Compromission artististique – Mephisto (Klaus Mann)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Pour clore ce mois de mars en beauté, j’ai choisi de vous parler d’un roman lu il y a quelques années, avant même la création de ce blog, dont je n’aurais pas pu parler avant d’assouplir la ligne éditoriale de celle-ci. Il est un peu tôt, je pense, pour le relire (je l’ai lu à mon retour d’Angleterre), mais il me tient tant à cœur qu’après ma lecture de La Vie mondaine sous le nazisme, j’ai souhaité revenir dessus.

J’avais entendu, pendant mes études d’Allemand, du roman de Klaus Mann, puis du film qui en avait été tiré: Mephisto. Un roman sous le signe des paillettes et de la noirceur, qui revient sur le parcours d’un acteur en une période sombre de l’histoire…

Le destin d’Hendrik Höfgen

Le roman s’ouvre sur une scène de gala, en 1936, organisé par un certain Hendrik qui y accueille chaleureusement le Ministerpräsident (Hermann Göring, jamais explicitement nommé, mais dont la description physique est très parlante)…

Retour aux sources, à Hambourg, dans les années 1920. Hendrik Höfgen , tient de nombreux rôles prestigieux et est considéré comme l’étoile montante du Künstlertheater. Cette accaparation des rôles de jeunes premiers, ainsi que ses fréquentes crises de nerfs, lui vaut l’inimitié de plus jeunes acteurs qui souhaiteraient percer, tels Hans Miklas, sympathisant d’extrême-droite. Proche de milieux de gauches, Hendrik est ami avec son collègue Otto Ulrichs, membre du Parti Communiste, qui souhaiterait mettre en avant un « Théâtre révolutionnaire » accessible à tous et participant à l’édification des masses, activité à laquelle Hendrik préfère la danse ou le sexe sado-masochiste avec sa maîtresse Juliette Martens, une danseuse métisse de père allemand mais de mère africaine (vraisemblablement d’un pays d’Afrique francophone au vu du prénom). A la faveur d’une performance de l’actrice Nicoletta von Niebuhr à Hambourg, il fait la connaissance de Theophil Marder, un auteur conservateur féru de discipline, et de Barbara Bruckner, fille d’un haut fonctionnaire. Très vite amouraché de cette jeune femme douce et calme, issue d’un milieu cultivé, qui n’a ni ambition, ni romantisme, Hendrik l’épouse bientôt.

C’est le début d’une ascension artistique qui l’emmènera d’Hambourg à Vienne, puis à Berlin où il tiendra le rôle de sa vie: celui de Mephistopheles dans le Faust de Goethe… avant de devenir une véritable vedette du IIIe Reich.

Une fable glaçante sur la compromission des artistes

Comme vous l’avez lu dans mon précédent bilan bi-mensuel, j’ai récemment fait de nombreuses recherches sur le Troisième Reich et ses coutumes tordues pour mes écrits. Compte tenu de la nouvelle ligne éditoriale du blog, je me suis dit qu’il serait tout à fait pertinant d’évoquer Mephisto, qui traite de la compromission des milieux artistiques à cette époque, au-delà du mythe du créateur résistant à un ordre établi injuste. Ce roman est devenu véritable classique de Klaus Mann (1906-1949). Celui-ci, fils de Thomas Mann (1875-1955), lui aussi grand écrivain, débute sa carrière d’auteur sous la République de Weimar, avant de s’orienter vers une littérature plus engagée une fois les Nazis arrivés au pouvoir. Son homosexualité, qu’il ne cache pas et dont il évoque la thématique dans ses écrits, ainsi que la fréquentation de milieux artistiques vus avec suspiscion par les cercles conservateurs et les Nazis, en font une persona non grata. Il fuit en Tchécoslovaquie, puis aux États-Unis où, comme divers immigrés allemands, il s’engage dans l’armée américaine. L’après-guerre sera d’autant plus difficile que Mann réalise qu’après des années de nazisme, l’Allemagne ne connaît plus ses auteurs et que ses efforts pour participer à la dénazification peuvent s’avérer vains.  Il meurt suite à une ingestion de barbituriques à Cannes, en 1949.

