À la recherche de la grâce – Silence (Martin Scorcese, 2016)

Je suis stupéfait d’avoir reçu la grâce de faire ce film maintenant, à ce moment de ma vie.
Martin Scorcese

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

J’espère que vous passez un bel hiver exceptionnellement doux plein de lecture, de films et de cocooning. Me voici de retour après un bilan assez copieux avec, pour la première fois depuis la création du blog, et également depuis l’annonce de sa diversification, une chronique dédiée à un film ni SFFF, ni geek, ni rien de tout ça, depuis ma volonté de diversifier les thèmes.

J’ai longtemps atermoyé avant de présenter tout ça, car je voulais être certaine de bien comprendre ce film et de lui rendre justice. Roulement de tambour (ou plutôt de taïko). J’y ai régulièrement fait allusion depuis l’an dernier, qu’il s’agisse de la lecture du roman dont il est adapté, et depuis mon visionnage de cette automne… il s’agit ni plus, ni moins que de Silence de Martin Scorcese. Comme vous le savez, il n’est à attendre aucune objectivité de ma part, je chronique en général ce que j’apprécie…Et pour le coup, c’est vraiment une œuvre, écrite et filmée, qui m’a beaucoup touchée. Je parlerai du film, mais je ferai également allusion au roman dont il est tiré, et à son auteur, Shûsaku Endô dont le parcours est très marqué par les thèmes abordés dans le film.

Voici une chronique un peu longue, puisque je fais souvent des allers et retours entre le roman et le film! J’espère ne pas vous barber. Je vous invite donc à me suivre dans ce voyage étrange et clandestin, au Japon du XVIIe siècle…

Mission à risques

Nous sommes au XVIIe siècle. Le jeune père jésuite Sebastião Rodrigues (Andrew Garfield) raconte comment lui et son confrère et ami, Francisco Garupe (Adam Driver), demandent à partir pour le Japon enquêter sur le sort du père Cristóvão Ferreira (Liam Neeson), leur maître spirituel. En effet, on raconte qu’il aurait apostasié. Les deux jeunes hommes souhaitent enquêter pour infirmer cette rumeur, et si possible, retrouver Ferreira. A la recherche d’un guide, ils font la connaissance de Kichijiro (Yosuke Kubozuka), un pêcheur japonais alcoolique et chrétien qui aurait fui son pays pour sauver sa vie.

Arrivés clandestinement sur le rivage japonais, les deux hommes sont laissés en plan par Kichijoro, mais accueillis par les habitant d’un village, dont la foi chrétienne est maintenue vivace par Mokichi (Shin’ya Tsukamoto). Malgré l’accueil chaleureux des villageois, Rodrigues et Garupe doivent vivre dans la clandestinité, cachés en permanence. Les nerfs à vif, cherchant toujours à savoir ce qu’est devenu Ferreira, ignorant à qui ils peuvent ou non faire confiance, ils découvrent la répression féroce dont font l’objet les Japonais convertis… La question qui se pose est la suivante: seraient-ils capables d’abjurer leur foi pour leur éviter la torture et la mort? Est-ce ce que Ferreira aurait pu faire?

Garupe et Rodrigues sur le départ pour une aventure qui ne les laissera pas indemnes… – Source: Imdb
Une adaptation littéraire

Commençons par la petite histoire. Avant que ma vie prenne le tournant du graphisme, je suis passée par l’université où je me suis spécialisée en histoire contemporaine/civilisation germanique, mais lors de mes années de licence, je m’étais beaucoup intéressée, comme objet d’histoire et de culture, au fait et aux ordres religieux. Un boulot sur les Jésuites, en UE d’histoire moderne, m’avait fichtrement passionnée, et cet intérêt m’est resté. Lorsque j’ai lu le roman de Shûsaku Endô l’an dernier, après avoir appris que le film, que je voulais voir, était une adaptation littéraire, je me suis étonnée que Martin Scorcese se soit attelé à cette œuvre. En effet, malgré mon intérêt pour le réalisateur, je ne connaissais que Shutter Island, Aviator, Les Infiltrés, j’avais vu un morceau du Loup de Wallstreet, un autre de Taxi Driver… et j’ai depuis visionné Les Affranchis et New York, New York. Des œuvres dont la mise en scène assez foisonnante, chatoyante, parfois bruyante et souvent violente, à la limite du baroque, en regard de la sobriété du roman Silence. Que diable avait pu faire Scorcese d’un tel ouvrage?

