Épopée d’un loser magnifique – Don Quichotte, tome I (Miguel de Cervantès)

Estimados lectores de Los Mundos de Blanca,

J’espère que vous allez bien et que certains d’entre vous profitent comme moi ‘un long week-end (moi qui n’ai eu aucun pont, ça me repose!) reviens aujourd’hui avec une chronique imprévue, une chronique surprise qui m’inspire, celle d’un ouvrage que j’ai décidé de chroniquer avant même les ouvrages lus le mois dernier que je planifiais de traiter ce mois-ci…

Car ce week-end, mes p’tits loups, j’ai achevé un chef d’œuvre, un monument (un cap, une péninsule, comme dirait l’autre) de la littérature espagnole, et même mondiale… Don Quichotte de Miguel de Cervantès, de son titre complet L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Fraichement fini, le jour-même de la clôture du Festival de Cannes (je n’ai toujours pas été voir ce qui se dit du film de Terry Gilliam, j’appréhende toujours tellement les réalisations du larron qui ne me parlent qu’une fois sur trois!), j’ai décidé que je ne pouvais AB-SO-LU-MENT pas passer à côté sur ce blog… Je vous emmène donc au temps de Cervantès, dans l’Espagne du XVIIe siècle, où un excentrique décide de ressusciter la chevalerie!

Il était une fois dans la Manche…

Dans un village de la Manche, en Castille, le lecteur fait la connaissance d’un hidalgo (membre de la petite noblesse), partageant son toit avec sa gouvernante et sa nièce qui n’en peuvent plus de ses lubies. En effet, cet Alsonzo Quichano, nourri de romans de chevalerie, décide de ressusciter cet âge d’or. Prenant le nom de Don Quichotte de la Manche, et se vouant à sa dame Dulcinée de Toboso (qu’on ne voit jamais!), un village voisin, il entraîne avec lui le villageois Sancho Panza, un naïf qui s’imagine tirer récompense des exploits de son maître.

Tous les deux partent chercher l’aventure et redresser les torts, faisant en chemin des rencontres insolites et se mettant souvent dans des situations… scabreuses.

Un peu d’histoire littéraire

Alors, alors… Comme entre-temps, j’ai eu l’occasion de lire un article sur Don Quichotte dans un numéro spécial de L’Histoire dédié à l’Espagne, je vais un peu bla-blater sur l’œuvre et l’auteur. Le moins que l’on puisse dire de la vie de Miguel de Cervantès (1547-1616) est qu’il a eu une existence à la hauteur de son héros: d’abord militaire et blessé à Lépante, il reste cinq ans prisonnier à Alger avant son rachat en  1580 et arrive sur le tard dans les Lettres. Mais ce n’est réellement qu’au tout début du XVIIe siècle qu’il fait parler de lui avec Don Quichotte, considéré comme le tout premier roman moderne. Très vite traduit, il connaît un succès retentissant dans l’Europe entière, avec un renouveau au XIXe siècle, à l’époque romantique, en réaction au rationalisme des Lumières qui n’y voyaient d’un symbole de décadence à travers les aventures burlesques de Don Quichotte et de son écuyer Sancho. Il inspire de nombreux illustrateurs et artistes, jusqu’à Picasso, qui fixent l’allure efflanquée du Chevalier à la Triste figure monté sur un cheval famélique, et la mule supportant la panse volumineuse du brave Sancho.

Dans cet ouvrage, Cervantès parodie un style de littérature sur le déclin, à savoir le roman de chevalerie qui nourrit l’imaginaire de son héros, jusqu’à lui faire perdre complètement prise avec la réalité. Si Don Quichotte part à l’aventure et se bat pour l’amour d’une dame, et pour défendre les faibles – du moins à sa manière – et voit du  merveilleux même là où il n’y en a pas, prenant les auberges pour des châteaux ou les moulins à vent, ses aventure s’ancrent cependant dans la réalité du temps de la rédaction, avec de nombreuses références à des écrits, romance à la mode ou événements historiques contemporains de Cervantès, comme des batailles où l’auteur a lui-même pris part. On est donc entre construction du récit autour de Don Quichotte sur le modèle de romans plus anciens, le tout dans un contexte réaliste et foisonnant qui bénéficie du point de vie de nombreux personnages qui racontent leurs histoires – le jeune Cardenio, la belle Dorothée, le « captif » revenu d’Alger avec une fiancée maure… Certains experts vont même jusqu’à faire de Don Quichotte un roman précurseur du « réalisme magique », tout en mettant en avant les personnalités et les psychologies un peu plus fouillées de personnages qui passent par des expériences difficiles.