Mephisto est publié en 1936, aux éditions Querido à Amsterdam, alors que Mann est en exil. Le roman sera publié la première fois en Allemagne en 1956, chez Aufbau-Verlag. Il met en scène un artiste, un acteur, inspiré de Gustaf Gründgens (1899-1963), acteur allemand, marié pendant trois ans avec Erika Mann (1905-1969), la propre sœur de Klaus. Celui-ci est connu pour son interprétation de Mephistopheles dans Faust, et poursuit une brillante carrière sous le régime nazi.

Quant à Hendrik, au début, est considéré et se considère comme proche des milieux d’extrême gauche, de par son amité avec un acteur intégré dans des organisations culturelles communisme, mais qui se révèle finalement plus intéressé par l’image qu’il renvoie en tant qu’acteur. À travers son parcours, c’est, outre une peinture flamboyante du milieu artistique et mondain du IIIe Reich, une fable glaçante sur la compromission des artistes avec le pouvoir. Ainsi, le roman questionne l’engagement politique et individuel. Je dois dire que pour ma part, ses atermoiements politiques mis à part, je n’ai jamais, du début à la fin, ressenti aucune sympathie, ni même d’empathie particulière pour Hendrik: il est ambitieux, comme bien des personnes, mais c’est au prix d’un véritable jeu des « deux poids deux mesures » pour être à l’aide avec sa conscience, principalement en ce qui concerne le Théâtre révolutionnaire, qu’il soutient tout en repoussant sa participation à telle ou telle manifestation, et il poursuit ce doux mensonge en promettant sa protection dès lors que lui-même aura celle des Nazis – alors qu’au final il n’en a rien à secouer. L’ambition est certes une explication, mais il en est une autre: l’égo. Il se trouve que ce cher Hendrik, qui change d’avis comme de chemise, est plus une personnalité fantasque, avec ses éclats, qui tyranise ses collègues à Hambourg, qu’un interprète de talent. D’où un véritable besoin de reconnaissance, quelle qu’en soit la source, qu’il s’agisse de représentants de la République de Weimar, ou du IIIe Reich.

Le personnage d’Hendrik, la construction de sa personnalité, a ceci de malaisant qu’il est complètement artificiel, il se joue lui-même dans une performance permanante. Il n’y a absolument plus lien de naturel chez ce gars. Le fait est qu’il semble croire lui-même à son propre humanisme parce qu’il a été proche d’Ulrichs, acteur communiste, et parce qu’il intervient effectivement en sa faveur une fois devenu une vedette. La réalité est qu’il le fait avant tout pour lui-même, pour se sentir soulagé et en quelque sorte, « blanchi » de sa proximité avec un régime criminel. Finalement, sa tragédie est la suivante: on peut dire qu’il sacrifie absolument TOUT à sa carrière, qu’il s’agisse de lui-même ou des autres. Il joue Mephistopheles, mais c’est lui qui, à l’image de Faust, se laisse happer dans un pacte avec le diable au nom de sa quête d’absolue reconnaissance. On connaît tous ce genre de personne, c’est parfois respectable et admirable, que de voir à quel point elles se donnent pour leur job. Hendrik le fait à son propre détriment car il est constamment sous tension, et au détriment de ses proches qui ont à souffrir de ses choix. C’est peut-être l’aspect de sa personnalité qui me rebute le plus…

