Utopie menacée – L’Odyssée d’Amos (Thierry Maugenest)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

J’espère que vous entamez sereinement ce nouveau mois, ainsi que cette nouvelle semaine qui commence.

Je reviens vers vous avec une chronique livre un peu spéciale, puisqu’il s’agit de ma première lecture en service presse. Comme je vous le disais dans le bilan de janvier, TohuBohu Éditions m’a fait l’honneur de m’envoyer L’Odyssée d’Amos, un livre S.F. signé Thierry Maugenest, à paraître le 9 Février 2018. J’ai donc le privilège d’avoir pu le lire avant sa sortie, et de vous le faire découvrir.

À présent, trêve de parlotte, je vous emmène sur Ataraxia, où une humanité émancipée de la Terre a fondé une société nouvelle…

Une harmonie menacée

Bienvenue sur Ataraxia où se sont posés, quelques mille ans auparavant, les premiers colons terriens dont les descendants se sont coupés de leur planète mère pour créer une société inédite. Reposant sur des principes sacrés de respect et de liberté, elle a banni ce qui a causé la ruine de la Terre: la monnaie, les frontières et la technologie, jugées impures et corruptrices. Dans ce monde où le respect de la Nature et de l’Autre fait loi, les humains mènent une vie hédoniste, dédiée au voyage et à la solidarité, à travers les paysages insolites de la planète.

C’est dans ce monde d’insouciance qu’a grandi Amos, un jeune homme savant qui s’apprête à entrer parmi les Sages de la planète. Mais alors qu’il tente de les prévenir d’un danger, il est victime d’un coup monté et rejeté par ses pairs qui le rétrogradent, suite à la réception d’un mystérieux message lors de sa cérémonie d’intronisation. Révolté par cette injustice, il s’enfuit. Traqué de toute part à travers Ataraxia, des pisteurs à ses trousses, il décide de faire éclater la vérité lorsqu’il comprend qu’outre son caractère rebelle qui le dessert, les mystérieuses disparitions de Sages qu’il a tenté d’éclaircir lui causent tous ces ennuis. En effet, le Conseil des Anciens accueillerait un traitre en son sein, dont la pensée et les actions clandestines pourraient bien mettre en danger l’utopie ataraxienne dans sa globalité. Sur les traces du traitre, Amos se rend au cours de son voyage sur l’Île des Proscrits, où il découvre la jeune Ezéa, jeune fille née et élevée loin des normes et des tabous d’Ataraxia. Il poursuit sa quête avec cette arrivante pleine de ressources…

Voyage sur Ataraxia

Bon, bon, bon… Pour mon premier service presse, nous allons faire les choses sérieusement! 🤓

Tout d’abord, comme vous vous en doutez puisqu’il y a chronique et que j’écris rarement sur ce que je n’aime pas, j’ai aimé l’ouvrage. Vraiment. Concrètement, le livre en lui-même est un très bel objet, émaillé d’illustrations de François Bournaud qui a créé le monde d’Ataraxia: paysages, animaux, artéfacts entrecoupent le récit comme autant de planches de naturaliste. 🙂 Je l’ai lu très vite en comparaison des derniers ouvrages de ma PAL.

Et ce n’était pas gagné, car au tout début, l’absence de technologies et le schéma narratif me faisait penser à de la fantasy. Et vous savez à quel point ce n’est pas un genre facile pour moi!… Et pourtant, j’ai été séduite par des petits je-ne-sais-quoi, qui m’ont vaguement rappelé deux autres œuvres de S.F. que j’ai beaucoup aimée. D’une part Parade Nuptiale de Donald Kingsbury sans le cannibalisme, pour les paysages exotiques de la planète où se joue l’histoire, et pour ce mode de vie plus archaïque. Ou encore L’Âge de Cristal : pas le film, mais la série où l’on voit apparaitre un conseil d’anciens qui détient des secrets et des connaissances inaccessibles aux plus jeunes ou aux non-initiés, comme sur Ataraxia (dans L’Âge de Cristal, afin d’éviter la surpopulation, les jeunes adultes sont exécutés le jour de leurs trente ans… et la Cité des Dômes est gouvernée par un groupe restreint de gens âgés). Ce qui est surprenant, c’est que le rythme du roman est assez lent, en comparaison d’ouvrages S.F. que j’ai lus récemment, puisque l’action s’étire sur environ un an, au gré des voyages d’Amos pour sa quête – n’oubliez pas qu’il ne voyage qu’à dos d’animal, à pieds ou à voile, ce qui s’avère beaucoup plus lent que les moyens de transport que nous avons. Et pourtant, le charme opère, puisque l’on est très vite enivré par les paysages grandioses, les déserts, les forêts, les océans et les mers phosphorescentes d’Ataraxia, et par l’aspect quasi-anthropologique du récit, qui nous fait découvrir les coutumes si particulières des Ataraxiens. On croise des êtres typés et hauts en couleurs, respectueux et ouverts, comme Jens de Mariszka, le pisteur censé retrouver Amos pour le ramener aux autorités.

