Nouvelle – La Nuit de Wolf – Chapitre IV

Une détonation résonna dans la forêt. Le crâne de Löwe explosa dans une gerbe visqueuse, tandis que ses muscles se relâchèrent d’un coup. Tel une marionnette aux fils coupés, il bascula en avant sur le torse du garçon. Réalisant à peine ce qui se jouait, celui-ci n’entendit que le hurlement hystérique de Teich affolé. Seconde détonation. Le cri cessa. Un choc mat suivit.

Le corps sans vie de Löwe pesant et déversant ses sécrétions encore chaudes sur lui, le garçon se crispa sur le sol humide. Une odeur métallique rappelait à lui les souvenirs de la clinique. La cuve. Le sang, brûlant, dont les relents se joignaient à ceux du chlore… Le loup qui hurlait à la mort…

Une bagarre qui tourne mal

Tournant la tête, il croisa le regard vide de Teich, dont la moitié du visage n’était plus qu’un amalgame de chairs et d’os en bouillie. Que se passait-il ? Qui ?… Qui venait de tirer ? C’était un coup de fusil ! Il le savait ! Il avait déjà chassé ! Mais qui avait pu faire mouche par deux fois dans la pénombre ?… Quand ce cauchemar prendrait-il fin ?

Coincé sous la dépouille de Löwe et les membres paralysés, la gorge contractée autour d’un mince filet d’air, il éprouvait de la douleur à chaque goulée aspirée. Sa vue se troublait sur la ramure des arbres auréolée de lune. Le calme retombait peu à peu, uniquement rythmé par sa respiration sifflante.

« Calme-toi, fiston ! » intima une voix honnie.

Le garçon se figea. Il retint son souffle, comme tétanisé. Ce ton rauque et faussement amical…

« Pas la peine de faire le mort, ce n’est pas toi que je visais ! »

Les traits rudes de Weidmann apparurent au-dessus de lui. Après tout, qui d’autre ? L’homme fronçait ses sourcils broussailleux, considérant le jeune évadé avec le même intérêt qu’un trophée de chasse. Il lâcha un sifflement admiratif et, appuyant la crosse de son fusil parterre, s’agenouilla auprès de lui.

« Eh bien mon gars, c’est que tu as de sacrées mirettes, maintenant ! On ne voit plus que ça ! »

Il repoussa dédaigneusement le cadavre de Löwe, dont le cerveau déjà peu fourni de son vivant s’était répandu sur la poitrine du garçon. Weidmann le retourna, ce qui le fit suffoquer, pour dénouer les foulards qui liaient ses membres entre eux.

« Dis donc, il va falloir mesurer tes propos quant aux Jeunesses, lui conseilla-t-il alors qu’il le redressait sans douceur aucune. N’oublie pas que dès les tests finis, tu y retournes ! »

À genoux, l’adolescent jeta un regard suspicieux à Weidmann quand il lui tendit la gourde décrochée de sa ceinture.

« Ce n’est que de l’eau, je n’ai aucun intérêt à te droguer avant de te ramener à la clinique. Le docteur te veut en possession de toutes tes facultés, mon petit. »

Le chasseur haussa les épaules et se remit debout. Il portait chaussures de randonnée, short et chemisette. Tout en lui transpirait la suffisance. Pourtant, le « petit » se saisit de la gourde. Il avala quelques gorgées de travers et toussota. Sa gorge déjà malmenée par le chlore le faisait terriblement souffrir. Reprenant ses esprits, il reporta son attention sur Löwe mort et le curieux amalgame gluant qui lui servait à présent de tête. Il porta la main à son cou douloureux maculé de morceaux de cervelle.

« Ça en fera deux de moins pour te dénoncer… » déclara Weidmann, comme lisant dans ses pensées.

Cet homme venait de tuer deux adolescents. De véritables ordures, mais encore des enfants… Il ne put réprimer un mouvement de recul au contact de la main de Weidmann attrapant son épaule.

