Lettres martiennes – En Terre étrangère (Robert Heinlein)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Je reviens aujourd’hui avec une nouvelle chronique livresque, de la vraie science fiction cette fois-ci, dédiée à un ouvrage que j’ai mis plus de temps que prévu à lire – tout d’abord à cause de mes préoccupations, et aussi parce que cet ouvrage me laisse une fort étrange impression.

En effet, je vais aujourd’hui vous parler d’un classique de Robert Heinlein, sorti dans les années 1960 et ré-édité récemment en livre de poche: En Terre étrangère. En effet, il m’avait attirée de par sa couverture un peu flashy, et de par son résumé qui sentait bon le flower power, étant donné qu’il est devenu un ouvrage culte sur les campus des années 1960.

Je vous invite donc à découvrir un monde futur, au côté d’un humain né sur Mars et revenu sur Terre, un lieu des plus étranges pour ce jeune homme innocent…

  • Un Martien parmi les hommes

Michael Valentin Smith est un être à part. Né de deux des premiers colons de Mars, il a été élevé, une fois ses parents morts, par les Martiens. Il vient d’être ramené sur Terre, et se trouve confronté à un monde hostile. Non seulement la gravité est plus forte que sur Mars, et il peine à tenir debout avec ses muscles atrophiés, mais il est aussi retenu prisonnier à l’hôpital par le gouvernement de la Fédération mondiale, dirigé par les États-Unis, et nombre de personnalités influentes convoitent son héritage – la fortune de ses parents et, selon un cas de jurisprudence spatiale, la propriété du sol martien pourtant habité par une civilisation riche.

Le reporter Ben Caxton, très lié avec Gillian Boardman dite Jill, infirmière qui malgré les interdictions, a œuvré pour rencontrer « l’Homme de Mars », lui explique qu’il s’agit d’une rétention illégale, en désaccord avec les droits de l’Homme. Aussi, Jill fait évader Valentin Michael Smith, dit Mike, pour le conduire chez un ami de Caxton, Jubal Harshaw, un érudit (avocat, médecin, amateur d’art, écrivain…) vivant dans une immense demeure avec ses trois secrétaires aussi sexy que dévouées Anne, Dorcas et Myriam. Jubal accepte d’aider les fugitifs, et de répondre aux questions de Mike sur ce monde étrange qui l’entoure, tout en apprenant sur la culture martienne. Il apprend notamment la coutume de la fraternité d’eau, tandis que Mike découvre l’amour physique humain. Toute cette compagnie va bientôt former une sorte d’étrange famille alternative, alors qu’un destin aussi tortueux qu’extraordinaire attend l’Homme de Mars sur Terre…

  • Contexte et culture martienne

En Terre étrangère a eu un succès phénoménal, car sorti à la bonne époque: en effet, si Robert Heinlein y travaillait depuis des années, ce n’est qu’en 1961 que paraît le roman, amputé de quelques scènes à contenu sexuel explicite. Il faudra attendre 1991 pour que le texte intégral soit accessible au lecteur – et puis bon les fameuses scènes de nu ou à contenu sexuel ne sont pas si olé-olé que ça pour nous autres lecteurs du XXIe siècle, pour qui le sexe, ça n’est somme toute pas la mer à boire… L’ouvrage, considérée comme une ode au pacifisme, s’organise en cinq parties qui voient Valentin Michael Smith découvrir peu à peu la Terre et certains concept de la pensée occidentale, au passage quelques religions, ainsi que les émotions humaines, puis s’ouvrir et fonder un nouveau mouvement philosophico-religieux basé sur l’amour du prochain et la force de l’esprit. Dans l’ouvrage, l’on trouve de très longs dialogues entre Jubal Harshaw et Mike qui partagent la pensée de leurs peuples si différents – cela m’a un peu rappelé les extraits des Lettres persanes de Montesquieu que j’ai eu l’occasion de lire au lycée.

En effet, Mike, de par son innocence et sa naïveté, prend tout au pied de la lettre (il ne comprend pas, par exemple, le concept de roman et de fiction lorsqu’il lit du Shakespeare) et ne « gnoque » pas (selon les termes martiens) les émotions fortes des êtres humains. Il est très intrigué par les femmes, puisqu’il n’y a pas de femelles parmi les Martiens qui se contentent de féconder les œufs de créatures appelées les nymphes.

Le collectif y est très fort, la vie très longue puisqu’un Martien ne meurt pas, mais peut choisir, une fois ses tâches achevées, de se « désincarner ». La discipline martienne est telle qu’à l’image de ceux qui l’ont élevé, Mike est capable de faire léviter des objets, et même de faire disparaître des objets ou des êtres qu’il juge mauvais – comme les aérocars entiers des agents des Services Spéciaux qui assaillent la propriété de Jubal où il a trouvé refuge. Il est également capable, malgré ses muscles atrophiés par le voyage spatial, de refaçonner son corps pour le rendre plus fort et plus adapté à la gravité terrestre. Par ailleurs, la découverte de l’amour physique chez les humains est un vrai choc pour lui, ainsi que pour ses partenaires qui découvrent un être tout entier dévoué au partage et au plaisir de ses partenaires. Mike y trouve une façon de louer et de chérir ses « frère d’eau » terriens – la fraternité d’eau naît après qu’un individu offre un verre d’eau à l’autre, geste naturel pour nous, mais un grand honneur pour les Martiens. Aussi le choc des cultures est plutôt intéressant, quand bien même il est l’occasion de longs passages très verbeux légèrement ennuyeux – les échanges d’idée auraient pu, à mon sens, tenir en un peu moins de lignes.