Ainsi, le style réaliste alterne avec archaïsme – la préface de mon édition y consacre une partie, sur la volonté du traducteur de faire ressortir ces différents aspects de la narration – pour mettre en avant les influences de la littérature chevaleresque, récits à la première personne parfois tragique, poésie parfois parodique, réflexions sur les arts et les livres, et scènes franchement comique. Le tout narré avec une ironie consommée, un sens de la formule qui m’a faite sourire, voire faite rire à gorge déployée. Bref, un style inimitable, qui m’a même très bien fait passer les passages plus réflexifs, comme l’entretien entre le curé et le chanoine qui dissertent sur la bonne littérature qui se doit d’être à la fois plaisante et instructive. J’en arrive ainsi au point qui vous intéresse vraiment… à savoir mon avis. 🙂

Un road movie décapant au XVIIe siècle

Attendez-vous à du dithyrambique. Sincèrement. Rien à voir avec la présence d’un certain A.D. 😏 dans le film de Gilliam, même si à la base, j’ai lu Don Quichotte dans l’espoir de visionner L’Homme qui tua Don Quichotte – parce que, comme je vous le disais, Terry Gilliam, soit j’adore, soit ça me gonfle, alors autant que je pige quelque chose aux références faites à l’œuvre originelle de Cervantès. Et là, gros choc, parce que j’ai adoré ce que j’ai lu, de bout en bout, et rien, ABSOLUMENT RIEN ne m’y a déçue. Je connaissais les silhouettes caractéristiques du long Don Quichotte sur son cheval maigrichon, flanché d’un petit gros sur sa mule avec Sancho (le duo « boule et quille », quoi…), et j’avais vaguement ouï l’affaire des moulins à vent. Sans plus. Quant à ma connaissance de la littérature espagnole, ma foi… makach. J’entrai en territoire complètement inconnu lorsque j’ouvrai ces pages. Après 50 pages d’introduction – certes intéressante – et une trentaine de prologues et vers liminaires, à la page 80, j’entrai enfin – ENFIN! – dans le vif du sujet. Et quel sujet!…

Pour imager… Don Quichotte, c’est l’histoire d’un cosplayer miteux qui a dû fumer un tapis persan, cheminant avec un plouc un peu simple mais de bon sens, croisant des personnages hauts en couleur dans la sierra, avec sur ses pas les deux geeks du village, à savoir le curé et le barbier, instruits et amateurs de littérature, mais en prise avec leur environnement et désireux de ramener leur voisin à la raison. Et voilà, je commence déjà à rire toute seule, tant j’ai trouvé ce récit délectable, et tant Don Quichotte donne tout son sens à l’une de mes expressions favorites: « avoir un pète au casque », aussi bien au sens figuré qu’au sens littéral, quand on voit ce que subit le heaume rapiécé du larron, et le bassin de barbier qui lui en fera office plus tard. Je me suis très vite attachée à ce grand être maigrichon qui finit à moitié édenté et qui se balade comme déguisé avec ses armes dépareillées, à cet homme logique et intelligent dans sa folie, qui va jusqu’au bout de son idée. Et Sancho Panza, son comparse. Un fieffé filou dans son genre, parfois lâche, simple mais malgré tout plein de bon sens, parfois carrément lucide. Ces deux énergumènes avec leur allure baroque sont entrés au palmarès de mes « losers magnifiques », ces personnages qui élèvent la lose au rang d’art, avec une opiniâtreté qui force l’admiration, au même titre que le dude (et si vous n’avez pas encore vu The Big Lebowski, je vous y envoie à coup de pied dans le derrière). Bref, je suis complètement fan de ces foldingues, qui forment un contraste saisissant, entre le parler très livresque de Don Quichotte et les jurons de son écuyer, dont les conversations absurdes m’amusent, et dont les déboires m’ont parfois jetée dans de véritables crises de fou-rire, jusqu’aux larmes – allez contrôler ça dans le métro, les autres passagers ont dû me prendre pour une folle. Je me suis vue rire à gorge déployée, et sans pouvoir m’arrêter, en relisant certains passages à mon entourage, qu’il s’agisse de leurs escarmouches improbables et des incompréhensions suscitées par l’attitude du Chevalier miteux, ou quelques scènes dans une veine plus potache à la rabelaisienne. Autant pour les situations décrites (Sancho tentant, pendant la nuit, de déféquer en silence à côté de Don Quichotte car il a trop peur de s’éloigner de lui, ou encore Don Quichotte voyant ce pauvre Sancho réapparaître et disparaître au-dessus d’un mur lorsque les propriétaires d’une auberge le font sauter sur une couverture… bref, vous voyez ma finesse!), que par la façon dont elles sont décrites. J’ai un faible pour la naïve et confondante question de Quichotte: « Quelle est cette rumeur? » lorsque son brave écuyer lâche un pet auprès de lui. Voilà, je suis con, je plaide coupable.

