La solitude de l’être – Niourk (Stefan Wul)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

51mtbydx42lAvec la chronique de cette semaine, je reviens à la littérature SF jeunesse avec un livre que je n’ai pas seulement lu, mais aussi relu puisque je l’avais étudié en cinquième, sous la houlette d’un professeur de français exceptionnel qui aimait la littérature SFFF… J’ai nommé Niourk de Stefan Wul.

Et l’édition que j’ai pu me procurer a ceci de particulier qu’elle est accessible aux jeunes lecteurs dyslexiques. J’ai mis un petit moment à m’adapter à la typographie et à la mise en page, mais je dois avouer que je suis ravie de cette initiative. Car il est dommage que la dyslexie coupe des bonnes histoires!

  • Le pitch

L’histoire prend place dans un monde apocalyptique. En effet, suite à une terrible catastrophe nucléaire, certains animaux ont muté pour devenir des monstres d’une intelligence redoutable, tandis que les hommes ont régressé à un stage primitif et vivent en clans de chasseurs où les femmes et enfants ne valent rien et où la différence est mal acceptée. C’est ainsi que l’Enfant noir est rejeté par sa tribu à cause de sa couleur de peau.

D’abord condamné à mort par le Vieux, une sorte de shaman malhonnête qui joue de la superstition du clan pour mieux régner (et se saouler), l’enfant retrouve dans les ruines d’une ville des objets puissants qui lui permettent de gagner le respect des chasseurs. C’est alors que débute un chemin semé d’embûches, entre monstres radioactifs du Grand Lac et rencontre de « dieux fous », qui devra les mener jusqu’à Niourk, la ville des dieux…

  • Différence et Solitude

Lorsque j’avais lu Niourk à douze ans, j’avais été très impressionnée par le postulat de cette catastrophe nucléaire qui avait fait régresser l’humanité et muter les animaux. C’est que, mine de rien, savoir qu’on jette des déchets nucléaires dans le fond des océans et que leurs cercueils de béton peuvent se fendre, ça fait sacrément peur. Imaginez l’effet que cela avait eu sur l’imagination débordante et angoissée d’une gamine de douze ans! 🙂 Le fait est que Stefan Wul nous dépeint un monde dangereux, de par sa nature inhospitalière, ses radiations résiduelles et de par les relations empreintes de violence que les hommes entretiennent entre eux.

Vivant repliés sur eux-mêmes dans leurs tribus, ils méprisent la différence: en témoigne le rejet dont l’Enfant noir fait l’objet, ce qui le rend craintif et soumis. Il se cache souvent pour échapper aux brimades, mais sait qu’il ne peut s’enfuir, la tribu étant son seul rempart face à une nature trop forte pour sa frêle stature. La solitude de ce gamin fait peine à voir. Ici, c’est à cause de sa couleur de peau, mais n’importe quel enfant qui a eu à souffrir d’une différence (origines, handicap, capacités spéciales, goûts hors-norme ou simple excentricité…) peut malheureusement s’y reconnaître.

C’est à l’occasion de la mort du shaman – à travers lequel l’auteur placarde l’hypocrisie de ceux qui ont le pouvoir, car le « sage » ne fait rien d’autre que s’isoler pour se saouler dans les anciennes réserves de rhum cubaines, dans une « cité des dieux » (en réalité les vestiges d’une grande ville) que le petit garçon va s’affirmer. Il va notamment compenser sa faiblesse par rapport aux autres membres de la tribu par le biais d’instruments de l’ancien temps, un « tube des dieux »… à savoir un fusil. Aussi, le gamin va parfois se montrer ivre de puissance, comme une revanche sur cette existence où on l’a méprisé, pour prendre l’ascendant sur les chasseurs. C’est assez triste que cet enfant retourne cette peur dont lui-même a souffert plus tôt. Mais là encore, il se retrouve plus ou moins seul car c’est avec déférence que les autres s’adressent à lui.

Nous arrivons enfin au point pour lequel l’histoire vaut vraiment le déplacement: l’évolution de l’enfant. Lorsque la tribu meure irradiée pour avoir consommé une viande radioactive, l’Enfant noir, sous l’effet des radiations, ne développe une intelligence hors du commun. Ces passages sont absolument fascinant, puisque le lecteur se fraie un chemin dans les pensées de cet enfant: d’abord simples et « primitives » à l’image de sa tribu – besoins primaires, comme la nourriture et la défense – elles s’élaborent au grès des découvertes du garçon. Car s’il est une chose qu’il possédait déjà avant l’irradiation, c’était bien la curiosité. Dans la première cité des dieux, il découvre les armes, les panneaux publicitaires qu’il prend d’abord pour des divinités, son esprit étant encore imprégné des superstitions de sa tribu. Et peu à peu, après avoir retrouvé les siens et étant parvenu à s’y intégrer, en consommant avec eux cette viande radioactive, il est sujet à des fulgurances, au cours desquelles il comprend la nature, l’univers qui l’entoure. Le plus impressionnant reste ces scènes où le gamin, explorant les ruines de Niourk (New York, mais un New York futuriste comme imaginé par Stefan Wul en 1957), parvient à faire le lien entre les voix qu’il entend dans les publicités et les signes qui y sont inscrits – les lettres – pour peu à peu « craquer le code » et apprendre à lire. J’aime beaucoup ce moment qui devrait parler aux lecteurs que nous sommes! 🙂

