Contes sombres et glauques – Deux recueils à (re)découvrir

« Et, pour la première fois de mon existence innocente et confinée, je perçus en moi-même des possibilités de dépravation qui me coupèrent le souffle. »

Angela Carter, « Le Cabinet Sanglant » in: La Compagnie des Loups

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Attention, attention, voici une petite chronique surprise, avec laquelle on retrouve la vocation première du blog: la littérature SFFF! Enfin une re-chronique, puisque j’avais déjà parlé de ces deux ouvrages, aux tout débuts du blog, lorsque celui-ci n’avait que quelques abonnés. Voici qu’après en avoir parlé en #MardiConseil j’ai décidé de consacrer à nouveau un petit article à ces deux livres qui gagnent à être connus.

En effet, ces dernières années, les réécritures de contes ont eu le vent en poupe, les vieilles histoires ont été revues, ré-explorées, recyclées de manière plus ou moins heureuse, à tel point que, il y a trois ans, j’y ai consacré une semaine thématique sur Les Mondes de Blanche! Ceci dit, les deux recueils de contes que je vais vous présenter ne sont pas pour les enfants! 🙂 Ils sont emprunts de noirceur et même parfois d’une certaine sensualité. Ils abordent parfois des sujets dérangeants, extrêmement dérangeants, et il arrive également qu’ils prêtent à sourire…  Venez découvrir non pas un, mais deux livres dont je vous offre une petite lecture comparée!

Deux recueils sombres et savoureux

Voici deux ouvrages aux thématiques voisines: La Compagnie des Loups d’Angela Carter et Les Contes de Crimes de Pierre Dubois. Ces deux ouvrages sont des recueils de nouvelles qui ré-explorent ces contes de Grimm, Perrault ou encore Madame de Villeneuve qui ont bercé notre enfance… « La Belle au Bois Dormant », « Blanche Neige », « La Belle et la Bête », « Rapunzel » et même « Le Chat Botté », tout y passe! D’un côté, nous avons Angela Carter qui met l’accent sur la sensualité et parfois même sur l’acceptation de leur propre animalité par ses personnages féminins (un aspect qui plait beaucoup à mon côté « femme des cavernes »), de l’autre nous avons Pierre Dubois qui met en scène toutes les petites bassesses et certains vices du genre humain.

Bien évidemment, les deux ouvrages étant des recueils, on pourra trouver l’ensemble inégal – il est normal que sur plusieurs histoires nous ayons chacun nos préférences – et parfois répétitifs. C’est très visible chez Angela Carter qui va nous offrir plusieurs versions d’un même conte, et chez Dubois, dans les différentes nouvelles impliquant le personnage de Perthwee et ses enquêtes extraordinaires, un peu capillotractées (pas mal pour Rapunzel, mouhahaha!). Un petite déception pour Dubois, mais plus à cause de la couverture du livre que de son écriture, truculente et fleurie: on y voit une grenouille couronnée, j’espérais donc une variante de l’histoire de La Princesse et la Grenouille. Or, il n’en est rien! Autre petit bémol, propre aux deux auteurs: ils donnent parfois l’impression d’étaler une certaine érudition en matière d’art et de littérature alors que cela n’est pas vraiment nécessaire à l’avancée ou à la compréhension de l’histoire. J’aime beaucoup lire des ouvrages bien documentés, mais quand on reste dans le registre des contes, une simple description de la somptuosité d’un tableau ou autre objet me suffirait. Après, concernant Angela Carter, je sais qu’il s’agit d’une universitaire, il y aurait peut-être un « codage » en rapport avec ses histoires, mais sans note de bas de page ou postface, ma foi, j’ai parfois eu l’impression de passer à côté de certaines choses malgré mon grand intérêt pour son recueil.

En revanche, les deux ouvrages, qu’il s’agisse de Dubois ou Carter, sont très bien écrits – très bien traduit dans le cas d’Angela Carter.