Le roman de Shûsaku Endô est paru dans les années 1960. Silence, encensé par la critique, est lauréat du prestigieux prix littéraire Tanizaki en 1966. Entre roman épistolaire et compte rendu, inspiré de personnages ayant réellement existé, il retrace le parcours de Rodrigues à la recherche de Ferreira, mais également de sens, alors qu’il affronte le silence divin face aux violences dont sont victimes les chrétiens japonais. Il questionne la nécessité du martyre pour prouver sa foi. Récit d’un voyage, à la fois concret et spirituel, au cœur d’une époque particulière, qui nous est livré par un écrivain qui s’est souvent penché sur la question de la foi catholique au Japon. En effet, Shûsaku Endô est né de mère convertie au catholicisme, et après son enfance en Mandchourie, revient avec elle au Japon où il reçoit le baptême en 1934, époque où l’Empire du Japon, régime militariste et nationaliste, voit d’un mauvais œil le christianisme, issu d’une culture étrangère. L’expérience personnelle d’Endô marque beaucoup ses écrits, d’une grande sobriété, et il reste très attaché au thème religieux – je ne connais pas assez la vie de l’auteur, mais peut-être pour affirmer son individualité, ou une sorte d’exutoire à ce déchirement entre sa foi et d’autres éléments de la culture japonaise, je l’ignore – mais aussi au quotidien de gens simples.

Je ne vais pas vous faire le détail de la bio de Martin Scorcese, mais sur un plan purement individuel, de par son attachement à la foi catholique et de par son passé d’enfant à la santé fragile, Scorcese s’est senti proche de l’auteur, et des problématiques qui lui tiennent à cœur. Pour ma part, ne connaissant pas bien la filmo de Scorcese à l’époque de la sortie de Silence, j’ignorais à quel point elles avaient de l’importance dans son œuvre. En effet, j’ai appris au cours de mes recherches que le réalisateur était fasciné par la vie des saints, et par ceux qui ont tenté de marcher sur les traces du Christ (en même temps, avec La Dernière tentation à son actif, j’aurais peut-être dû me douter de quelque chose…). La lecture de Silence l’a profondément marqué, de par l’humanisme et la compassion qu’il met en avant à travers la foi simple des villageois japonais et l’attachement et la reconnaissance suscités chez les deux jeunes prêtres par la chaleur de leur accueil.

Séparation de Rodrigues et de Mokichi – Source: Imdb
Ichizo et Mokichi exposant la situation aux deux prêtres – Source: Imdb

Le projet d’une adaptation a mis du temps à se mettre en place: dès les droits achetés au début des années 1990, un scénario n’a émergé qu’en 2006. Entre processus juridique, problèmes financiers, choix des acteurs et des lieux de tournage à Taïwan, la machine est mise en branle en 2015. Tournage difficile, marqué par des accidents et la mort d’un technicien, mais également par une météo fluctuante. Indéniablement, Scorcese nous offre un très beau casting avec Liam Neeson, Andrew Garfield – que j’ai découvert dans ce film – et Adam Driver, mais aussi avec des acteurs japonais débordant d’humanité, comme Shinya Tsukamoto et Yoshi Oida dans les rôles des bienveillants Mokichi et Ichizo, ou encore Yosuke Kubozuka campant l’énigmatique Kichijoro. Les deux interprètes principaux eux-mêmes ont fait l’objet d’une préparation religieuse chez les Jésuites pour entrer  dans le rôle, et ont opéré une modification physique impressionnante en perdant chacun plus de vingt kilos – petit commentaire personnel, à certains moments, je me suis demandé si l’on ne devait pas leur apporter les sels entre deux prises au cas où ils s’évanouissent. Andrew Garfield au visage plein et jeune semble avoir pris dix ans d’un coup dans les dents, ce qui, soyons honnête, ne lui va pas si mal, et Adam Driver, qui a de base une « gueule » particulière paraît  s’être momifié vivant.