Les exemples de ses abus sont nombreux. Cela commence avec ses crises de tyrannie au théâtre d’Hambourg, ou à la maison. Cela touche ses collègues comme Ulrichs et Miklas, à qui il refuse la chance d’exprimer leur talent sur scène, ou sur son épouse Barbara. Hendrik trouve des excuses pour repousser sa participation au Théâtre Révolutionnaire, cache sa maîtresse noire Juliette, fait de véritables crises de jalousie envers sa propre femme, face à laquelle il se sent inférieur, du fait de son éducation et de ses talents en dessin et peinture qu’elle met au service d’Ulrichs et de ses pièces révolutionnaires. Il ira jusqu’à lui reprocher le milieu familial libéral dont elle est issue, ainsi de la bienveillance dont elle fait preuve envers Hans Miklas, en qui elle voit, avant le sympathisant nazi, un jeune homme pauvre, désespéré, dont les frustrations le font tourner mal. En effet, à un moment du livre, lorsqu’elle s’installe à Hambourg avec son mari, Barbara invite régulièrement Miklas, à qui le théâtre n’offre pas assez pour se nourrir, amaigri par les privations, à la cantine du théâtre. Ce à quoi Hendrik répondra en le faisant renvoyer, ce qui humilie profondément le jeune acteur, et le jettera un peu plus dans ses sympathies discutables. Quant à Barbara, elle devra supporter de la part de son époux l’absence d’une vie de couple, et les propos durs selon lesquelles sa complaisance le fera sympathiser avec les Nazis…

À dire vrai, si le personnage d’Hendrik m’a hérissé le poil, j’ai éprouvé un vif intérêt à suivre le destin des autres protagonistes de cette histoire: Barbara, Otto Ulrichs et bizarrement, Hans Miklas. Quelque part, je trouve Barbara idiote d’avoir accepté la proposition de mariage d’Hendrik plus par curiosité que par amour, d’autant plus que sous son calme et sa soumission apparentes, c’est une jeune femme intelligente et talentueuse, qui tente de s’impliquer dans les activités du théâtre, au sein de cette petite communauté d’artistes. Issue d’un milieu libérale, elle est assez ouverte d’esprit pour côtoyer Otto Ulrichs et Hans Miklas, dont les opinions n’ont rien à voir avec les siennes, et contrairement aux prédictions de son mari, sera l’une des premières à quitter l’Allemagne une fois Hitler parvenu au pouvoir. Quant à Otto Ulrichs, acteur et militant communiste, c’est un véritable héros tragique qui est tout ce qu’Hendrik n’est pas: sincère dans son engagement envers les autres, jusqu’au bout, et qui paiera cher d’avoir été déçu par son ancien collègue et ami. Et étrangement, l’une des figures que je trouve les plus énigmatiques est Hans Miklas: ce petit nazillon de merde, acteur frustré et irrité par les manies d’Hendrik n’est pas très important, pauvre au point de ne pas pouvoir se nourrir, mais fait des apparitions marquantes. Il est fascinant, une sorte d’allégorie d’une société fragile en proie à l’injustice sociale, où gronde la frustration à l’heure des répercussions de la crise de 1929, et qui l’exprimera en optant pour un régime agressif tenu par des tordus. Miklas a lui aussi sa part de tragédie en réalisant la bêtise qu’il a faite en soutenant les Nazis, ce qu’il paiera très cher…

Conclusion – Un classique fabuleux

Mephisto de Klaus Mann est le fruit du travail d’un auteur à la vie artistique et intime riches. À dire vrai, sans en être folle comme d’un Don Quichotte, j’adore ce livre aussi passionnant que sombre. Reconstitution flamboyante d’une période complètement folle, entre cabaret et cinéma, en passant par le théâtre, entre différents extrêmes politiques, où les individus sont sans cesse bousculés. Par les circonstances, par Hendrik qui les brusque, qui se laisse modeler par son époque au point de rompre avec tous ceux sur qui il pourrait compter.

C’est à la foi des tragédies personnelles, et la tragédie d’une époque qui se déroule sous les yeux d’un lecteur accroché à ses lignes, fasciné par ces destinées qui s’entremêlent et qui se défont, se désolidarisent au fur et à mesure que les pages se tournent. Je vous invite donc à découvrir le formidable Mephisto et son protagoniste aussi détestable que haut en couleurs!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: Il faudrait un Tuocha au goût de poussière pour cette histoire qui laisse un goût amer…

Titre: Mephisto
Auteurs: Klaus Mann
Editions: Grasset & Fasquelles
Collection: Cahiers rouges
414 p.
Parution: Septembre 2006
Prix: 11,40 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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