Diablerie japonaise – Néo Faust (Osamu Tezuki)

Très chers lecteur des Mondes de Blanche,

J’espère que vous allez bien et coulez des jours heureux pleins de pages tournées et de merveilleuses histoires. De mon côté, je suis bien contente d’avoir la lecture pour combler le vide de cette période délicate, et j’ai eu la chance de lire de très belles, et de très bonnes choses.

C’est le cas d’une très jolie bande dessinée qui dormait dans ma PAL depuis un moment, puisque mon frère me l’avait offert pour mes 30 ans: Néo Faust d’Osamu Tezuka, qui transpose le mythe de Faust dans le Japon des années 60-70… et où l’on fait la rencontre d’une espiègle diablesse.

Pacte avec une diablesse 

Nous sommes en 1970. L’université No Good est en effervescence, secouée par des manifestations étudiantes, et d’étranges meurtres sont commis sur le campus et dans Tokyo, où l’on retrouve des corps réduits en cendres. C’est là-dessus qu’enquête le commissaire Takata, dont la jeune sœur Mariko fait ses études à l’université No Good, et qu’il tient à protéger des agitations et d’un amoureux auquel il ne fait pas confiance.

C’est au milieu de ce bouillonnement que le vieux professeur Ichinoseki, spécialiste mondial en génie génétique, travaille en reclus dans son bureau. Il ne comprend plus son époque, et se voit obligé de constater qu’il vient de gaspiller cinquante ans de sa vie, dans des recherches qui n’ont pas abouti au résultat transcendant qu’il attendait… Il souhaite alors redevenir plus jeune et recommencer sa vie… Son vœu semble avoir été entendu quand apparaît une magnifique jeune femme qui se présente comme Méphistophélès, dite Méphisto. Le vieil homme, sur le point de mourir après qu’une bombe a explosé près de son bureau, se laisse convaincre de signer un pacte avec cette énigmatique créature…

C’est le début d’une aventure qui va le ramener plusieurs années auparavant, plus jeune et amnésique, mais toujours désireux de trouver le secret de la vie pour la créer.

Une grande figure de la production graphique et animée japonaise

Je n’avais, avant de lire cette bande dessinée, que peu entendu parler d’Osamu Tezuka. Il faut bien avouer qu’hormis Thermae Romae, Death Note que j’ai lâché à la moitié, et le brillantissime thriller Monster de Naoki Urasawa, je me suis peu intéressée à la bande dessinée japonaise. Ce n’est pas un aspect de la culture japonaise qui ne m’attire pas plus que ça. D’Osamu Tesuka, je ne connaissais RIEN. Ainsi, quand mon frère, connaissant mon goût pour le mythe faustien, m’a offert Néo Faust il y a un peu plus de deux ans, et encore plus quand je l’ai lu la semaine dernière, une vraie découverte.

En faisant mes recherches, j’ai découvert avec Osamu Tesuka une grande figure du manga et de l’animation japonaise, qui a créé des personnages emblématiques de la culture pop, et l’intérêt pour son œuvre reste vivace depuis sa mort en 1989. Outre sa carrière de mangaka, il a fondé le studio Mushi Productions qui jusqu’à sa faillite en 1961, a diffusé les premières séries animées hebdomadaires au Japon, adaptées de ses propres manga comme Astro, le petit robot (j’avais un tee-shirt à son effigie au lycée, juste parce que je trouvais le bonhomme marrant et sans savoir de quoi il s’agissait) ou encore Le Roi Léo qui a inspiré Le Roi Lion. Son œuvre est abondante, foisonnante, considérée comme étant d’une grande qualité, ce qui l’a fait gagner le surnom de « dieu du manga » dans les ouvrages qui lui sont consacrés. J’avoue que certains de ses titres me font à présent très, très envie. Mais voyons ce que le monsieur a fait du mythe de Faust!

Néo Faust paraît en 1988 dans les pages du quotidien Asahi Shimbun. Il s’agit de l’une des dernières œuvres du mangaka, et elle est malheureusement resté inachevée. Tezuka y réexplore le mythe faustien, s’inspirant du récit de Goethe dont je suis fan. L’auteur-dessinateur crée, outre une ambiance picturale très typé – le vieux Professeur Ichinoseki, par exemple, détonne au milieu des autres personnages, de par son aspect gnomesque et sa grosse tête au nez proéminent rappelant un peu celle d’Einstein – un récit complexe d’une immense richesse.