Alors, alors… Silence, A Marvel and Star Wars Story: c’est l’histoire de Spider-Man qui part au Japon avec Kylo Ren sauver Maître Quigon-Jin. Désolée, je n’ai pas pu m’empêcher de faire la blague au vu du casting. 😉 En réalité, au niveau du storytelling, le film est, à quelques détails près (par exemple, dans le livre, Garupe et Rodrigues partent avec un autre larron que, malade, ils doivent larguer à Macao),   plutôt fidèle – on aurait presque un jeu de mot pour le coup – au roman de Shûsaku Endô, quoiqu’un peu plus nerveux. On y retrouve le fil des événements principaux, les points de vue de la narration – c’est toujours Rodrigues qui raconte pendant les deux tiers du film, c’est à travers son regard que le spectateur, comme le lecteur, vit ses découvertes et ses questionnements.

La complicité des deux protagonistes principaux prend de l’épaisseur à l’écran, éclairant un peu certaines ellipses du roman. En effet, Rodrigues et Garupe sont clairement amis dans le livre, (ils doivent avoir vingt-sept, vingt-huit ans dans l’histoire) ayant eu tous deux la révélation d’une vocation très jeune. Il existe une réelle affection entre eux, même si les deux hommes ont une différence de style indéniable. Dans le livre, comme dans le film, Rodrigues paraît plus mesuré, plus dans la douceur et le questionnement, tandis que Garupe est beaucoup plus dogmatique, sans pour autant être malveillant car Endô le présente avenant et plutôt souriant et enthousiaste, bien que plus « brut » que son compagnon. Dans l’ensemble, Garfield et Driver s’en sortent bien, même si le second me paraît un peu plus dark que dans le livre. Et pourtant, si j’ignore quelles ont été les relations des deux interprètes sur le tournage, dans la première partie du film, avant qu’ils ne partent chacun de leur côté, le duo fonctionne bien dans l’histoire. Je revois le regard perplexe, qui m’a faite sourire – la magie de l’expressivité d’Adam Driver – de Garupe en mode « Merde, je fais quoi maintenant? » vers son ami, tandis qu’une Japonaise vient se confesser dans sa langue, et que, bien sûr il n’y pige que dalle. Ou cette scène où ils se séparent, cette accolade affectueuse entre ces deux grands gars émaciés. Et cet échange qu’ils ont, comme une déclaration d’amitié malgré leurs différences, comme deux vrais potes,  deux compagnons de galère, est d’autant plus touchante quand on connaît la tournure du roman.

Arrivée clandestine de nos deux padres, accueillis par Ichizo, dans un esprit très « retour dans les catacombes » – Source: Imdb
Messe clandestine – Source: Imdb

