Poésie – Charles Baudelaire et la sublimation du laid

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Tout d’abord je m’excuse du « loupé » de ce matin avec cet article que je n’avais pas encore terminé et qui est paru tout de même, en version tronqué, sur le blog. La fatigue du moment, les petits loups! 🙂 Je suis une vraie serpillère!

Inspirée par « l’actualité littéraire », si j’ose dire, je vais, pour la première fois depuis le lancement de ce blog, vous parler de poésie le temps d’une brève chronique! Et oui! M’étant intéressée à bien des genres littéraires, je suis admirative du travail des poètes, qui réussissent à capter un instant, une émotion, qui cisèlent le verbe… Un art que je trouve autrement difficile que celui d’écrire de la fiction! Et pourquoi diable évoque-je l’actualité?… Parce qu’à la fin du mois d’août, il y a cent-cinquante ans, s’éteignait l’un de mes poètes favoris: Charles Baudelaire. À l’occasion, j’aimerais revenir brièvement sur un très intéressant hors-série du Point dédié au poète, mais aussi sur ma passion pour Les Fleurs du Mal.

Charles Baudelaire – « J’ai pétri de la boue, et j’en ai fait de l’or »

Tout est dit dans cette citation. Car Baudelaire, dans son œuvre poétique, est le poète de la marginalité, du grotesque et du laid, dont il parvient à capter la beauté… Mais dans le numéro spécial du Point sorti en août, c’est l’homme et son parcours qui sont à l’honneur, au moins autant que sa poésie. Né le 9 avril 1821 à Paris, il perd son père à six ans, et sa mère ne tarde pas à se remarier avec un officier de carrière, Jacques Aupick. Si enfant le jeune Charles s’est attaché à lui, l’adolescence les verra s’opposer: Aupick voudra l’expédier à l’étranger pour le dégrossir… Charles n’aura pas la carrière bourgeoise rêvée par sa famille, ses sentiments pour son beau-père se muent en haine, mais il restera toute sa vie attaché à sa mère qui l’aidera financièrement. Le magazine se concentre surtout sur la vie parisienne, son incursion en Belgique qui va le décevoir au moment où il pensait mieux s’en sortir sur Paris… où il revient quelques mois avant de mourir de la syphilis, incapable de prononcer un autre mot que « Crénom! » le 31 août 1857.

Le magazine fait aussi la part belle à l’entourage de Baudelaire. Sa famille en premier lieu, et tout particulièrement sa mère avec qui il entretient toute sa vie une relation privilégiée, au niveau affectif et financier. Celle-ci ne réalisera le talent poétique de Charles qu’à la mort de celui-ci et participera avec ses amis à la promotion de sa poésie. Elle pourrait d’ailleurs être la seule femme qu’il ait vraiment aimée, puisque s’il dédie de merveilleux poèmes à ses maitresses comme Jeanne Duval, dont il prendra soin toute sa vie, ou encore l’actrice Marie Daubrun, le poète est un profond misogyne, arguant qu’ « aimer les femmes intelligentes est un plaisir de pédéraste »… Sympa, le bonhomme, non?… Ceux qui croient Jules Verne misogyne, point de vue à nuancer, n’ont qu’à s’accrocher devant le mépris de Baudelaire pour la gent féminine…

Il s’est également entouré de grands artistes et littéraires de son temps. Il a noué des amitiés durables avec le peintre Emile Leroy et le photographe Félix Tournachon dit « Nadar » qui lui tirent plusieurs fois le portrait, avec Edouard Manet dont il défend la toile Le Déjeuner sur l’herbe, avec le célébrissime Théophile Gauthier à qui l’on doit des Contes fantastiques et Le Roman de la Momie, ou encore avec son éditeur Auguste Poulet-Malassis qui publie Les Fleurs du Mal, ou François Alexandre-Charles Asselineau, découvreur de talent et amoureux des livres qui rédige la première biographie de Baudelaire et n’a de cesse de défendre son œuvre. S’il n’est pas fondamentalement sympathique, l’auteur des Fleurs du Mal s’est attiré une admiration et une affection sincère de la part de ces hommes, qui ont su apprécier son art et également sa personnalité excentrique, et qui peut-être prenaient mieux la mesure de sa vulnérabilité.

Personnage plein de contradictions, dandy aimant bien s’habiller et s’entourer de belles choses malgré ses soucis financiers, Baudelaire oscille sans cesse entre modernité et classicisme, entre progressisme et conservatisme dans ses idées.  En effet, s’il est un temps séduit par le socialisme utopique fourieriste (de Charles Fourrier, 1771-1837) ou les idéaux de la révolution de 1848, il glisse vers des idées moins démocratiques et ne refusera pas le régime de Napoléon III, contrairement à un autre poète qu’il admire, Victor Hugo, qui lui choisit l’exil. S’il admire le poète en Hugo, Baudelaire apprécie moins ses romans dont il moque la naïveté, en particulier lorsqu’il s’agit de faire de personnages issus des bas-fonds des modèles de vertu – prostituées, voleurs ou même assassins dans le cas de Claude Gueux, un court livre plaidoyer contre la peine de mort – lui qui connaît bien mieux lesdits bas-fonds où l’on ne fait pas de sentiment… C’était pour anecdote, car les écrits d’Hugo m’ont souvent beaucoup gonflée – quoique je n’aie pas encore lu Les Misérables. 🙂 Toujours est-il que Baudelaire ne cherche pas à faire de la morale dans sa poésie, pas plus qu’à transmettre une vérité… mais il s’attache à rendre la beauté de l’instant, même le plus insolite. Le sordide devient beau, et à travers le regard du poète, qui comme Hugo s’intéresse aux marges de la société, le lecteur découvrira en elle non une supériorité morale quelconque, mais une sorte de beauté éphémère, vaguement fanée et vaporeuse comme dans Bohémiens en voyage ou Les aveugles. Si la forme de la poésie se veut encore ancrée dans le classique, les thématiques abordées comme la sexualité, le contexte urbain et la vie des marges, sont d’une grande modernité.