Je tiens à dire que si j’ai accepté la lecture de L’Odyssée d’Amos, c’est aussipour confronter à ce récit mon point de vue très critique envers les utopies en général. J’ignore si je l’ai déjà mentionné au hasard de mes précédents posts, mais l’un des livres les plus effrayants que j’aie lus de ma vie est L’Utopie de Thomas More. Cet ouvrage a certes été innovent en son temps, et est considéré comme une grande œuvre de la Renaissance. Ceci dit, j’ai été très perturbée par la dimension intrusive du gouvernement utopien qui régit chaque aspect de la vie de ses citoyens. Quelque part, j’y vois les germes du totalitarisme. En tant qu’ancienne étudiante toujours passionnée d’histoire, force m’est de constater qu’au XXe siècle, les systèmes les plus effrayants et répressifs se sont bâtis sur une idée utopique: utopie sociale pour le communisme, utopie raciale pour le nazisme. Pour moi, l’utopie me secoue jusqu’au fond des tripes car elle est déjà une dystopie qui ne demande qu’à se réveiller. C’est avec cette pensée, ce regard critique et vaguement inquiet sur les sociétés utopiques, que je me suis attelée à la lecture de L’Odyssée d’Amos.

Ataraxia est un en effet monde façonné de façon à éviter les écueils qui ont provoqué les troubles sur Terre – gaspillage des ressources, catastrophes écologiques, guerres nucléaires… Ataraxia est à l’origine un terme grec signifiant « absence de trouble », un « état de tranquillité de l’âme qui définit le bonheur, le but à atteindre pour les sagesses antiques ». Et en effet, s’il est une chose qui caractérise la vie sur Ataraxia c’est bien l’absence de trouble, dont les causes ont été rejetées, comme mentionnées plus haut: la propriété et la monnaie, le consumérisme, l’individualisme, les technologies en général. Il existe donc de nombreux tabous quant à ces différentes choses, quant à la violence en générale au nom du principe de respect. Ainsi, au cours de la vie des Ataraxiens tournée vers le voyage et la découverte, le respect envers la nature et envers l’Autre est le maître-mot: lors d’un voyage, il est important de gommer toutes les traces de son passage pour ne pas perturber la faune luxuriante et la flore extravagante de la planète, et de faire preuve de discrétion envers ceux avec qui l’on voyage. En termes de relations humaines, les Ataraxiens sont quasi-nomades (les groupes sédentaires comme les Sylves et les Masques sont considérées avec suspicion par le Conseil des Sages), très solidaires, se prêtent main forte sur le chemin et réparent les infrastructures abîmées, paient grâce au troc ou au travail dans les fabriques locales… En ce qui concerne la vie de couple, chacun n’étant la propriété de personne, le tout est régi par le plaisir lors des nuits de veille et les gens ne se sentent pas contraints de rester ensemble : les enfants naissant de la « galanterie », il n’est pas rare qu’ils ignorent qui est l’un des parents, et soient élevés par la communauté.

Le héros de l’histoire, Amos, est lui-même issu de cette « galanterie », et a été élevé par sa mère et son grand-père, et comme de nombreux Ataraxiens, a fait ses études dans un prytanée. Cependant, sa nature plus méfiante et pessimiste n’en fait pas un Ataraxien typique: doué de solides intuitions depuis son plus jeune âge et appréciant les moments de solitude, il est d’un caractère plus rebelle et méfiant que ses congénères. Cette absence de sérénité ne jouant pas en sa faveur auprès des Anciens au début du roman. La vérité est qu’Amos, s’il tient aux principes sacrés d’Ataraxia, lorsqu’il découvre le danger qui les menace, s’interroge de plus en plus sur les capacités des Ataraxiens, qui prennent tout à la légère et refusent la violence, à se défendre:  comme si l’utopie ataraxienne, en faisant renoncer ses citoyens à toute forme de violence, même pour se défendre, portait en elle les germes de sa propre destruction.