Si le film a reçu une récompense en tant qu’adaptation, car on ne peut nier qu’il respecte l’œuvre originale, j’en ai entendu du bon et du moins bon: on loue souvent la beauté de l’image, la puissance du contenu et la fidélité au roman, mais certains critiques ont trouvé certaines scènes contemplatives et inutilement longues. Pour ma part, j’appréhendais quelque peu cet aspect, une partie du roman consistant à une errance physique et spirituelle de Rodrigues, ainsi qu’à sa vision, impuissant, du supplice de ces Japonais, je me demandais si je ne ferais pas un peu chier, mais ça n’a finalement pas été le cas. Ceci dit, il y a clairement du trip mystique à la Scorcese, probablement du fait qu’il ait, à l’origine, retrouvé dans le roman d’Endô des éléments qui faisaient écho à ce qu’il avait en lui – et n’oublions pas le long moment d’errance de Rodrigues après sa séparation d’avec Garupe, au cours de laquelle il a des visions. Par ailleurs, et c’est peut-être les critiques qui m’ont le plus mis la puce à l’oreille, Silence a aussi été interprété comme une apologie de la mission avec des personnages aveuglés par leur foi… Bon. J’entends bien la critique et c’est vrai que du point de vue de spectateur d’aujourd’hui, qui a vu triompher la science et la rationalité, ainsi qu’éclater de nombreux scandales bien crades au sein de l’Église, cette vocation, cette foi, cette adhésion à un dogme et cette inspiration suscitée par la vision christique a quelque chose de fort étrange. Cependant, on parle d’une histoire d’hommes d’Église, persuadés de répandre la « bonne parole » au XVIIe siècle, donc on se doute que les gars, sans être plus cons que la moyenne, et instruits dans ces idées, ne sont certainement pas des philosophes des lumières ou des hippies. Donc pour moi, s’offusquer de voir des mecs croyants et convaincus de détenir une vérité universelle, quand on décide d’aller voir un film de Jésuites qui se passe au XVIIe siècle, c’est un peu comme s’offusquer de voir deux mecs qui s’embrassent dans un film avec des héros gay: je trouve ça un peu con. Aussi, je trouve dommage que la perception d’un sujet biaise souvent celle qu’on en a d’un film et de ses qualités artistiques, que ce soit négatif et positif…

D’autant plus que le roman d’Endô, comme le film de Scorcese, met plus d’une fois en avant l’absurdité du dogmatisme, et l’importance de la compassion, comme nous allons le voir.

Les Japonais chrétiens en attente de connaître leur sort… – Source: Imdb
Des thèmes chers à Endô mis en image

N.B. Rapide petit point historique, avant de passer aux choses sérieuses. En effet, plusieurs tentatives ont lieu pour bannir le christianisme du Japon. C’est l’édit de 1614 qui signe la fin du catholicisme au pays du Soleil Levant. Il s’agit de détruire l’influence des Jésuites: outre leurs activités d’évangélisation, ceux-ci se sont un temps, avec d’autres ordres mendiants, impliqués dans les conflits entre les différents seigneurs locaux, leur stratégie s’appuyant d’abord sur les nobles convertis pour répandre le christianisme. Plan auquel l’Ordre renonce assez vite, mais le mal est fait. Je ne vais pas vous faire toute l’histoire tant elle est complexe, mais en résumé, pour les autorités de ce pays dont la stabilisation politique est relativement récente, il s’agit de se protéger d’une éventuelle invasion européenne, comme au Nouveau Monde. Comment leur donner tort?… Mais dès lors, ce sont les Japonais convertis qui en souffre. La pratique de leur religion est sévèrement punie et donne lieu, pour celles et ceux qui ne souhaitent pas abjurer en foulant au pied l’e-fumi (une image sainte représentant la Vierge et/ou le Christ), à des condamnations spectaculaires pour marquer les esprits. Faits sur lesquels s’appuie le roman d’Endô et le film de Scorcese.

Et ce qui m’a frappée, dès le début, c’est le traitement de la notion de « silence ». Ça paraît très bateau dit comme ça, mais en bonne amatrice de cinoche et en bonne lectrice imprégnée du roman, je me demandais si le film allait être sans musique pour bien marquer le truc. Dès l’intro, j’ai pensé: « Bingo! » J’ai su que déjà, je kifferais l’ambiance. Écran noir, bruit de nature qui s’amplifie, jusqu’à se taire brusquement… et le titre apparaît simplement. BIM. C’est couillon, c’est simple, mais efficace. J’ai dès lors été fort attentive pendant tout le reste du film. Le fait est que la musique est très peu présente tout au long de Silence, et le récit y gagne vraiment beaucoup, des notes tonitruantes auraient sans doute ajouté un pathos inutile, alors que certaines scènes, dont la séquence d’ouverture, sont déjà particulièrement dures. La quasi-absence de musique, hormis dans ces scènes d’errance de Rodrigues en pleine hallu une fois laissé à lui-même, fait écho au silence divin qui laisse l’être seul face à lui-même.

