Il était une fois… la cruauté – Tale of Tales (Matteo Garrone, 2015)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Affiche du film – Source: AlloCiné

Cela fait un petit moment que je ne vous ai pas gratifiés d’une chronique cinéma… Aussi c’est avec un certain plaisir je reviens en ce jour vous parler de cinéma. Et par la même occasion, je fais à nouveau une incursion dans le monde des contes avec un opus assez luxueux qu’étrange. J’ai nommé Tale of Tales, sorti en 2015 et dirigé par Matteo Garrone. Pour vous faire une idée du visuel du film, je vous conseille de vous reporter à l’affiche ci-contre, qui vous donnera une idée de ce que vous allez voir à l’écran…

Mais oubliez romantisme, princes charmants, gentilles fées, preux chevaliers et grandeur d’âme car toutes ces histoires ont un point commun: elles sont empreintes de la cruauté la plus noir. Laissez-moins maintenant vous amener en un monde aussi beau que sombre…

Trois royaumes, trois aventures…

Au temps des légendes, des rois et des reines, ce sont trois histoires qui se déroulent sous les yeux des spectateurs.

La reine et son fils Elias – Source: AlloCiné

Au royaume de Selvascura, le roi (John C. Reily) et la reine (Salma Hayek) se désespèrent de ne pas avoir d’enfant, et décident de se lancer dans la quête d’un monstre marin dont le cœur cuisiné peut leur apporter l’héritier tant désiré. Or, le roi meurt en rapportant le cœur de la bête, qui doit être préparé par une servante vierge. Quelle n’est pas la surprise de la jeune femme, quand, après consommation du cœur du monstre par la reine, elle tombe instantanément enceinte, en même temps que la souveraine!… Chacune met au monde un fils: les deux garçons, le prince Elias (Christian Lees) et le jeune Jonah (Jonah Lees) se ressemblent comme des jumeaux, et entretiennent un lien particulier qui déplait à la reine, jalouse de l’affection que son fils porte au serviteur. Elle souhaiterait le faire assassiner, mais craint de le confondre avec Elias. Jonah décide de quitter le royaume, laissant Elias désemparé sans celui qu’il considère comme son frère. Il lui laisse cependant le moyen de garder contact avec lui: plantant un couteau sur le tronc d’un arbre au pied duquel coule une source, il lui explique que si l’eau reste claire, tout va bien. Mais un beau jour, Elias voit l’eau se colorer de sang et comprend que son ami a besoin d’aide. Il décide de partir à sa recherche…

Le roi d’Altomonte et sa fille Violette – Source: Imdb.com

Au royaume d’Altomonte, le roi (Toby Jones) vit seul avec sa fille Violette (Bebe Cave). Alors que celle-ci, qui aime profondément son père, joue un chant en son honneur lors d’une fête de la cour, le souverain est distrait par une puce lors de sa performance. Il décide de la garder avec lui, comme animal de compagnie, et la cache dans sa chambre. En secret, il la nourrit de viande et de son propre sang, jusqu’à ce que celle-ci devienne énorme, de la taille d’un chien. Lorsque l’animal meurt, le roi, dévasté, décide d’en garder la peau. C’est à cette même période que la princesse Violette, aspirant à l’amour romantique, parle à son père de prendre un époux. Le roi décide donc de la donner en mariage à celui qui, en la regardant ou en la touchant, devinerait la provenance de la peau qu’il garde si précieusement. Les princes, chevaliers et paysans défilent devant la jeune princesse, sans deviner de quelle peau il s’agit. Sur ces entrefaites arrive un Ogre repoussant qui trouve qu’il s’agit d’une peau de puce, gagnant ainsi la main de Violette. Celle-ci, terrifiée, ne veut pas partir avec lui. Son père lui explique qu’il avait imposé ce défi en pensant que personne ne le relèverait et qu’elle n’épouserait personne, mais qu’en tant que souverain, il doit respecter sa parole et la marier à l’ogre. Désespérée, et persuadée que son père ne l’aime pas pour la laisser à un monstre, la jeune fille part avec son époux. Violée et retenue prisonnière dans une grotte à flanc de falaise, la princesse vit l’enfer sur terre. Mais elle décide un jour de fuir…