La Compagnie des Loups – Angela Carter

Concernant La Compagnie des Loups d’Angela Carter, la nouvelle qui donne son titre au recueil a été adaptée au cinéma par Neil Jordan dans les années 1980. Universitaire et féministe, ses héroïnes de conte sont principalement des femmes fortes et surtout des jeunes filles curieuses. Dans « Le Cabinet Sanglant » (Barbe-Bleue) ou « La Compagnie des Loups » (Le Petit Chaperon Rouge), elles découvrent leurs propres désirs pour mieux s’en accommoder et les apprivoiser. Dans deux ré-écritures de La Belle et la Bête, « M. Lyon fait sa cour » et « La jeune épouse du Tigre », la Belle ne change pas la Bête en prince, mais se change en bête. On est loin de la douceur et de la soumission féminine souvent prônée (pas toujours, si l’on considère les contes d’Andersen, ou encore les morales doubles qui révèlent l’ambiguïté des contes de Perrault) par les contes anciens… Le tout se passe évidemment dans un cadre somptueux, une immense forêt sombre et lugubre, ou l’ambiance feutrée d’une vaste demeure gothique, pleine de boiseries sombres, de livres précieux, de tapisseries et lustres scintillants. On y a parfois de belles voitures de luxe et le téléphone, qui permet à une héroïne en danger d’appeler sa mère à la rescousse lorsqu’elle découvre une chambre secrète où son nouvel époux a assassiné ses précédentes conjointes.

Dans La Compagnie des Loups, j’ai particulièrement aimé « Le Cabinet Sanglant » (The Bloody Chamber qui donne son titre original au recueil en anglais), qui voit une jeune fille de dix-sept ans, belle et éduquée, quitter sa mère à Paris pour rejoindre en Bretagne le manoir de l’homme bien plus vieux qu’elle vient d’épouser… avant de faire de macabres découvertes dans une partie secrète de la demeure. Elle découvre également, avec cet homme, le désir charnel, et devient une femme adulte, décidée et forte. Autres nouvelles qui m’ont marquées, « La Compagnie des Loups » et « Le Chat Botté ». La première fait la part belle  à la séduction du loup (je suis moi-même « femme des cavernes » et FOLLE des loups alors vous pensez) – car « en chaque loup se cache un homme » – nous contant l’histoire d’une jeune fille qui se balade en forêt malgré les mises en garde de ses parents et les horribles histoires de lycanthropie pour aller voir sa grand-mère. En chemin, elle rencontre un très beau jeune homme, un gentilhomme sorti chasser, qui fait avec elle un étrange pari.

Quant au « Chat Botté », il est HILARANT. Je vous assure, c’est la nouvelle la plus amusante de tout le recueil: racontée par le chat lui-même qui nous gratifie de ses réflexions profondes sur les rapports homme-femme et l’érotisme, on assiste aux péripéties de son jeune maître tombant désespérément amoureux et mettant tout en oeuvre pour conquérir la belle, une jeunette maquée avec un vieux barbon qui ne la comble pas. Une scène en particulier, la « scène d’amour » tandis que le chat fait le guet, m’a particulièrement amusée tant le sens de la formule y est efficace. Je me demande d’ailleurs si le Chat Potté de Shreck n’est pas une variante édulcorée de ce petit polisson de chat!

Les Contes de Crimes – Pierre Dubois

Pierre Dubois, dans ses Contes de Crimesmet en scène des stratagèmes et des crimes plus ou moins directement liés à l’univers des contes. La plupart pourraient se passer de nos jours en France, en Belgique et en Angleterre, et ce qu’il y a sans doute de plus perturbant de prime abord est le contexte plutôtterre-à-terre où le merveilleux n’a pratiquement pas sa place. On y voit des hommes et des femmes mettant tout en oeuvre pour se débarrasser de leur conjoint – par l’hypnose dans « La Belle au Bois Dormant », par une mise en scène très élaborée dans « Petite Table, Couvre-Toi ». On retrouve « Cendrillon » aux prises avec ses demi-soeurs sadiques et un prince lubrique, et dans plusieurs contes, un dandy détective spécialisé en fées et autres gnomes, C. Marmaduke Perthwee qui enquête sur un meurtrier faisant ressembler ses victimes à Blanche-Neige et sur une affaire mélangeant les histoires de Rapunzel et de La Belle et la Bête.

Trois contes en particulier m’ont marquée. Tout d’abord, « Le Petit Chaperon Rouge », extrêmement dérangeant, qui aborde sans ambages le sujet de la pédophilie. Il est très, très glauque et tout prend une autre tournure lorsque le lecteur réalise que le prédateur n’est pas forcément celui que l’on croit. À mon sens, le personnage mérite tout de même ce qui lui arrive, car c’est un vrai dégueulasse. Bref, à ne pas mettre entre toutes les mains.