Le samouraï et Grand Conseiller Inoue Masashige (figure historique existante) tient entre ses mains le destin de Rodrigues – Source: Imdb

L’univers visuel semble avoir été créé au cordeau. La photographie a quelque chose de très graphique, entre une nature tour à tour sereine ou écrasante, et la mise en scène de sociétés policées avec leurs codes, leur ordre quasi-géométrique. Outre la quasi-absence de musique, l’image aussi rend l’être petit, écrasé, et ce dès les premières minutes. Tour à tour, les êtres se découpent, minuscules, qu’il s’agisse de Ferreira assistant avec impuissance au supplice de Japonais au bord de sources chaudes, ou de Rodrigues et Garupe voyant leurs compagnons attachés à des croix face à la mer, de Rodrigues errant dans les collines après avoir quitté un visage déserté par sa population chrétienne arrêtée. Ce qui traduit d’autant plus le tourment intérieur du narrateur face à ses questionnements.

Autre raison de solitude, c’est un véritable choc culturel qui s’opère. Entre deux civilisations. Je pense notamment à ce long plan séquence où Rodrigues, après sa séparation d’avec Garupe, se retrouve emprisonné le temps de son procès par les autorités japonaises et assiste, à travers les barreaux de sa prison, aux exécutions et aux tortures des convertis japonais. Barreaux qui le retiennent, mais le maintiennent aussi comme élément extérieur d’une culture à laquelle il n’appartient pas, et où le système de croyances qu’il prône n’a absolument rien à faire.

Mais ce serait beaucoup trop simple s’il s’agissait uniquement du choc culturel, car il s’agit également d’un choc humain. Car Rodrigues et son compagnon découvrent un contraste saisissant entre leur univers protégé et la vie terrible des paysans japonais dans la crasse et dans la boue (d’après ce que j’ai pu en lire, le sort de cette partie de la population, à la merci des seigneurs locaux, était peu enviable au XVIIe siècle), un grand contraste entre la réalité quotidienne des villageois sur place et les institutions rigides de sociétés policées avec leurs normes et leurs lois, pour absurdes qu’elles soient. Qu’il s’agisse de l’Église romaine ou de la société féodale japonaise, pourtant si différentes tant au niveau du système de valeurs comme des croyances, tout est carré, ordonné (un comble pour une affaire de prêtres), qu’il s’agisse d’architecture toute blanche et baroque dans les premières minutes du film, ou des juges japonais alignés avec leurs éventails et leurs tenues opulentes dans des plans dignes de Kurosawa (vous verrez dans la bande annonce). Dans une société aussi rigide et dure que celle-ci, les deux prêtres rencontrent des gens simples menant une vie harassante, pour qui la foi chrétienne, avec des concepts jusque là inconnus pour eux, est un réconfort, ainsi qu’une plus grande simplicité dans la spiritualité par rapport aux dogmes qu’on leur a enseigné. Ainsi, dans Silence, des gens comme Ichizo ou Mokichi n’attendent que la venue de padres de l’étranger pour leur dire la messe – parfois au propre comme au figuré, malheureusement pour eux – mais tiennent comme à la prunelle de leurs à de petits colifichets comme une petite croix en paille ou une perle de rosaire. Il est d’ailleurs très touchant, de voir, incarnés par des acteurs et plus seulement à travers les pages d’un livre, ces paysans japonais, obligés de se cacher, mais qui accueillent avec tant de simplicité et de gentillesse Rodrigues et Garupe.