Ceci dit, l’évolution de ce petit garçon, qui va se choisir un prénom, a de quoi perturber tant elle est rapide, et surtout, tant elle le conduit à des expérimentations impressionnantes, sur la vie et même sur le cosmos – à « jouer à Dieu » en somme. C’est à travers le regard d’humains venus de Vénus, où l’humanité a prospéré et est technologiquement très avancé, en expédition sur Terre, que l’on suit les derniers pas de l’enfant, rebaptisé Alf, vers le génie suprême mais en jouant comme un petit garçon. En revanche, ils persistent à le traiter comme une petite bête curieuse, ce qui est d’autant plus troublant qu’ils sont censés être plus évolués que la tribu – donc plus ouverts. Que nenni, la conscience, l’idée de leur supériorité, puis de leur infériorité face à tant d’intelligence, ne font qu’ajouter à cet enfermement de l’enfant. Au final il semble que ce petit garçon soit seul, quoiqu’il arrive, car même intégré à une tribu ou à un petit groupe d’hommes, il ne peut, après avoir été méprisé, qu’être traité en supérieur et craint.

Mais cependant, quelques questions se posent: pourquoi diable ce petit garçon a-t-il réagi différemment à l’absorption de nourriture radioactive? d’où lui vient cette supériorité? comment a-t-il développé ce génie? alors qu’il était rejeté pour sa différence, son cerveau, de par ses introspections, a-t-il développé des aptitudes qui ont explosé suite à l’irradiation? ou les gènes responsables de sa peau noire lui ont-il conféré une supériorité face aux dégâts de la radioactivité – quand bien même celle-ci l’affecte également? Avouez qu’il y a de quoi se triturer les neurones un moment! 🙂 Après, c’est peut-être parce que je l’ai relu à l’âge adulte, mais je ne suis pas certaine qu’un tout jeune lecteur s’interrogera là-dessus, qu’il sera plus réceptif à la problématique du rejet et du racisme.

  • Conclusion – Un très beau classique à découvrir

En relisant Niourk, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une certaine tristesse pour ce petit gars rejeté, qui fera de sa différence une force mais qui, peut-être, n’en ressortira pas plus heureux. Aussi sa profonde solitude est tout à fait palpable, quand bien même les aventures qu’il vit sont intéressantes et l’aident à se développer. Quoiqu’il fasse, il sera différent, à l’écart et si un espoir subsiste qu’il soit heureux avec d’autres, celui-ci est très mince, comme on le verra à la fin du roman. C’est donc un récit assez sombre pour de jeunes lecteurs.

Il y a clairement une mise en garde quant au stockage des déchets nucléaires, qui créent des monstres – au sens littéral avec la mutation des poulpes, et au sens plus figuré avec l’intelligence effrayante de l’enfant, rebaptisé Alf. Mais avant toute chose, la science-fiction semble ici servir de prétexte à une histoire sur l’intolérance, sur l’isolement des êtres rejetés. Car au final, personne ne mérite vraiment ça… À part cette dimension S.F. et presque existentielle, l’ouvrage se lit très vite et s’apprécie sans arrière-pensée, quand bien même il éveille une certaine mélancolie.

J’espère vous avoir donné l’envie de (re)découvrir Niourk et pourquoi pas l’œuvre de Stefan Wul (j’ai lu Piège sur Zarkass il y a quelques années!). Aussi, je vous souhaite une excellente semaine et vous dis à bientôt pour de nouvelles chroniques!

Blanche Mt.-Cl.

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

8 réflexions au sujet de “La solitude de l’être – Niourk (Stefan Wul)”

  1. C’est amusant de relire de tels classiques des années plus tard…
    Pour ma part, ce qui m’avait marquée (impressionnée, comme tu l’as si bien dit), c’est le rejet de l’Enfant plus que le monde post-apo. L’intolérance et le rejet, ….

    Remarquable « Niourk », en effet. Et remarquable qu’on continue à l’étudier en cours (au collège, souvent, je vois des profs le donner). Je l’avais lu de ma propre initiative ^^

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      1. Je lisais …de tout ( ça ne change pas) mais j’avais commencé la SF pour adultes (avec Jack Vance par ex.) après avoir lu pas mal de romans SF jeunesse. L’obligation, en 4ème, c’était « Une vie » de Maupassant (pas mon préféré).

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      2. C’est vrai que j’ai tendance à lire de tout depuis le lycée (oui, l’historique a fini par me gaver! 😉 ), même si j’ai moins le temps depuis quelques années.
        Maupassant… J’avais aimé les nouvelles « La Main » et « Une apparition », même si elles m’avaient fait très peur à l’époque! 🙂

        Aimé par 1 personne

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