Et s’il n’y avait que cela! Outre les déculottées que se prennent nos deux amis excentriques en chemin, dans un parcours qui n’est pas sans rappeler un road movie, il convient de mentionner la roublardise de l’entourage de Don Quichotte. Sancho n’est pas en reste, manœuvrant car espérant le gouvernement d’une île ou d’un comté lorsque son maître, par ses exploits, sera devenu empereur, mais sa lucidité reprenant le dessus, il ne peut parfois que rire aux lubies de Don Quichotte – surtout lorsqu’il comprend qui est vraiment Dulcinée, la « dame » dont son maître lui rebat les oreilles mais qu’il n’a jamais osé approcher, et qui n’est pas vraiment telle qu’il la fantasme. Mais pour les autres… Eh bien on en vient à se demander qui est le plus fou de ce pauvre Don Quichotte, ou de ceux qui entrent dans son jeu pour mieux le piéger en le faisant croire à de folles aventures  en Ethiopie (stratagème de Dorothée, Cardenio, le curé et le barbier), ou encore à des enchantements pour le ramener chez lui.

Si l’on peut reprocher à Don Quichotte de se bercer d’illusions, il met néanmoins en avant les défaut des autres, leur hypocrisie et leur comportement intéressé, quand lui s’entête à suivre un idéal jusque dans le mur. Aussi son destin dans le roman n’est-il pas dénué de tragique, car sa folie en fait l’objet de moqueries, alors que ses raisonnements sur les Arts et les Armes, sur la différence entre l’Église et les devoirs de chevaliers, se tiennent. Les personnages eux-mêmes le reconnaissent, et se désolent que cette intelligence soit gaspillée en chimères. Le tragique vient également du fait que s’étant laissé piéger dans son imaginaire, non-seulement il s’attire des ennuis, mais il passe à côté d’histoires réellement extraordinaires, des aventures ou encore des vaudevilles au dénouement heureux, narrées par des personnages pittoresques. Mention spéciale aux personnages féminins: malgré un traitement et des préjugés très dix-septième envers ces dames, celles-ci sont pleines d’esprit, comme Dorothée, qui n’est jamais considérée comme une femme de peu de vertu malgré le fait qu’elle ait été « déshonorée », Luscinda la fiancée de Cardenio, ou encore la belle Maure Zoraïda qui a permis, de par sa ruse, à toute une bande de captifs chrétiens de se racheter et de quitter nuitamment Alger.

Illusion versus une réalité somme toute intéressante et critique de la littérature, on trouve tout cela dans Don Quichotte, qui questionne le rapport à l’imaginaire, auquel le héros s’accroche désespérément, quitte à avoir une fausse perception de l’environnement et des autres individus. Il serait tentant d’y voir un appel à s’ancrer dans le réel, puisque la littérature de cette époque se veut souvent édifiante… Et pourtant, dans son imagination débridée nourrie de chevalerie, Don Quichotte représente un idéal, celui d’un altruiste, certes maladroit, face aux mesquineries des autres, qui bien que lucides, ne valent pas mieux que lui lorsqu’ils prennent plaisir à rire à ses dépens. C’est tout un jeu d’oppositions qui se déroule donc sous les yeux du lecteur, entre réalisme et imaginaire, idéal et mesquinerie, qui sont le propre de la condition humaine, au milieu desquels le brave Sancho, malgré tous ses défauts, fait montre d’un réel dévouement envers son maître et à travers lequel s’exprime une relative sagesse. Plus tard, au XIXe, Don Quichotte représente un nouvel idéal romantique, celui de la force de l’imaginaire, celui de l’homme qui a le courage de poursuivre un idéal contre vents et marées, quitte à défendre une cause perdue.