Kichijiro au milieu des villageois – Source: Imdb

Il y a donc le choc culturel, humain et pour ainsi dire émotionnel dès lors que les deux prêtres, vivant dans un trou sous une masure, tendus comme des arcs du fait de la clandestinité, prennent conscience des dangers courus par leurs hôtes, et de leurs devoirs en tant qu’hommes d’église envers ces convertis qui souhaitent pouvoir pratiquer leur religion. Il en résulte une tension permanente, voire une certaine nervosité dans la mise en scène (comme souvent chez Scorcese quand j’y pense), et surtout dans le jeu des deux interprètes principaux. Outre leur amaigrissement effrayant qui leur donne l’air de ne tenir que par les nerfs dans un espace confiné, il dégagent beaucoup d’humanité. Je connaissais déjà Adam Driver que je trouve impressionnant – c’est le genre d’acteur qui vous attrape l’œil de par son physique peu ordinaire, et qui vous cloue dans votre fauteuil rien que par le regard – et qui campe un Garupe, certes moins important que les autres protagonistes, mais avec une réelle présence, qui est plus méfiant (surtout envers Kichijiro) mais pas moins bienveillant que son camarade auquel il tient visiblement, et tout aussi capable de lui lancer un regard noir à vous faire croire que vous allez griller en Enfer lorsqu’il n’adhère pas à ses idées sur la foi. Mais j’ai découvert Andrew Garfield qui m’a beaucoup touchée dans le rôle de Rodrigues, avec sa petite tête de jeunot tout frêle, et cette colère qu’il laisse éclater: au-delà d’un homme d’église, on sent la souffrance d’un jeune homme qui voit son idéal mis à mal par une réalité violente. Oscillant entre compassion, colère, folie, impuissance et dilemme, mais toujours avec énergie, parfois celle du désespoir, c’est toute la palette des émotions humaines qui se déploie avec Rodrigues sous couvert de religion. En même temps, si l’on se met une minute à sa place et à celle de son camarade, même sans être croyant, il est aisé d’imaginer et de comprendre l’horreur de leur situation et de celles des Japonais convertis. Si l’on croit en un Dieu d’amour, comment penser qu’il puisse tolérer de telles cruautés? Doit-on vraiment abjurer, et donc renier ce en quoi on croit et à quoi on a dédié sa vie, pour éviter qu’elles se produisent? Dans Silence, il y a deux façons de gérer: Garupe qui, tout en se sentant redevable et investi d’un devoir envers les villageois du coin, s’accroche au dogme et à l’image du martyr jusqu’au désespoir, et Rodrigues qui se trouve ébranlé et se questionne. L’orgueil blessé du religieux, ou le doute angoissé de l’homme.

Parce que, et c’est là-dessus que repose le récit, au-delà du voyage et de l’aventure humaine, le récit de Rodrigus est un parcours spirituel, à un moment où il va devoir se défendre en tant que prêtre, en même temps qu’il doute. C’est l’histoire d’un dilemme que le roman d’Endô et le film de Scorcese mettent en scène. Rodrigues est effrayé à l’idée de perdre la foi à cause du silence de Dieu, autant qu’à celle d’abjurer en foulant au pied l’image du Christ qui, dans les moments de doute, lui apporte du réconfort. Après que Garupe et lui soient partis chacun de son côté dans une communauté différente en vue d’enquêter sur le sort de Ferreira, après qu’il ait un long moment marché seul en territoire inconnu, avant d’être rejoint par Kichijiro, le padre tombe aux mains des autorités japonaises. Tour à tour emprisonné, humilié et obligé d’assister à des tortures et exécution, on peut dire qu’il en chie. Certes pas autant que les chrétiens japonais qui se font estourbir, mais sa souffrance morale atteint des sommets. Il faut dire que la stratégie des autorités locales, sous l’égide du Grand Conseiller Inoue Masashige, est la suivante: faire craquer les prêtres soit en leur faisant un procès où ils mettent en avant l’absurdité de l’évangélisation et son incompatibilité avec la culture japonaise (voir plus haut sur le visuel) tandis que Rodrigues s’escrime à leur expliquer l’universalité du message christique, soit en tourmentant leurs ouailles sous leurs yeux – quand on aime l’histoire des idées, ce moment est intéressant, quand bien même les arguments, d’un côté comme de l’autre, paraissent vaseux. Déjà ébranlé par ce à quoi il a assisté auprès des villageois qui l’ont accueilli (mais de cela je ne vous dirai rien de plus pour ne pas spoiler), le jeune padre voit de plus en plus la volonté de prétendre suivre le chemin de Jésus par le martyr comme de l’orgueil, et pousse très loin la réflexion sur le sujet tandis qu’il côtoie d’autres Japonais chrétiens en prison, et qu’il retrouve Ferreira brisé, fermé à la foi. Il est intéressant de voir, et je me demande s’il n’y a pas là une malice de la part de Martin Scorcese, qu’au fur et à mesure que Rodrigues s’éloigne de cette perception dogmatique du martyr, qui ne sauve aucune vie, son apparence physique se rapproche de celle, ascétique, que l’on prête au Christ dans l’art. Comme si son lâcher-prise avec ce que l’Église lui a appris, au profit du contact humain, l’en rapprochaient – ouais je pousse le bouchon loin, mais pardonnez-moi, si mes années de fac m’ont bien appris un truc, c’est à trouver un sens biscornu derrière toute chose…