Parlons maintenant de la Terre… Nous sommes dans un monde gouverné par une Fédération mondiale, sous l’égide des États-Unis (tiens, tiens). L’Amérique du Nord voit émerger différents mouvements religieux chrétiens intégristes, comme l’Église de la Nouvelle Révélation fondée par l’évêque Foster. En l’occurence, les scènes qui s’y rapportent sont plutôt comiques, les offices ressemblant à des espèces de spectacles sponsorisées par les marques religieusement autorisées, et les églises ayant pour antichambre des casinos. J’avoue que cela m’a beaucoup amusée, quand bien même cela provoque un certain malaise car au fond il s’agit moins d’élévation spirituelle que d’argent. Par ailleurs, Michael est, comme énoncé dans  le résumé, l’objet de bien des convoitises, de par la fortune de ses parents terriens dont il a hérité, de par le pouvoir qu’on lui prête sur Mars. Par ailleurs, son intérêt affiché pour le « fostérisme » après qu’il ait regardé la retransmission d’un office religieux à la télévision, qui fascine Michael – qui y voit un rite de désincarnation, une transe et un partage lui rappelant la mentalité martienne. Imaginez la portée médiatique si cet Homme de Mars se convertissait!

Nous assistons donc à l’évolution d’un être innocent, tiraillé de tout côté pour des enjeux qui le dépassent et qui, au fond, lui importent peu, qui finit par s’émanciper et par avoir un destin exceptionnel, dans une société dont l’hypocrisie est placardée par l’auteur.

  • Quelques petits bémols cependant…

Quelques points m’ont cependant dérangée, voire un peu déçue, malgré la richesse de l’ouvrage.

J’ai été par ailleurs été un peu dérangée par la place occupée par les femmes dans cette histoire – c’est rare que je m’arrête sur cela car je tiens toujours compte de l’époque de rédaction du livre. Mais là… Pas que les femmes de l’histoire soient stupides, loin de là, elles sont plutôt intelligentes. C’est juste qu’elles ont une sorte d’intelligence plus instinctives, moins basées sur la logique, ce que je trouve somme toute assez conservateur. Il y a de plus une espèce de modèle autour de Jubal, où ses secrétaires prennent plaisir à le servir, et chez qui il existe une sorte de ségrégation homme-femme comme dans certains sociétés anciennes (dans l’Ancien Testament notamment), q’un de leurs amis admire car les femmes ne « se mêlent pas aux conversations d’hommes », qu’on les laisse parler et agir avec la même indulgence dont on ferait preuve avec un « chaton » ou un « enfant ». Donc, voilà la considération dont elles font l’objet et je m’étonne que dans un contexte peace and love, période de libération sexuelle qui a participé à l’émancipation féminine (mais à mon sens, moins que le punk! 😉 ), En Terre étrangère ait connu un tel succès sur les campus où circulaient des idées modernes.

Ensuite, le petit côté biblique… Alors que les choses soient claires, je ne suis pas anti-religion, la foi est un sentiment que j’admire du moment qu’elle ne sert pas de prétexte à des nuisances telles que ce qui s’est passé à Londres ce week-end. Pour ma part, une large partie de ma famille est catholique, j’ai eu la chance de connaître des croyants très bien, tout sauf des bigots obscurantistes, tolérants, qui ne feraient pas de mal à une mouche. Pareil pour les autres monothéismes (pour le reste, je n’ai pas de bouddhistes et d’animistes dans mon entourage! 😉 ). Je ne cracherai sur aucune religion, non pas parce que je ne veux vexer Pierre, Paul ou Jacques, mais parce que je suis fatiguée d’entendre dire par des gens qui ne connaissent pas les écritures que la Bible ou autre texte sacré est rempli de conneries, que c’est la religion qui met les gens dans la merde aujourd’hui. Non, pour moi, c’est ce que des connards en font. J’ai lu la Bible par curiosité quand j’étais plus jeune. Alors certes, il est des choses très dures et qui aujourd’hui sont complètement obsolètes (place de la femme, mœurs…), mais n’oubliez pas le contexte culturel et l’époque de sa rédaction – il est en effet facile de tirer une phrase de son contexte et de lui faire dire ce que l’on veut pour qu’elle colle à ses vues. Aussi, pour l’avoir lue, tout n’y est pas à jeter, certains principes et valeurs restent d’actualité… Il est des idées d’amour du prochain, très belles et pas toujours appliquées, qui semblent avoir inspiré Heinlein dans le parcours de son héros si « révolutionnaire » d’En Terre étrangère.