« Dépêche-toi, je n’ai pas que ça à faire. Le ciel commence à s’éclaircir et le jour ne va pas tarder à se lever. Il va falloir que je revienne en vitesse m’occuper des corps… Schwarzeiche nous attend avec la voiture. Tu pourras t’y reposer… »

Il détestait cette fausse bienveillance. Les doigts de Weidmann se refermèrent autour de son avant-bras comme une serre pour l’obliger à se lever.

« Ne fais pas l’enfant ! Nous n’avons pas de temps à perdre, il ne faudrait pas que quelqu’un tombe sur ces deux-là !… »

Mal assuré sur ses jambes tremblantes, l’adolescent chancela. Il avait soudain très froid. Weidmann le retint avec un soupir agacé.

« Tu ne vas pas en plus me ralentir ! Le docteur est déjà d’une humeur de chien, tu ne vas pas t’y mettre toi non-plus ! Tu m’entends ? »

Paralysé, il ne répondit pas. En plus du pus s’écoulant de ses cloques crevées, il sentait le sang de Löwe ruisseler le long de son corps. Frissonnant, il jeta un œil par dessus son épaule, et son regard tomba sur les restes de Löwe et Teich gisant dans la terre, le cerveau à l’air… Horrifié, il bondit pour fuir et se fondre dans la forêt. Il avait oublié la présence de Weidmann, agrippé à son biceps, qu’il entraina avec lui. Sans réfléchir, il gratifia le chasseur d’un violent coup de coude dans les côtes et se dégagea. Il ne songea pas même à s’étonner de sa propre force. Un juron fusa dans son dos. Weidmann se jeta sur lui, et ils roulèrent tous les deux entre les racines des chênes. Le garçon frappa l’acolyte de Wolf en plein visage. Contre toute attente, l’homme éclata d’un rire glaçant.

« Si Wolf te voyait ! Ce regard, cette force ! s’esclaffait-il en recrachant le sang de sa lèvre éclatée. Après tout ce que tu as subi, tu devrais être mort ! Le docteur sera heureux de voir ce qu’il a fait de toi ! »

Ces paroles exaspérèrent davantage la colère de son jeune adversaire qui cogna à nouveau. D’une habile pression sur ses cloques suintantes, Weidmann reprit le dessus. Il parvint à se lever. D’un geste rapide et précis, il s’empara du fusil qu’il avait lâché pour asséner un violent coup de crosse sur l’épaule blessée l’adolescent. Celui-ci râla de douleur.

« Tu as été un véritable plaisir à chasser, et sans le raffut de ces deux abrutis, je ne t’aurais sans doute pas débusqué. Mais il va falloir être raisonnable à présent, mon garçon, parce que contrairement aux autres, je ne crains pas Wolf et je n’aurais aucun remords à faire feu et à ajouter tes restes à mon tableau de chasse, si tu t’excitais comme avec ces merdeux… »

Il pointa le canon de son arme sur la tête de sa proie.

« Relève-toi doucement, mon petit, et pas de blague »

L’intéressé s’exécuta, et se tint immobile quand Weidmann lia à nouveau ses poignets entre eux. Ce faisant, un grand vide l’envahissait. Les événements s’enchaînaient dans son esprit – ses propres cris se mêlant à ceux de l’autre garçon et du loup dans les sous-sols, l’illusion de vie dans les prunelles mortes de la jeune femme, la bestialité libérée de Löwe, les coups de feu… Wolf avait déjà détruit une part de lui-même, et Weidmann, qui le traquait comme la bête qu’il était devenu, avait pris un autre morceau en même temps que les vies de Löwe et Teich. Toute sa personne lui semblait écrasée, broyée.

Il se contenta de suivre celui qui l’avait chassé, qui le tirait par ses liens. Ses jambes le portaient mécaniquement, alors que, le nez en l’air, il s’habituait à ses nouvelles perceptions, observant sans les voir les couleurs du ciel et des feuilles reprendre leurs couleurs habituelles au fur et à mesure que l’horizon s’éclaircissait. Il était épuisé, et espérait que le premier test le tuerait tout bonnement.