Un récit faustien d’une grande richesse

Le contexte historique et politique est absolument intéressant. Ne connaissant pas très bien l’histoire du Japon, seulement et vaguement les périodes Edo et Meiji, j’ignorais qu’il avait été le théâtre des plus longues manifestations étudiantes des années 1960: la jeunesse est en révolte pour différentes raisons. Outre le conflit de génération et le souhait de changer une société aux valeurs d’un autre âge, les jeunes Japonais se positionnent contre la participation indirecte du Japon à la guerre du Vietnam au côté des États-Unis. À cela s’additionne la découverte d’un détournement de fonds important par l’administration de l’université. Ces mouvements ont continué encore près d’un an après 1968, pour se prolonger dans de véritables combats urbains entre la police et les étudiants. Je vous renvoie à cet excellent article qui m’a aidée dans mes recherches, explique la chose un peu plus en profondeur – et j’imagine que les ouvrages d’histoire japonaise qui dorment dans ma PAL m’en apprendront également plus. Cette révolte est cependant plus militarisée et violente que ce que l’on a pu voir en France à la même époque, a vu la naissance de groupuscules armées – comme celui dont fait partie Mariko, derrière le dos de son frère, dans Néo Faust – tels l’Armée Rouge japonaise, dont les actes dans les années 1970 s’apparentent au terrorisme. Cette ambiance crépusculaire, ces affrontements et cette violence sont très bien rendus dans le dessin de Tezuka, et m’ont donné à découvrir un pan de l’histoire japonaise dont j’ignorais tout. Ce qu’il y a, si j’ose dire, d’ « amusant » là-dedans, c’est de resituer un récit fantastique mythique et culte, une histoire connue de l’Occident à l’Orient, dans un contexte socio-politique réaliste. Et surtout, de lier ces événements aux « activités » ésotérico-diaboliques de notre Faust/Ichinoseki/jeune amnésique, qui a tout intérêt à l’agitation ambiante pour ses projets.

Comparons maintenant avec le récit de Goethe. Le personnage « faustien » en lui-même pourrait certes un peu plus intéressant, car son lui jeune amnésique est un sale petit con qui se la pète, mais on retrouve cette instabilité du moral et de l’état d’esprit dans le personnage original, qui se cherche et qui affiche au fur et à mesure du récit des velléités plus capricieuses et mégalomanes. Cet aspect de l’histoire est servi par l’enjeu du voyage dans le temps: en effet, la belle Méphisto, lorsque le chercheur mourant souhaite être plus jeune et de revivre une autre vie, le ramène en 1958 dans un quartier des plaisirs fraichement fermés après un édit d’interdiction, et ensuite chez une sorte de sorcière pour le faire rajeunir. Et l’un des changements majeurs par rapport à l’œuvre qui inspire Tezuka est qu’en rajeunissant, Ichinoseki oublie qui il est et ne se souvient même plus de son nom. C’est donc avec le disque dur vierge, si je puis me permettre, et en cheville avec des individus peu recommandables, avec qu’il va vivre les années suivantes, celles du renouveau économique japonais et des travaux d’envergure, qui nourrissent sa mégalomanie. Il avance, jusqu’à revivre les événements des années 1960-70 auquel on assiste au début de l’album et qui nous en font comprendre certaines scènes. Bref, cette structure du récit, qui met en place une sorte de « paradoxe temporel », mais je ne peux vous en révéler trop sans vous gâcher le plaisir de cette intrigue riche aux enjeux multiples, dont les fils se dégagent peu à peu.

Et comme chez Goethe il est question du bien et du mal, de la conscience de Faust, un homme bon à la base, de faire le mal et de détruire les êtres autour de lui comme il précipite Marguerite vers l’infanticide et la mort, on est ici dans l’éthique et l’interrogation du milieu du savoir. En effet, si le vieux Ichinoseki croyait en un temple du savoir auquel il a dédié sa vie, sa version jeune sait, pour avoir fait ses armes avec la pègre, sait bien que l’université n’est pas vierge de corruption. Ainsi les malversations du C.A. de l’université sont dans son intérêt car lui permettant de s’intégrer dans des institut servant à ses recherches, et la médiatisation de certains professeurs qui n’ont en fait que volé les travaux des autres, lui donne un excellent moyen de chantage. Tout cela pour se consacrer aux biotechnologies et créer lui-même la vie, comme un démiurge – il y est souvent question de clonage, de création d’autres êtres… Quête pour laquelle notre héros ne recule devant rien, aidé par Méphisto qui ne fait plus qu’obéir à ses caprices.