Il pousse la chose si loin qu’il pardonne toujours à Kichijiro, ce pêcheur japonais censé être son guide sur place, qui le lâche plusieurs fois et qui le donne même aux autorités, mais qui après chaque coup pendable revient vers lui pour lui demander pardon: cet énigmatique Japonais, chrétien et gravement traumatisé, qui a plusieurs fois abjuré pour sauver sa vie après avoir vu sa famille massacré, qui boit comme un trou, est, d’après ce que j’ai lu, le personnage favori de Scorcese. Il faut dire que si l’on s’en tient à l’inspiration biblique, c’est un peu la présence de cet énergumène qui donnerait à Silence la dimension d’une fable, car tel Pierre qui renie plusieurs fois le Christ avant de devenir le premier chef de son église, on retrouve toujours Kichijiro quelque part, agenouillé auprès de Rodrigues et guettant son absolution, dans l’optique d’un Dieu d’amour compatissant (personnellement, pour fascinants que soient le personnage et son interprète, je l’aurais viré depuis longtemps à coup de pied au cul, mais ça n’engage que moi). C’était la minute « exégèse ».

Ferreira impuissant face à ses ouailles soumises à un cruel supplice – Source: Imdb

Enfin, ce que je retiendrai de Silence, c’est que Scorcese est parvenu, à travers l’humanité des interprètes, à faire ressortir celle des personnages du roman, mis face à un contexte très violent, auquel certains d’entre eux n’étaient pas préparés, et leur rapport à la foi. Rodrigues, tour à tour compatissant et révolté, désireux de sauver des vies et ne comprenant pas le silence divin, avec lequel le lecteur et le spectateur souffre. Garupe s’accrochant à sa foi et à son dogme jusqu’à un acte aussi désespéré qu’inutile, mais que bizarrement, aussi bien dans le livre que das le film on ne peut pas détester. Ferreira, brisé par les tortures qu’il a vues et subies au point d’abjurer et de renoncer à son identité – sort terrible s’il en est.  Kichijiro, oscillant entre le désir de sauver sa vie, mais cherchant toujours à se rattraper en retournant auprès de Rodrigues. Tous ces personnages sont, dans une certaine mesure, victimes des circonstances particulières de cette histoire, de l’absurdité d’une époque où certaines valeurs et croyances sont considérées comme incompatibles. Ferreira est victime de son aveuglement de missionnaire qui a coûté la vie à des Japonais et qui a fini par lui coûter sa foi. Kichijiro, des persécutions et de ses propres démons. Garupe et Rodigues, sur les nerfs et au bord de la folie, sont les victimes des erreurs des missionnaires passés avant eux et dont l’œuvre a mis en danger les convertis, mais l’un le sera aussi d’un désespoir induit par son propre aveuglement, et l’autre, à un certain point, de son abnégation.

