jeune homme. Elle le présente à son père comme le fiancé qu’elle a façonné « selon son goût ». Mais une reine s’est rendue incognito à la noce, et tombée en pâmoison devant le jeune marié, décide de le ravir à l’épousée.
    • Soleil, Lune et Thalie, est aussi connu sous ses variantes de Grimm et de Perrault, sous le titre de La Belle au bois dormant. Une princesse nommée Thalie, victime d’un mauvais sort, tombe dans un profond sommeil. Un roi passant par là, séduit par sa jolie apparence, profite de l’état de la belle pour la « butiner ». Celle-ci est réveillée neuf mois plus tard par le suçottement sur son doigt de ses jumeaux, nés des œuvres du roi, qu’elle nomme Soleil et Lune. Le roi, pourtant marié, se souvenant d’elle, revient vers elle et fait la connaissance des deux enfants qu’il aime tendrement, mais retourne auprès de sa femme. Celle-ci, ne supportant la situation, décide de se venger en faisant tuer les deux enfants.
    • Les trois cédrats est plus empreint d’exotisme que les autres récits. Un prince refusant de se marier tombe un jour amoureux des couleurs de son sang tombé sur un fromage blanc et fait le vœu d’épouser une femme aussi blanche et aussi rouge. Parti de par le monde pour la trouver, il rencontre une vieille femme qui lui donne trois cédrats. Elle lui prescrit, une fois revenu dans son royaume, de couper un cédrat dont devrait sortir une fée qui demandera à boire. Il devra s’exécuter le plus vite possible.
Des contes méconnus

Hormis quelques uns qui constituent des variantes d’histoires connues (La Chatte Cendrillonne, L’ourse et Soleil, Lune et Thalie), les autres nous changent grandement du corpus de Grimm, Perrault ou Andersen. Tout d’abord, le contexte est beaucoup plus marqué que dans ces histoires intemporelles: si la plupart des noms de royaume sont imaginaires, il est souvent question de la région de Naples, d’où était originaire Giambattista Basile, et d’autres joyeusetés du monde méditerranéen, particulièrement dans l’alimentation – je pense à la présence des agrumes comme les cédrats, des « petites pizzas »…

Si ces histoires sont si peu connues, alors qu’elle préfigure au XVIIe siècle, les grands recueils des siècles à venir, cela tiendrait, comme j’ai pu le lire en introduction, à deux choses. Tout d’abord on ne sait que peu de choses de l’auteur, Giambattista Basile, né vers 1566 ou 1575, tour à tour soldat et courtisan auprès de divers princes italien, mais aussi frère d’Adriana Basile, compositrice et chanteuse (qui a chanté des compositions de Monteverdi que j’ADORE!). Ensuite, ces contes sont écrits en dialecte napolitain – d’où un style très fleuri, propre à cette ville portuaire dynamique ouverte à diverses influences méditerranéenne – à une époque où les langues écrites commencent à s’unifier. On a vu cela s’amorcer dès le siècle précédent en France avec une standardisation de la langue administrative, dans le Saint-Empire avec la diffusion de la Bible de Luther qui a commencé à fixer le Hochdeutsch (le « haut allemand », la langue allemande telle qu’on l’apprend aujourd’hui à l’école) face aux innombrables dialectes des Etats allemands), ou encore avec la diffusion au début du XVIIe du premier grand roman de langue espagnole avec le magnifique Don Quichotte de Cervantès.