Car l’une des trouvailles de Néo Faust, hormis de faire de Méphisto une très belle jeune femme, c’est de la rendre non-seulement attirée par son « maître », mais aussi très facétieuse. Après, ayant tendance à apprécier les figures diaboliques, j’étais déjà fan de Méphisto dans l’œuvre de Goethe. Oh que oui, c’était mon préféré car les autres me paraissaient bien chiants avec leurs états d’âmes et leur vertu sans tache. Mais comme son pendant « goethien », Méphisto est véritablement celle qui « ambiance » l’histoire avec ses petits coups tordus, ses blagounettes douteuses teintées d’érotisme – alerte nénés à l’air! – lorsqu’elle tente d’aguicher Ichinoseki vieux ou jeune. Bien que son côté un peu sensible aux sarcasme du Faust japonais m’irritent parfois un peu (merde, meuf, tu ES le diable, reprends-toi et montre à ce petit con!), elle est liée par le pacte qui l’oblige à le servir… Autant qu’elle en tire quelques distractions, pour le plus grand bonheur du lecteur. J’ai un faible pour deux moments. Lorsqu’elle propose de se rendre en tenue sado-maso à une réception chic. Et encore plus énorme lorsque suite à un malentendu avec son maître, elle se fait passer pour un beau jeune homme pour attirer au lit la vieille employée de maison du commissaire Takata, pour finalement lui révéler une fois collées serrées à poil qu’elle est une femme… et avant de lui proposer de prendre du bon temps avec elle quand même! 😂 Et pour les puristes, vous reconnaîtrez la scène de la vrille dans le bar! En face, nous avons le contraire féminin, Mariko, vertueuse, pure, dévouée au combat étudiant et éperdument amoureuse, plus enfantine qu’autre chose, surprotégée par son frère. Il n’y a pas beaucoup à dire sur elle, mais on y reconnaît bien la Marguerite de Goethe.

Dans sa postface, Tezuka explique qu’il n’apprécie pas la trop grande vertu de cette héroïne, qui va vivre le martyre – pour lui c’est une question de différence du culture. Quant à son choix de faire de Méphistophélès une femme… il s’agit à la fois d’un jeu de mot, puisque la particule me induit la féminité, et de considérations sur les rapports homme/femme où pour chacun, qui ne comprend pas bien l’autre, celui-ci a plus ou moins une part démoniaque en ayant tant d’impact dans sa vie. C’était pour la petite histoire.

Conclusion – Une fascinante redécouverte

Et voili-voilà, je ne vais pas vous en dire plus pour ne pas vous gâcher le plaisir de cette histoire qui m’a délectée. Il est bien dommage que Tezuka n’ait pas pu l’achever car cela promettait énormément, mais cela n’enlève absolument rien au plaisir de lire ce Néo Faust, foisonnant, tour à tour drôle et sérieux, parfois sombre. Je ne peux que vous le recommander, et quant à moi, il est fort possible que je me mette en quête d’autres titres d’Osamu Tezuka, car certains pourraient vraiment me plaire. J’ai vraiment passé des heures exquises avec cet ouvrage, et je dois dire que mon frère m’a fait là un très beau cadeau.

Aussi j’espère vous avoir donné l’envie de découvrir cette très belle ré-interprétation de l’une de mes histoires favorites. Et si, pour ceux d’entre vous qui ne le connaissez pas encore, cela vous donne également envie de lire le chef d’œuvre de Goethe, si je vous ai mis la puce à l’oreille, alors j’aurai bien fait mon job! Sur ce, je vous souhaite une très belle semaine et vous dis à bientôt pour une prochaine chronique!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: Un subtil Genmaïcha à l’arôme un peu terreux, au goût de nature et de mystère pour accompagner cette histoire sombre.

Titre: Néo Faust
Auteur: Osamu Tezuka
Editions: FLBLB EDITIONS
Collection: Fictions
424 p.
Parution: Août 2016
Prix: 20,00 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

2 réflexions au sujet de “Diablerie japonaise – Néo Faust (Osamu Tezuki)”

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