Le retour du loser magnifique – Don Quichotte, tome II (Miguel de Cervantès)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Comment vous portez-vous? Et comment se portent vos lectures depuis ma dernière chronique? De mon côté, le ravissement littéraire se fait de nouveau sentir et vous allez très vite comprendre pourquoi. 😍

Vous souvenez-vous, en mai dernier, d’une magnifique chronique dédiée à l’une des plus grandes œuvres écrites du monde, qui m’a valu beaucoup de rire et de joie? Comment, vous n’avez jamais lu mon article dédié à Don Quichotte de Cervantès?…

Si tel n’est pas le cas, malandrins, je vous invite à y jeter prestement un œil, et même les deux, ajouterait Sancho, avant de lire ce qui suit. Car j’ai tout récemment achevé une lecture aussi fabuleuse que rocambolesque, à savoir la suite des aventures du naïf écuyer et de son maître sévèrement siphonné… Nous repartons maintenant dans la Manche, où Don Quichotte et Sancho Panza n’ont décidément pas dit leur dernier mot!

El Quichotte et Sancho on the road again

Après le retour de Don Quichotte dans son village, où il vit en compagnie de sa gouvernante et de sa nièce, tout le monde le croit assagi. Mais notre chevalier espère encore s’adonner à la chevalerie errante et au redressage de tort, et entraîner sur ses pas son naïf écuyer Sancho Panza. D’autant plus lorsqu’il apprend par un bachelier de passage, Samson Carasco, lui apprend que ses aventures sont devenues un livre qui ont fait connaître ses exploits, mais qui lui valent également la réputation d’être fou. Las! Afin de réparer cette erreur, Don Quichotte repart avec Sancho, afin de prouver sa valeur à Saragosse où doivent se tenir des joutes.

Or la route vers Saragosse est semée d’embûches et de fantaisies, notamment lorsque les deux compères rencontrent un duc et son épouse en pleine partie de chasse qui, connaissant Don Quichotte et ses aventures pour les avoir lues en livre, décident de se divertir à ses dépends, et à ceux de Sancho… Entre enchantements, duègnes amoureuses et coups de fouet sur le derrière de l’écuyer, ils n’ont pas fini d’en voir de toutes les couleurs!

Un peu d’histoire littéraire

Le premier volume de Don Quichotte paraît en 1605, à la croisée des styles littéraires. De par son pastiche du roman de chevalerie de par son motif et les aventures de Don Quichotte à la recherche d’un idéal chevaleresque, il s’apparente à la littérature médiévale, et est également considéré comme le premier roman moderne, en partie pour son traitement plus aprofondie de la psychologie de ses personnages qui affirment une certaine individualité, pour la forme et le dynamisme de la narration, pour la dimension critique de l’œuvre. En effet, Cervantès met souvent en exergue la rigidité de la société espagnole du XVIIe siècle, et épingle l’hypocrisie et la roublardise de ceux qui vont dans le sens de Don Quichotte pour rire de lui, et qui profitent de la naïveté de Sancho pour l’embrouiller un peu plus.

Miguel de Cervantès comme narrateur se présente comme le traducteur du manuscrit d’un certain Sid Hamet Benengueli, qui aurait scrupuleusement consigné les faits et gestes de Don Quichotte et de Sancho. Il faut savoir que cette suite, après le succès du premier opus, était annoncée par Cervantès et très attendue… Seulement, en 1614, un an avant la publication du texte de ce bien cher Miguel, paraît un Second tome de l’ingénieux hidalgo don Quichotte de la Manche, qui contient sa troisième sortie, et est la cinquième partie de ses aventures, parfois désigné comme le Quichotte apocryphe, signé par un certain Alonso Fernández de Avellaneda – dont l’identité véridique pose toujours question.

Une suite à la hauteur du premier

Cervantès fait plusieurs fois référence au texte d’Avllaneda, dans les remarques préliminaires de l’auteur sur l’art d’écrire et sa difficulté, en réponse à cet auteur qu’il considère comme un imposteur. Par ailleurs, il est amusant de voir que cette « fausse suite » est plusieurs fois citée dans ce second tome de Don Quichotte, parfois comme réel enjeu de l’histoire. La narration joue alors avec plusieurs degrés de réalité, pour le plus grand plaisir du lecteur qui ne peut que se délecter des situations absurdes dans lesquelles cela met les personnages : une fois chez le duc et la duchesse qui ont lu leurs aventures, Don Quichotte et Sancho ont vent d’un second tome narrant des faits dont il n’est pas connaissance… C’est ainsi que Don Quichotte décide de faire différemment pour bien mettre en avant le mensonge d’Avellaneda (et bisous de la part de Miguel). Une scène m’a particulièrement amusée, lorsque Don Quichotte rencontre dans une auberge un gentilhomme portant le nom d’un personnage d’Avallenada, qui dit avoir rencontré Don Quichotte, mais qui ne reconnaît pas le vrai une fois celui-ci en face de lui – et de se demander qui diable était le bougre qu’il a fait emmener à l’asile. Délectable, complètement fou.