Le Conte des Contes est paru entre 1634 et 1636, à titre posthume, sous la houlette d’Adriana Basile, sœur de Giambattista. Ils sont à l’origine une cinquantaine, intégrés dans un « récit-cadre », un peu comme ceux des Mille et Une nuits, racontés par Sherazade qui ne trouve que ce subterfuge pour éviter la condamnation à mort. Ici, Basile étale les histoires sur cinq jours, au cour desquels elles sont racontés par dix vieilles sages-femmes laides ou contrefaites, qui préparent l’accouchement d’une esclave qui a traitreusement usurpé la place d’une jeune fille auprès d’un prince. Le temps du récit, elles doivent faire naître, en même temps qu’un enfant, la vérité sur cette imposture. Je lisais en introduction une analyse où il est fait mention de ce verbe  » jailli du féminin », à travers ces accoucheuses d’enfants et d’histoires, creusets d’un imaginaire foisonnant hérité des récits transmis par d’autres femmes. Malheureusement cette partie n’est pas incluse dans mon édition du recueil, ce qui m’a frustrée car j’aurais bien aimé voir les vioques, probablement pleines d’ironie avec des remarques truculentes, affairées en train de raconter ces histoires. Et c’est un fait que sans être particulièrement féministe (en même temps si tu as envie de lire un ouvrage féministe, tu te trompes d’adresse en choisissant un récit écrit au XVIIe siècle, après que la diabolique Renaissance soit passée par là!), le cadre est très féminisé: les malédictions et bénédictions sont distribuées par des femmes, souvent de vieilles dames ou d’anciennes caméristes pleines de sagesse et de savoir inaccessibles aux autres mortels – c’est une camériste qui donne à Preziosa la brindille qui lui donne l’aspect d’une ourse pour échapper aux ardeurs de son père (L’ourse), c’est une vieille qui bénit Marziella et maudit Puccia au bord de la fontaine (Les Petites pizzas), ce sont de vieilles femmes qui mettent le prince sur le chemin de ses rêves (Les trois cédrats). Et dans l’ensemble, nous avons beaucoup de femmes de caractère dans ces récits, car vieilles comme jeunes, paysannes comme princesses, elles ne manquent pas d’initiative, pour leur propre bonheur ou malheur (comme la pauvre Renza dans Visage). D’ailleurs, toutes les émotions et motivations passent par ces héroïnes ou antagonistes, qui fuient des dangers, qui courent à l’aventure par amour, ou qui n’hésitent pas à aller découper une rivale en morceaux pour récupérer le mec (La branche de myrte, Les trois cédrats), ou à se tirer la peau dans le dos pour en faire des nœuds et lisser les rides pour aller choper du roi (La vieille écorchée). D’ailleurs les mecs, ils faut bien le dire, sont parfois de vrais neuneus, qui s’en tirent à bon compte. Je pense à ce crétin de roi de Soleil, Lune et Thalie qui n’hésite pas à abuser de sa future épouse dans son sommeil (sérieux!), mais en fin de compte, la plupart sont de gentils idiots. Mention spéciale cependant au prince et à Canneloro dans Le cœur fécondant, pour l’amour profond qui lie ces deux petits gars prêts à tout l’un pour l’autre.

Je lisais que la langue d’origine du Conte des Contes, était très fleurie et imagée. Et c’est vraiment ce qui ressort de la traduction, où moultes métaphores et comparaisons, parfois juxtaposées voire complètement agglutinées, créent parfois un réel effet comique. Une langue exubérante à l’image de ses personnages très extravertis et expressifs qui s’arrachent les cheveux, hurlent, pleurent et menacent. Je lisais dans le quatrième de couverture que les récits avaient une charge érotique, aussi je m’attendais à plus de sensualité. En fait j’ai surtout trouvé les sous-entendus plus gentiment grivois qu’autre chose, et les allusions m’ont surtout portée à sourire, car le tout est saupoudré par une bonne dose d’ironie envers les différents protagonistes de ces histoires, quand bien même ils prennent cher car ils sont bien souvent confrontés à une réelle violence – belles-mères cruelles, rivales écorcheuses, voleurs ou arnaqueurs en tout genre. D’ailleurs, je vous dirais que c’est surtout pour le style et un réel humour que ces contes très dépaysants valent le déplacement.

Conclusion – A découvrir dans une édition plus complète

Voilà-voilà! Vous connaissez l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur Le Conte des Contes. Si vous êtes cinéphiles, vous avez probablement reconnu dans La vieille écorchée et Le cœur fécondant deux des récits somptueusement mis en image par Matteo Garrone dans Tale of Tales avec Vincent Cassel, comique en roi libidineux et Salma Hayek inquiétante en reine prête à tout pour devenir mère et jalouse de l’affection de son fils pour celui de sa servante. Pour ma part, j’ai un moment eu un peu de mal à savoir ce que je pensais exactement de ces contes, mais au final, je les ai bien aimé, séduite par le verbe de Basile et par la couleur très méditerranéenne de ces histoires qui titillent mon sens de l’humour plus que douteux.

En revanche j’ai été assez déçue que cette édition n’inclue pas le « récit-cadre », qui aurait, à mon avis, donné plus de saveur et de couleur à l’ensemble. Aussi je ne saurais que trop vous conseiller de trouver une version plus complète de l’œuvre. J’espère cependant vous avoir donné l’envie de découvrir ces contes – ou de les redécouvrir, si vous les connaissez déjà – et vous avoir fait passer un excellent moment en lisant cet article. Et sur ce, je vous dis à bientôt pour de nouvelles aventures!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: Un délicieux thé à la bergamote, au pamplemousse ou à la fleur d’oranger pour rappeler le soleil méditerranéen qui illumine ces contes, souvent cruels.

Titre: Le Conte des Contes
Auteur: Giambattista Basile
Editions: Libretto
Collection: Libretto
192 p.
Parution: Juin 2012
Prix: 7,70€

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

3 réflexions au sujet de “Fantaisie napolitaine – Le Conte des Contes (Giambattista Basile)”

  1. Ah voici ton retour ! Eh bien ça me donne envie de découvrir les contes de Giambattista Basile 😉 ce ne sera pas pour tout de suite, peut-être même que ça attendra quelques années, mais c’est noté dans ma liste d’envies 😊

    Aimé par 1 personne

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