Les deux vieilles sœurs – Source: Imdb.com

Le royaume de Roccaforte est gouverné par un roi pour le moins libidineux (Vincent Cassel), qui un jour, entend un chant magnifique. Guidé par cette jolie voix, il s’arrête devant une maison… en fait habitée par deux vieilles sœurs, Imma (Shirley Henderson) et Dora (Haley Carmichael). Mais le roi, persuadé d’entendre la voix d’une jeune beauté, commence à faire la cour à Dora derrière sa porte. Celle-ci consent d’abord à lui montrer un doigt, puis face à l’insistance du roi, à passer une nuit avec lui, du moment que cela se passe dans l’obscurité totale. Le souverain coquin accepte, et Dora vient nuitamment le voir. Ils passent une nuit d’amour, mais curieux de l’apparence de son amante, lui décide de voir à quoi elle ressemble et allume une chandelle. Horrifié à la vue de cette vieille femme, il l’accuse de l’avoir trompé et appelle ses gardes qui la jettent par la fenêtre du palais. Mais les draps dans lesquels Dora s’est enroulée s’accrochent à un arbre et elle ne touche pas le sol. Une sorcière la sauve et prend soin d’elle… à tel point que le lendemain matin, Dora prend l’apparence d’une splendide jeune femme (Stacy Martin). Le roi la croise alors lors d’une partie de chasse. Il tombe instantanément amoureux d’elle. Sincèrement épris, il décide d’en faire sa reine. Heureuse de sa nouvelle apparence, Dora envoie une invitation à sa sœur Imma à son mariage et lui promet de prendre soin d’elle, tant qu’elle gardera le secret de qui elle est vraiment. Cependant, elle ne veut rien avoir à faire avec elle, par honte et par peur de tout perdre. Mais Imma ne souhaite pas être mise de côté de la sorte, et est déterminée à savoir comment redevenir jeune et belle, elle aussi…

Cruauté et somptuosité

Malgré les récompenses obtenues par le films, les critiques quant à Tale of Tales  sont plutôt mitigés à sa sortie: si certains louent la somptuosité des décors ou encore la prestation de Salma Hayek en reine froide doublée d’une mère possessive, d’autres y voient un pele-mêle putassier sans imagination… Et pourtant, lorsque je l’ai vu par hasard sur le câble un soir où je ne savais pas quoi regarder, le moins que l’on puisse dire et que j’ai été… subjuguée. Subjuguée par ce que je voyais, aussi bien en termes visuels que narratifs. Il faut savoir que Matteo Garrone s’inspire, avec les trois histoires résumées ci-dessus, des contes de l’auteur italien du XVIIe siècle Giambattista Basile, ce qui nous change, en tant que spectateur, de l’habituel corpus de Grimm et Perrault. Ce n’est pas un film à sketch, avec trois films dans le film, mais les scènes se passant dans les différents royaumes s’alternent de manière plutôt intéressante, ce qui permet de garder l’intérêt du spectateur, curieux de savoir comment chacune de ces histoires va se terminer.

Violette, la jeune princesse désespérée d’Altomonte – Source: Imdb.com

Tout d’abord, il faut avouer que le casting est tout ce qu’il y a de plus alléchant. On connaît la présence de Vincent Cassel à l’écran, son talent et son charme malsain dans l’interprétation des rôles d’enfoiré. Je dois avouer que je l’ai trouvé assez fun et même un peu ridicule en roi complètement obsédé. Je le revois, agenouillé, tout excité comme un puceau le soir de son décapsulage, embrassant avec délectation le bout du doigt d’une vieille dame qu’il prend pour une belle jeune fille! Et j’en souris encore! 🙂 Toby Jones, vu dans maints films, dont le talent n’est plus à démontrer et dont on ne peut oublier le visage une fois qu’on l’a vu, campe un roi d’Altomonte complètement à l’ouest et dépassé par les événements, détaché jusqu’à l’irréparable, et souhaitant se repentir – je l’ai même trouvé touchant. Quant à Salma Hayek, je l’ai trouvée impressionnante. Oh oui! Je ne connais certainement pas assez sa filmographie, mais c’était la première fois que je la voyais dans un rôle si sombre… et j’ai trouvé qu’elle s’en sortait divinement.

Le tournage du film début en 2014 et dure quatre mois. La plupart des décors naturels, de magnifiques paysages sauvages et rocailleux, ainsi que les châteaux de pierre nue que vous verrez à l’écran se trouvent en Italie, et dressent un cadre grandiose à ces histoires surnaturelles et sombres, inspirés des contes. D’un point de vue strictement formel, j’ai trouvé le cadre splendide. Cette pierre quasi brute des châteaux, les sols rocailleux et les forêts, contrastent avec l’opulence des accessoires – meubles, tentures, bijoux… – et des costumes. À dire vrai, il y a une sorte de mix entre « cour d’Espagne » et « Grand Siècle » dans les toilettes des différents protagonistes. Je pense notamment à Salma Hayek dans ses robes à col haut, qui attife son fils en manches bouffantes façon La Folie des grandeurs, ou encore à Violette, dont les robes délicates et la coiffure bouclée lui donnent l’air de sortir d’un Titien. C’est extrêmement impressionnant, et fascinant.

Dora au saut du lit, redevenue jeune et belle – Source: AlloCiné

Et quand le fantastique s’en mêle, le visuel est absolument saisissant: les presque jumeaux Elias et Jonah avec leur albinisme, cette absence de couleur qui rompt étrangement avec la richesse de leurs vêtements, cet ogre qui traîne la toute jeune et petite Violette jusqu’au terrain nu, Dora s’éveillant jeune dans la forêt, enroulée dans un drap rouge et parée d’une flamboyante chevelure rousse… C’est impressionnant, particulièrement l’utilisation du rouge, couleur de sang, de menace: le rouge du cœur de monstre que Salma Hayek, future mère possessive, dévore pour porter la vie (c’est une image qui a été utilisée sur certaines affiches du film), le rouge du sang qui éclabousse Violette, le rouge des draps du roi de Roccaforte qui consomme son mariage avec sa belle reine rousse… Le rouge, s’il est associé à l’opulence, à la passion, est également la couleur des émotions, des motivations négatives. Je m’explique.