Et oui, Don Quichotte et son vaillant Sancho ne sont pas restés sages bien longtemps, parce qu’il reprennent du service… et en beauté, s’il vous plait, car les folles aventures qui les attendent vont de loin dépasser leurs espérances. Et le tout, encore une fois narré avec un incroyable sens de la formule et une ironie consommée… C’est bien évidemment délectable que de suivre les pérégrinations de nos deux compères, contées avec un tel panache.

Il faut bien dire que tout est fou dans ce roman, la folie des uns faisant écho à celle des autres. Folie au sens clinique, mais folie également au sens de « manque de sens ». En effet, nous avons d’un côté Don Quichotte qui yoyotte vraiment de la touffe, et qui voit des choses qui n’existent pas pour les faire coller à son idéal chevaleresque. Bref, c’est vrai agité du bocal, un malade. Quant à Sancho, un peu lourdaud et aimant à débiter des proverbes à tour de bras, c’est à la fois un naïf et un roublard: d’abord très intéressé par les promesses de son maître de lui donner une île à gouverner lorsqu’il serait devenu roi ou empereur, Sancho joue beaucoup sur la folie de son maître afin de ne pas se donner trop de peine de son côté. Par exemple, lorsque lui et Don Quichotte se dirigent vers Toboso où est censée vivre la « sans égale » Dulcinée à laquelle le chevalier à la triste figure s’est voué (sans jamais l’avoir rencontrée et en ignorant tout de son apparence), Sancho est envoyé s’enquérir de la Dame, mais n’ayant pas envie d’aller jusqu’au bout, il guette le chemin vers le village et voit un groupe de trois paysannes. Il revient alors vers son maître, qu’il sait fou et pense qu’il ne verra pas la différence lorsqu’il lui annonce que s’avancent Dulcinée et deux de ses suivantes. Voyant une rustre à la place d’une dame, Don Quichotte en déduit que sa belle a été envoûtée, ce que Sancho ne dément pas, fier de son stratagème, qu’il avouera plus tard à la duchesse… avant que celle-ci, très amusée par l’histoire, ne le retourne comme une crêpe et lui mette dans le crâne que lui aussi a été abusé, que Dulcinée était bel et bien enchantée. C’est mesurer toute la naïveté du bonhomme qui se retrouve à croire à l’embrouille qu’il a lui-même monté! 😆 Cela dit, l’évolution de Sancho Panza au cours de l’histoire est plutôt intéressante, mais je ne vous en dirai pas plus… et son attachement à Don Quichotte est vraiment touchant sur la fin.

Deux points se mélangent alors, deux points que j’évoquais plus haut: les différents niveaux de réalité et la folie, car tout l’intérêt de cet opus réside dans « l’intrigue dans l’intrigue ». En effet, après 200 pages d’aventures rocambolesques (n’oubliez pas que c’est quand même un beau pavé) entre le village de Don Quichotte, Toboso et la grotte de Montesinos où Don Quichotte a une vision, les choses deviennent réellement intéressantes. À partir de la rencontre avec le duc et la duchesse, qui scénarisent et mettent en scène une myriade d’aventures au Chevalier à la Triste figure, à la hauteur de ses lectures chevaleresques, avec la complicité de toutes leur maisonnée. La duchesse a un penchant particulier pour Sancho, dont les discours et tournures pleines de proverbes prononcées mal à propos la distraient. C’est ainsi que nos deux compères vivent les histoires les plus folles, et doivent se lancer dans des quêtes absurdes et ridicules pour lever des enchantements inexistants, fuir des demoiselles enamourées, déjouer des pièges étranges, et contre toute attente, Sancho réalisera l’un de ses rêves les plus fous… qui ne prendra cependant pas la tournure désirée. Certaines situations sont terriblement désopilantes et j’ai parfois eu de vrais fou-rires. Cependant, on ne peut s’empêcher de penser qu’il s’agit d’un jeu cruel de la part d’aristocrates en mal de divertissement, aussi, si Don Quichotte semble parfois ridicule, ce n’est pas lui la cible principale de la critique, mais ces nobles dont Samson Carasco, le bachelier du début du roman, dit qu’il sont aussi fous que l’ingénieux hidalgo, ou bien stupides pour le conforter dans son délire. Ainsi, l’humour se teinte d’une dimension tragique où le héros n’est guère conscient de la farce qu’on lui joue, car sa folie, comme la personnalité quelque peu bouffonne de Sancho, sont bel et bien authentiques.