Il n’en reste pas moins qu’outre son travail de poète, Charles Baudelaire est également critique d’art. Ses écrits esthétiques sont largement étudiées au XXe siècle, et on ne pourra que remercier Baudelaire d’avoir, malgré son conservatisme acharné, défendu Edouard Manet, ou avoir introduit en France des peintres comme Goya, et la musique de Wagner, considérée comme très audacieuse pour son époque d’autant plus que le musicien tendait à faire de l’Opéra un art total, narratif, musical et visuel. Un point de vue qui ne pouvait que combler Baudelaire! Et peut-être pour moi, le plus grand de ses mérites: Baudelaire traduira Edgar Poe!…

Ma claque littéraire d’adolescence

En classe de troisième, j’ai découvert Charles Baudelaire lorsque mon professeur de français nous avait fait apprendre un énigmatique et long poème: Le Cygne. Nous n’avions peut-être pas la maturité pour apprécier toute la beauté et la complexité de l’œuvre baudelairienne, mais le fait est que le côté triste et vaguement rageur, et la portée dramatique de ce poème sur les exilés m’avaient touchée. À tel point que médusé, mon prof m’a mis un 20/20 en récitation, en me disant que « j’avais tout compris ». J’étais assez fière, sans vraiment appréhender la portée de ces mots, mais c’est véritablement au lycée que Baudelaire est devenu mon porte-bonheur poétique.

Même si je trouve le personnage absolument antipathique, la première a été une révélation pour moi. J’y ai étudié quelques extraits de son Spleen de Paris ou Petits poèmes en prose, mais j’ai été subjuguée, soufflée par Les Fleurs du Mal, à l’époque où adolescente assez solitaire et complexée, je m’abîmais dans les livres. Quelque chose dans la beauté des vers, dans ces choix poétiques au cordeau, dans ces ambiances empreintes de noirceur et de sensualité, m’a interpelée. Voire insidieusement séduite. 🙂 Le poème Une Charogne qui m’a valu un 17 pour l’une de mes premières dissertations dédiées à l’œuvre du poète, où j’avais comparé son travail de sublimation du laid à celui de l’alchimiste – la sublimation étant en chimie un passage d’un état solide à un état gazeux, deux états qui paraissent aussi contraires que le laid et le beau (j’étais en S quand même, littéraire mais pas trop!) – lorsqu’il perçoit et rend à travers ses vers le grotesque et le morbide, la beauté de ces moments. Et pourtant, on ne peut pas dire que la vue d’une charogne en pleine décomposition soit particulièrement glamour… Le poète en fait une sorte d’œuvre à peine ébauchée, avec une dose d’humour noir qui glisse vers le macabre d’un memento mori. En somme, voici comment dans un élan d’humour noir, Baudelaire conclue ce poème que j’adore:

Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés !

Il y a plusieurs poèmes des Fleurs du Mal, ouvrage condamnée en son temps, que j’aime: Don Juan aux Enfers me botte carrément, Spleen est un délice de mots, L’Horloge qui m’exalte autant qu’il m’angoisse (vous le connaissez peut-être car il a été mis en musique sur l’ancien album de Mylene Farmer Ainsi soit je en 1988), Le Cygne bien sûr m’éclate au plus haut point… Les poèmes sont presque tous liés à la mort autant qu’ils célèbrent la vie avec une espèce de résignation pleine de rage, il y est question de sadisme, envers soi ou les autres, et ambiance vaguement fantastique peuplée de créatures effrayantes… pas du tout de morale, celle-ci en étant absente. Ce dont nous prévient Baudelaire dès l’introduction, en interpelant le lecteur « son frère », sur son hypocrisie quant à ses désirs et ses démons. 🙂 Du bonheur au bout de la plume, même si je gage que ces poèmes ont été enfantés dans la douleur, une douleur palpable et matérielle qui suinte de ces pages.

Conclusion – Une œuvre à redécouvrir

Par son style et son écriture que je trouve ciselés, ils me donnent l’impression que Baudelaire écrivait comme on peint une toile – chose que je pense également d’Edgar Poe, qui ne pouvait trouver meilleur traducteur de son œuvre que Charles Baudelaire. Ce qui donne à Baudelaire sa place sur ce blog! 🙂 Donc, même si tu étais un sale con amer, pour cette œuvre riche et intense, pour les autres artistes que tu as découverts et soutenus, pour ce que tu as déclenché dans l’art poétique, pour Wagner et pour Poe, la femme intelligente que je suis (même si ça ne saute pas aux yeux), te dit, très cher Charles, un grand merci.

Aussi, pour les cent-cinquante ans de sa mort, je vous invite à redécouvrir sa poésie, et à jeter un œil au très bon hors-série du Point que je vous ai présenté, qui revient sur l’homme autant que sur l’œuvre, et nous présente un poète assis le cul entre deux chaises, entre conservatisme le poussant à abhorrer le progrès et ouverture à la nouveauté qui caractérisent son œuvre. J’espère que cette petite incursion dans la poésie et l’histoire littéraire vous aura plu, et je vous dis à bientôt pour de nouvelles chroniques!

Blanche Mt.-Cl.

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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