Interrogations exacerbée par la rencontre d’Amos avec Ezéa, une sauvageonne née sur l’Île des Proscrits, d’une mère naufragée et abandonnée là avec quelques autres par les prisonniers parqués sur place qui se sont emparés de leur navire. La jeune fille, qui a grandi dans une quasi-solitude, loin de la société ataraxienne, de ses tabous et de ses principes, ne voit aucun inconvénient à exprimer ouvertement ses désirs et son intérêt pour certaines choses, pas plus qu’à user de méthodes violentes pour se défendre (comme flanquer un bon coup de rame ou de laisser mourir leurs poursuivants, par exemple). Ces principes ne sont pas la seule chose que la jeune fille remet en question: en effet, Amos ne peut s’empêcher de ressentir à son égard un attachement inapproprié, un sentiment de jalousie quand d’autres lui portent de l’intérêt… ce qui n’est pas en cours sur Ataraxia, où personne ne se liant vraiment à personne, les relations qui durent et les projets à deux ne sont pas légions. Ainsi, dans cette utopie, et paradoxalement comme dans le schéma-type des dystopies, c’est un être tout à fait intégré dans le système, puisqu’Amos est un savant en passe de devenir un Sage, qui le questionne. Ou plus précisément, qui questionne ses capacités à rebondir face à la menace qui le guette. C’est peut-être ce qu’il y a de plus intéressant dans cet ouvrage: comment défendre l’harmonie d’une société que l’on aime, mais dont les membres ne semble pas capable de s’inquiéter et de se battre pour leur survie?…

Car en face, nous avons un antagoniste tout à fait intéressant (décidément, j’ai un truc avec les antagonistes, moi, en ce moment… 😂 ): Naxès. Celui-ci œuvre en secret à ré-introduire plusieurs notions anciennes telles que la compétition, en changeant le système économique, et le progrès. C’est aussi surpris qu’Amos que l’on se trouve face non-pas à un cynique, mais à une dangereuse sorte d’idéaliste qui étouffe dans le carcan de la société ataraxienne. Et quoi qu’il en soit, les arguments font mouche quelque part… Naxès reproche aux Ataraxiens un mode de vie qui ne permet pas d’évoluer et de faire des projets, de reproduire des schémas qui se reproduiront éternellement – à l’image des animaux, mettant totalement fin au cycle de l’histoire et au progrès dus à la technologie… Des arguments qui perturbent Amos, bien qu’il ne souhaite pas remettre en cause l’harmonie de la société ataraxienne, ne peut qu’être perturbé par des arguments qui mettent en avant l’impossibilité de se projeter des autres Ataraxiens, au moment où lui-même, de par ses sentiments pour Ezéa, se projette pour la première fois dans l’avenir. Dans le siens, et dans celui de sa planète… d’autant plus qu’il découvre les pouvoirs de la technologie dont les Anciens sont eux-mêmes détenteurs. Ce qui rend la dernière partie du roman absolument passionnante, qui laisse présager du bon ! 🙂

Conclusion – Une épopée à découvrir

Donc voilà, vous le savez à présent, et malgré mes appréhensions quant à un début qui me rappelait un peu un scénario de fantasy, j’ai beaucoup aimé L’Odyssée d’Amos. Si les utopies ont tendance à m’effrayer, j’ai apprécié le fait que l’ouvrage posait les bonnes questions, quant aux défaut des sociétés, aussi parfaites qu’elles en aient l’air, tout en invitant le lecteur à découvrir un monde étrange et exotique, à travers la quête de la vérité d’Amos. Les enjeux technologiques ajoutent un intérêt supplémentaire, comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête du héros. Mais qui sait, peut-être aussi comme une solution dans un futur volume… (j’en ai trop dit?…Oups!) Reste à trouver, sur Ataraxia, un juste équilibre entre le bonheur commun et la continuité de cette société, entre le respect de la Nature et une technologie capable de sauver cette planète paradisiaque.

Aussi, si vous aimez le voyage, l’aventure et la S.F., si vous souhaitez juste vous laissez couler avec Amos le long des fleuves et à travers les paysages spectaculaires d’Ataraxia, je vous invite à tenter L’Odyssée d’Amos. Je pense même qu’il pourrait plaire à ceux d’entre vous qui goûtent moins la science-fiction que moi. J’espère donc vous avoir donné envie de découvrir cet ouvrage, et vous avoir fait passer un bon moment sur le blog avec celui-ci!

Je vous souhaite une excellente journée à tous ainsi qu’une excellente lecture, et je vous dis à très bientôt pour de nouveaux articles.

Blanche Mt.-Cl.



Le thé idéal pour l’accompagner: Le « Thé des Moines » du Palais des Thé, que j’ai eu l’occasion de goûter au bureau. Ce mélange de thé vert et noir à la couleur étrange, avec des notes de fleur pour être zen, se prête parfaitement au mode de vie insouciant de la planète!

Titre: Les Chroniques d’Ataraxia – L’Odyssée d’Amos
Auteurs: Thierry Maugenest
Editions: TohuBohu Éditions
Collection: Roman
320 p.
Parution: 9 Février 2018
Prix: 19,00 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse de livres et de films SFFF mais pas que (de tout ce qui raconte de bonnes histoires, en général), auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

2 réflexions au sujet de “Utopie menacée – L’Odyssée d’Amos (Thierry Maugenest)”

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