Conclusion – Amoureuse d’un livre

Voilà, voilà… Ça y est. Le tome II de Don Quichotte est bel et bien achevé. On peut dire que la découverte de classique, de base sous un prétexte à la con (les vrais savent! 😉), aura marqué ma vie de lectrice. C’est bête à dire, mais je crois qu’en lisant ce livre, j’ai eu comme un rendez-vous avec le Destin. C’était splendide, un feu d’artifice littéraire. C’était truculent, drôle, presque magique, en un sens assez poétique, grandiose… avec une petite dimension tragique qui m’a grandement touchée. Don Quichotte et son écuyer Sancho m’ont faite rire, je me suis attachée à leurs petites excentricités, leurs considérations sur la vie m’ont faite réellement sourire… La fin a serré mon cœur, je vous assure, et j’ai encore bien du mal à trouver une lecture pour succéder à Don Quichotte et faire passer le book hangover – et éviter la dépression parce que merde, que lire après ça? Je suis fort malheureuse d’avoir dû quitter ces deux lascars, mes losers magnifiques fétiches, qui ont fait de la folie, de l’absurdité de leurs lubies et du monde qui les entoure, mais aussi de l’opiniâtreté, une vraie poésie.

Je suis encore plus amoureuse de ce récit que je l’étais à la lecture du Tome I, car de bout en bout, j’ai adoré. Si vous vous posez la question, la fameuse scène des moulins à vent, ça n’est ABSOLUMENT RIEN à côté du reste. Que dalle, je vous dis. Un récit flamboyant, et même chatoyant, plein de panache. On dit qu’on ne sort pas intact d’une passion: en tant que lectrice, je resterai marquée par Don Quichotte, tout comme mon pauvre bouquin que j’ai traîné partout, qui est maintenant aussi esquinté que son héros. Je m’en veux un peu car c’est la première fois depuis au moins vingt ans que je mets un livre dans un état pareil!… J’espère en tout cas que je ne vais pas trop m’ennuyer dans mes prochaines lectures. Bon maintenant, je vais arrêter là avant de me coucher sur la voie ferrée en bas de chez moi, et passer à la partie fun…

Il faudrait qu’un jour je voie ce pour quoi j’ai à la base souhaité lire ce roman, à savoir L’Homme qui tua Don Quichotte de Gilliam – j’en ai entendu du bon comme du mauvais, mais je n’ai pas pu le voir au moment t, et je voudrais bien me faire ma propre opinion de la chose. Et même si j’appréhende car Terry Gilliam ça fonctionne une fois sur trois avec moi, je me dis aussi que seul ce réal pourrait éventuellement saisir la folie de l’ensemble… À voir. En tout cas, je vous dis à bientôt, on va voir si je trouve le bouquin qui me prouvera que la vie de lectrice n’est pas finie! 😉

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal: Encore une fois, aucun thé. Attendez l’été et faites péter le rosé sous la tonnelle pendant la lecture – je ne vous garantis pas que vous ne vous trouverez pas ensuite dans un état de lucidité proche de celui de Don Quichotte lui-même.

Titre: Don Quichotte, tome II
Auteur: Miguel de Cervantès
Éditions: Le Livre de Poche
Collection: Classiques
736 p.
Parution: Août 2010
Prix: 8,20 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse de livres et de films SFFF mais pas que (de tout ce qui raconte de bonnes histoires, en général), auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

3 réflexions au sujet de “Le retour du loser magnifique – Don Quichotte, tome II (Miguel de Cervantès)”

    1. Ah oui. J’ai également très envie de voir ce film, en grande partie pour le casting, et même si je n’aime pas tout de l’œuvre de Terry Gilliam, ma foi… Plus ça va, plus je me dis que lui seul est peut-être assez fêlé pour avoir capté l’essence de Don Quichotte. Une bien belle lecture, entre nous! Je n’en suis toujours pas remise! 😉

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