C’est là que le bât blesse pour moi: j’ai l’impression que les inspirations bibliques sont légions dans quelques ouvrages S.F. que j’ai lus ces dernières années. Si parfois ça passe, ma foi (c’est le cas de le dire), je trouve ça lourd dans un livre aussi riche que ce roman. C’était lourd, tout bêtement parce  que selon moi, cela manque singulièrement d’imagination par rapport au reste du roman. Chaque religion a une histoire qui lui est propre, ne serait-ce que celles du « Livre ». Partant de cela, j’ai regretté que dans la dernière partie de l’ouvrage, Mike, qui crée une religion, suit un parcours christique. Robert Heinlein ne pouvait-il pas être plus inventif et gratifier le lecteur de quelque chose de plus insolite?

  • Conclusion – Un classique… intéressant

Je ne peux pas vous dire qu’En Terre étrangère m’a transportée, loin de là, car je trouve malgré tout qu’il a beaucoup vieilli et ne correspond plus du tout à la mentalité des lecteurs du XXIe siècle (bien que le côté « amour libre » puisse encore faire rêver). Quant aux gadgets futuristes évoqués dans certaines scènes, ils prêtent à sourire quand on sait qu’aujourd’hui nous avons internet et des box minuscules qui nous donnent accès à plus d’information (de diverses qualités), et qui par rapport aux systèmes de stéréo de Jubal, prennent bien peu de place.

Je disais que la place de la femme et la dimension christique m’irritaient un peu, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit, selon les spécialistes, d’un roman qui, bien que fourre-tout, parfois bordélique et blablateux, explore des thématiques très diversifiées, avec des personnages qui, à défaut d’avoir une psychologie fouillée, réfléchissent beaucoup au sens de leur vie et du monde, jusqu’à vouloir le façonner, le changer pour le rendre plus, plus vivable et se dégager de certains carcans.

Après, je ne suis pas une nana très peace and love, je ne crois pas, malgré l’éducation toute love et new age de ma maman, en la vertu de l’amour du prochain. J’admire ce courant de pensée et ceux qui ont poussé jusqu’au bout cette logique de vie, mais je n’y croirai jamais. Cela vient probablement de ma croyance profonde qui veut que toute utopie a ses dérives et finira fatalement en dystopie. Et pour moi, le mouvement initié par Mike, s’il rend ses tenants heureux dans un premier temps, n’est pas à l’abri d’abus ou de déformations du message originel, susceptibles d’en faire une véritable monstruosité, avec ses codes et ses normes qui ne permettraient pas à tous de s’épanouir. Ceci dit, il s’agit d’un roman qui a profondément marqué la culture et la contre-culture américaine, avec toutes les contradictions de la « pensée de Heinlein » à cette époque. Aussi je le recommande moins comme un divertissement que comme un objet de curiosité et d’étude littéraire, servie par une postface riche, témoin d’une époque de changements. Par ailleurs, je songe à lire un autre ouvrage de Robert Heinlein, que vous connaissez peut-être pour sa curieuse adaptation cinématographique: Starship Troopers.

J’espère vous avoir au moins intéressés avec cet ouvrage, et je vous dis à très bientôt pour de nouvelles chroniques, créations, etc. … Passez un excellent lundi férié et profitez-en bien!

Blanche Mt.-Cl.


Le thé idéal pour l’accompagner: Un thé rouge bien riche en rooibos, aux couleurs de la planète Mars…

Titre: En Terre étrangère
Auteur: Robert A. Heinlein
Editions: Le Livre de Poche
Collection: Science-Fiction
768 p.
Parution: Juin 2016
Prix: 8,90 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

2 réflexions au sujet de “Lettres martiennes – En Terre étrangère (Robert Heinlein)”

  1. Super chronique vraiment! Je l’ai trouvé très intéressante 🙂 Je n’ai pas encore lu ce classique moi non plus mais je ne vais pas tarder à le faire, je pense, en le prenant comme tu dis comme un objet de curiosité. Personnellement, j’aime bien les romans qui ont une forte emprunte biblique parce que je trouve ça amusant de trouver ces références dans le récit (comme dans le Seigneur des anneaux par exemple) mais après je n’en enchaînerait pas 15 à la suite ^^
    Bref, j’ai été ravie de lire cet avis 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ce commentaire! 🙂 En un sens, c’est vrai que l’inspiration biblique avait son sens, puis qu’il est question d’amour du prochain dans la mouvance « Peace and love » – l’amour étant un des premiers messages du christianisme. Mais justement, j’ai trouvé que ça manquait de subtilité dans l’ouvrage…

      Ceci dit, si tu aimes le débat d’idées il y en a pléthore dans cet ouvrage. 🙂 Je verrai quel sera le prochain livre que je lirai de cet auteur. 🙂 Très bonne soirée à toi!

      Aimé par 1 personne

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