Conclusion – Madre de Dios, lisez cette perle!

Et c’est peut-être ce qui est intéressant avec Don Quichotte: la multiplicité des grilles de lecture, l’ironie de la narration, les situations absurdes et pleines d’humour, l’exploration de différents points de vue et caractères, l’idéal qui évolue… tout concourt à faire de ce roman complètement fou et débridé une œuvre moderne, qui vieillit si bien qu’elle continue d’enchanter et d’amuser. Voilà, vous m’avez grillée, je suis tombée amoureuse de ce classique, qui m’a enchantée et amusée comme aucun vieux livre ne l’a fait avant, avec son petit arrière-goût de road movie, et cette lose consommée avec brio. Même les digressions sur la littérature et le rôle qu’elle doit jouer, sans apporter de réponse trop simple, ne m’ont pas ennuyée du tout. Que dalle, pas d’ennui, j’ai TOUT aimé, et pris plaisir à lire chacune de ces pages truculentes!… Il y a intérêt à ce que le film de Terry Gilliam soit à la hauteur, que diable! 😉 (Après, je me dis que vu le côté baroque de Gilliam, y a moyen… Même si j’ai peur…)

En attendant de m’atteler au second tome – ce qui va arriver sous peu après une petite lecture légère – publié dix ans plus tard et racontant la suite des aventures de nos deux héros devenus de vraies célébrités, je vais me faire une petite lecture légère et mettre enfin en ligne les chroniques dédiées à mes lectures du mois dernier. Mais j’ai grand hâte de retourner chercher l’aventure au côté de l’ingénieux hidalgo et de son écuyer pour des péripéties ébouriffantes, et je vous encourage à dévorer à pleine dent ce premier volume savoureux et plein de fantaisie. Je vous souhaite une excellente lecture, et surtout autant de plaisir à celle-ci que j’en ai pris.

À très bientôt pour de nouvelles chroniques!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal: Je pense qu’il n’y a AUCUN thé capable d’aller avec cette histoire, sauf si vous m’en trouvez un bien raide pour aller dans l’ambiance. Éventuellement un café turc bien fort. Et une outre de vin clairet pour votre pique-nique dans la sierra.

Titre: Don Quichotte, tome I
Auteur: Miguel de Cervantès
Éditions: Le Livre de Poche
Collection: Classiques
704 p.
Parution: Août 2010
Prix: 8,10 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

11 réflexions au sujet de “Épopée d’un loser magnifique – Don Quichotte, tome I (Miguel de Cervantès)”

  1. Tu m’as vraiment donné envie de le lire. J’en suis à environs 100 page de Notre Dame de Paris (Hugo), et je pense le laisser tomber (pour un moment seulement) car l’envie d’en découvrir davantage sur ce loozer de renom est plus forte. Pourtant, ce n’est pas la période que je préfère (Casimodo l’y est plus). A suivre donc…

    Aimé par 1 personne

    1. C’est marrant, j’ai lu « Notre-Dame de Paris » il y a quinze ans – il est dur, je le reconnais – et j’ai regardé son adaptation sur Arte hier soir. 🙂

      Pour ma part, c’est d’abord en amoureuse du cinéma (je ne sais pas si tu connaissais cet aspect de mon parcours, j’ai même participé à un atelier de cinéma SFFF et écrit un scénario pour un court-métrage quand j’étais en Angleterre… plus jeune j’aurais souhaité être réalisatrice, quoi de mieux pour raconter une histoire?… 😉 ) que j’ai décidé de lire « Don Quichotte », dont Terry Gilliam a tiré une adaptation très libre (avec deux acteurs que j’aime beaucoup). Ce livre est un RÉGAL. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas autant délectée d’une lecture, et je recommande cet ouvrage à TOUT LE MONDE! 🙂 Il est absolument savoureux, poétique, fantastique, drôle… Je l’aime d’amour!

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