Ce recueil m’a également fait redécouvrir un conte que j’avais oublié, mais que j’ai particulièrement aimé dans mon enfance, celui de « Riquet à la Houpe »: on y assiste aux pérégrination d’un jeune homme difforme, amoureux de la très belle épouse délaissée de son meilleur ami… un chirurgien plasticien dont il requerra les services pour avoir une chance de conquérir sa dulcinée. A ses risques et périls bien évidemment.

Quant au troisième conte qui m’a marqué, c’est pour moi un coup de génie: il s’agit de « Peter Pan ». Il ne fait pas partie du répertoire des contes à proprement parler, mais l’histoire, telle qu’elle est contée dans le recueil, avec son twist final dérangeant, se joue à Londres, et mélange la légende de l’enfant perdu à une autre légende… du crime. Mais cela, je vous laisse le découvrir par vous-même.

Conclusion – Des histoires à redécouvrir

Si vous n’avez pas peur de lire quelque chose de farfelu et d’inattendu, tour à tour drôle et sombre, sensuel ou carrément glauque, je vous conseille ces deux recueils qui ont satisfait mes penchants un peu tordus (ouais, enfin, jusqu’à un certain point, j’ai beau être Scorpion, je ne pense pas être un monstre) et mon sens de l’humour sombre. J’ai beaucoup aimé la sensualité soft et gothique de La Compagnie des Loups, apprécié le style étrange des Contes de Crimes. A mettre entre les mains des curieux avides de littérature… D’ailleurs, je pense que La Compagnie des Loups se prêterait assez bien à « Mars au féminin », pour celles et ceux qui voudraient découvrir une réécriture des contes au féminin, autre que les livres qui fleurissent ces dernières années, puisque le recueil est initialement paru en 1979.

J’espère que vous avez apprécié ce petit article surprise, qui vous donnera envie de lire ces recueils, que j’ai lus il y a un moment déjà, et que vous n’avez pas manqué ma dernière chronique ciné (je me suis craquée, alors zut!). Je vous dis donc à très vite pour de nouvelles chroniques, car ça y est, j’ai un peu décollé dans la suite des Magicians, et j’ai reçu un SP qu’il me tarde de lire! Ça va sans doute me sortir de ma panne de lecture!

Blanche Mt.-Cl.


Thés idéaux pour les accompagner: Pour les contes d’Angela Carter, je vous conseille le Thé Camelia (thé blanc, fraise, litchi, rose) de chez Ladurée, et pour ceux de Pierre Dubois, je verrais bien un simple Earl Grey style English Breakfast, bien basique.

Titre: La Compagnie des Loups
Auteur: Angela Carter
Editions: Seuil
Collection: Points
208 p.
Parution: Novembre 1997 (Rééd.)
Prix: 6,10 €

Titre: Les Contes de Crimes
Auteur: Pierre Dubois
Editions: Gallimard
Collection: Folio
304 p.
Parution: Avril 2009
Prix: 7,50 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

6 réflexions au sujet de “Contes sombres et glauques – Deux recueils à (re)découvrir”

  1. C »est chouette d’avoir écrit une chronique sur ces deux livres! Je ne connaissais pas du tout celui de Pierre Dubois, il faudra que j’y jette un oeil à l’occasion.
    Pour Carter c’est vrai que toutes les références littéraires et artistiques peuvent être étouffantes dans certaines nouvelles. Mais c’est aussi ce que je trouve intéressant, à chaque relecture, j’y découvre un clin d’oeil que je n’avais pas vu avant et qui ouvre d’autres pistes d’interprétation…
    J’ai vu que quelqu’un t’a recommandé les réécritures de Tanith Lee, si ça t’intéresse en anglais il y a aussi le recueil « Kissing the Witch » d’Emma Donoghue qui est très bien!

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  2. J’aime beaucoup les réécritures de contes de Angela carter (et j’adore l’adaptation filmée de Jordan ! Un bijou !). Pas lu le recueil de Dubois mais j’avoue qu’il ne me fait guère envie…
    Côté réécriture de contes, si jamais tu lis dans la langue de Shakespeare, Tanith Lee en a fait des splendides elle aussi (voir notamment le recueil Red as Blood or Tales from the Sisters Grimmer). Et côté BD il y a l’excellente série de comics Fables ! (un petit coup de mou dans l’intrigue au milieu mais ça repart vers l’excellence ensuite)
    (ok, j’avoue, j’aime beaucoup les réécritures de contes ^^)

    Aimé par 1 personne

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