Conclusion – Un beau moment de cinéma

Silence m’intéressait depuis longtemps – à dire vrai depuis que j’avais entendu parler de sa sortie il y a quelques années, et que j’en avais vaguement parlé avec mon père qui s’intéresse aussi beaucoup à l’histoire du Japon, et parce que j’étais curieuse de voir un film de Scorcese récent sans DiCaprio. 😄 Les personnes qui me connaissent ne s’étonnent plus que j’aie ces goûts cinématographiques bizarres et mon goût pour les causes cinématographiques perdues. (Et puis n’oubliez pas que j’ai été moine dans une vie précédente! 😆) D’autant plus que Silence, ne me semble pas être considéré comme une œuvre majeure de Scorcese, bien qu’il lui ait tenu à cœur, peut-être au plus le voit-on comme une émanation d’une obsession pour le mystique. On ne peut nier sa présence, dans la beauté visuelle à couper le souffle de la photographie. Mais qu’on se le dise, tout comme le roman d’Endô, auteur travaillé par son identité de Japonais catholique, il s’agit d’un point de vue, d’un ressenti. Et c’est ce que, je pense, il faut garder en tête quand on lit le livre et qu’on visionne le film.

Rodrigues aura beau faire, il laissera toujours, toujours Kichijiro revenir vers lui – Source: Imdb

Après avoir lu le roman, que j’ai beaucoup aimé pour ce mélange d’émotion et de réflexion, de questionnement de la foi, du martyre et de la compatibilité entre une croyance occidentale et un mode de vie oriental, j’appréhendais le visionnage de Silence. Et bon Dieu (sans mauvais jeu de mot), mes diverses petites plaisanteries et ma foncière incroyance mises à part, je n’ai finalement pas été déçue. C’est pour moi une très belle adaptation, dont le propos, qu’il s’agisse du livre d’Endô ou du film de Scorcese, va à mon sens bien au-delà du christianisme en tant que tel. C’est pour moi tout autant un récit sur la foi que sur la religion. Car on peut avoir la foi en autre chose que Dieu – en soi-même, en quelqu’un, en une idée, en un idéal, en un système de valeurs – et sur ce que l’on est prêt à laisser de côté dans ses croyances, pour les autres, mais aussi sur ce que l’on peut perdre, parfois retrouver. Je suis sortie de ce visionnage, comme du livre, émue par le parcours de personnages et l’humanité des interprètes mais étrangement calme et apaisée par la beauté hypnotique des images, entre grande sobriété et trip halluciné. Encore une fois, Scorcese a mis en scène des protagonistes confrontés à une situation violente, et eux-même en proie à des émotions violentes. Mais avec Silence, il s’est confirmé dans mon esprit comme un véritable roi de l’ambiance. J’ai passé un très beau moment de cinéma, même si cela vous confirme que j’ai des goûts très spéciaux, et je n’ai pas vu passer ses 2h40. Par contre, je vous déconseille ce film les jours de déprime, mieux vaut y être préparé. Par ailleurs, je pense que la lecture du roman aide beaucoup à l’apprécier.

Je vous laisse avec la bande-annonce qui, je trouve, donne malheureusement une fausse idée du film, un peu plus baroque que ce qu’il est en réalité.  Seule petite chose, le plan final du film laisse croire, si j’ose dire, à une fin un peu moins ouverte que celle du roman… mais après tout, ce n’est qu’une interprétation. Et en attend-on moins de Martin Scorcese? 😉 J’espère en tout cas vous avoir donné envie de découvrir cette œuvre et le roman qui l’a inspirée – et si tel n’est pas le cas, ça n’est pas grave, j’arrêterai enfin de vous pomper l’air avec Silence. Et puis de toutes les façons, cette chronique m’a filé des migraines! 😂 Je vous dis donc à bientôt pour de nouvelles chroniques! 😉

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Silence
Année de production: 2016
Réalisation: Martin Scorcese
Origine: États-Unis, Taïwan, Mexique
Durée: 2h41
Distribution: Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson, Yosuke Kubozuka, Ciarán Hinds, Issei Ogata…

Lectures pour aller plus loin:
Silence, roman de Shûsaku Endô (chez Folio)
Le dernier souper et autres nouvelles, recueil de Shûsaku Endô (chez Folio)
Martin Scorcese, Entretiens avec Antonio Spadaro – Silence (chez Balland)

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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