Un roi libidineux obsédé par un doigt (ouais, je réalise ce que je viens d’écrire…) – Source: AlloCiné

C’est là qu’intervient la noirceur dans ces contes: voyons des protagonistes égoïstes, qui se laissent consumer par ce qu’ils veulent obtenir. La reine de Selvastura se dit prête à donner sa vie pour la donner, afin que l’équilibre naturel soit préservé – c’est finalement le roi son époux qui donne sa vie. Une fois devenue mère, elle n’y trouve aucun épanouissement, car jalousant l’affection que son fils Elias porte à Jonah, son camarade de jeu. Loin de s’en réjouir, elle va même jusqu’à tenter d’assassiner le jeune garçon pour qu’il ne lui fasse pas d’ombre. Quant au roi d’Altomonte, père de la jeune Violette qui dans toute son innocence chérit son royal papa, il se laisse bientôt happer par les soins qu’il donne à une puce. La petite bête devient énorme, allégorie de ces petites choses insignifiantes qui  prennent des proportions ridiculement grandes, jusqu’à faire oublier son rôle de père au roi. Celui-ci, croyant s’en sortir à bon compte, se verra donner sa fille en mariage à un monstre qui fait de sa vie un cauchemar, alors qu’il a le pouvoir de l’en préserver. Quand au roi libidineux de Roccaforte incarné par Vincent Cassel, il se fait bêtement avoir par une voix qui le fait fantasmer, jusqu’à exiger la présence d’une femme dont il ignore tout, même l’apparence, et de le lui reprocher par la suite. Ironie du sort et comble du ridicule pour lui, même s’il l’ignore, c’est cette même femme qu’il a rejeté, et même voulu tuer, qui le fera s’assagir et se ranger. Cependant, l’histoire prend un tour différent puisqu’au final, le spectateur comprend bien vite que Dora ne vaut pas mieux que lui: toute entière à son nouveau statut, c’est elle qui méprisera et rejettera sa sœur jusqu’à l’irréparable.

Bien que très cruel, c’est absolument captivant à suivre, car si ces personnages n’ont rien des vertueux héros de conte de notre enfance, les méchants n’en restent pas moins punis. Et peut-être, y a-t-il, au vu de la connexion qui s’opère entre ces différentes histoires en fin de film, un espoir pour les personnages les plus innocents, les plus capables d’amour… Mais ce n’est qu’un détail sur lequel je ne peux trop vous en dire sans vous gâcher le plaisir de la découverte…

Conclusion – Un beau livre d’images sombre

Comme vous l’avez vu, j’ai beaucoup aimé ce film, et ce malgré sa cruauté. Quand bien même on a, ces dernières années, consommé de la réécriture de conte jusqu’à indigestion, ce film a le mérite de changer de corpus, pour nous entraîner dans un univers aussi différent qu’enchanteur. Matteo Garrone reste certes dans le cliché des robes de princesse clinquantes, mais ces contes sombres restent malgré tout enchanteurs. Mention spéciale à Salma Hayek, aussi fascinante qu’inquiétante en mère possessive à l’extrême.

Si cette transposition à l’écran de contes italiens n’a pas plu à tous, je dois avouer que je me suis laissée happer par le déroulement de ce somptueux livre d’images, d’une beauté assez déroutante. Aussi, si vous êtes fans de visuels baroques et que vous êtes las des héros sans peur et sans reproche, je vous recommande de vous plonger dans ceux-ci… 🙂 J’espère que cette chronique aura éveillé votre curiosité, et je vous dis à très bientôt pour de nouvelles chroniques…

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Tale of Tales
Année de sortie: 2015
Réalisation: Matteo Garrone
Origine: Italie, France, Royaume-Unis
Durée: 2h05
Distribution: Vincent Cassel, Salma Hayek, Toby Jones, Stacy Martin, Bebe Caves, Jonah et Christian Lees…

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse de livres et de films SFFF mais pas que (de tout ce qui raconte de bonnes histoires, en général), auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

7 réflexions au sujet de “Il était une fois… la cruauté – Tale of Tales (Matteo Garrone, 2015)”

  1. Je n’ai pas encore eu l’occasion de le regarder, malheureusement, mais ta chronique rend un bel hommage à ce film de contes atypique. Comme tu le dis, cela change des histoires de Grimm et Perrault, auxquelles on n’est plus habitué.

    Aimé par 1 personne

  2. Tu as tout et parfaitement dit ce qu’il y avait à dire ! J’ai adoré ce film qui sort des sentiers battus, j’ai adoré la direction artistique, les acteurs (Toby Jones est effectivement très touchant par son côté enfantin et irresponsable) et surtout ces histoires qui me hantent encore (notamment ce qui arrivera à la pauvre Imma).
    Je ne comprends pas l’accueil très mitigé de ce film, y a tout ce qui fait un conte pourtant.

    Aimé par 1 personne

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