« Nous avons tous les deux de la chance… égrenait tranquillement Weidmann. Tu as dû t’égarer ou ralentir, car tu n’es pas allé bien loin. »

Le garçon, étranger à ce qui se jouait autour de lui, crut reconnaître la lisière par laquelle il s’était échappé. Il fit à peine attention à Finsterwald, debout dans la pénombre, s’activant sur un chalumeau à l’entrée de l’égout. Sans doute soudait-ils ce nouveau grillage dont il avait été question plus tôt dans la nuit…

Weidmann s’avança vers un autre homme, grand et de belle prestance, qui appuyait sa silhouette filiforme au capot d’une imposante voiture sombre. August Schwarzeiche portait une tenue claire, qui accentuait encore sa beauté irréelle, une perfection à la limite du dérangeant. Des cheveux châtain en bataille couronnaient un visage de statue classique, à la douceur quasi-féminine et aux impressionnants yeux verts. Étonnant que Wolf, qui n’aimait s’entourer que de dureté, et considérait la délicatesse comme de la faiblesse, tolérât un tel énergumène dans son cercle… Ses prunelles croisèrent celles du garçon.

« Nom de Dieu… » souffla-t-il.

Finsterwald, sans doute alerté par les pas lourds de Weidmann, choisit cet instant pour se tourner vers les arrivant. Il dévisagea le jeune compagnon du chasseur.

« Alors là, je ne sais vraiment pas comment Wolf va prendre ça… » lâcha-t-il.

Il délaissa son ouvrage pour rejoindre ses compères.

« Plus personne ne devrait pouvoir sortir par là, après ça. Les tests en cuve vont être suspendus quelques jours, car le loup est mort. Ses hémorragies ne se sont pas arrêtées cette fois-ci, et il est de plus en plus difficile de s’en procurer. Rudolf va se concentrer quelques temps sur l’observation des survivants. »

Il observa attentivement l’adolescent.

« Ces yeux ! C’est encore plus impressionnant que sur le petit Juif ! » sourit-il.

Schwarzeiche avait plongé à l’arrière de sa voiture et revenait avec une couverture. Il en enveloppa le garçon et entreprit de lui délier les mains. Puis il le guida lentement vers son véhicule. Celui-ci se laissa couler sur la banquette, suivant de loin la conversation de Weidmann et Finsterwald.

« J’ai eu un problème sur le trajet…

– Comment ? Il a été vu ?

– Oui, et nous avons un dommage collatéral. Je dois retourner nettoyer tout ça avant qu’il fasse trop clair et que des gamins du camp des Jeunesses repassent par là… Il faut que je reparte tout de suite. Je vous retrouverai directement en ville, plus tard dans la journée. »

Ils échangèrent une tape sur l’épaule et Weidmann s’éloigna vers les bois. Le garçon le suivit du regard jusqu’à ce qu’il disparût entre les arbres. Quant à Finsterwald, il éprouva une dernière fois la solidité de son ouvrage et rangea son attirail. Il s’avança lentement vers la voiture avec sa caisse à outils.

« Il va falloir reprendre des forces, et vite, conseilla la voix calme de Schwarzeiche qui, assis à l’avant, fixait le jeune cobaye avec un pli intrigué entre les sourcils. Je ne pense pas que Wolf te laissera tranquille bien longtemps… »

L’adolescent haussa les épaules, indifférent à ce qui l’attendait. Dans la seconde qui suivit, il siffla de douleur à cause de la couverture dont la laine, rugueuse, accrochait les plaies de son flanc. Il sursauta quand Finsterwald s’installa auprès de Schwarzeiche, le cuir de la banquette avant couinant sous son poids. Il claqua la portière et commença à siffler quand son acolyte démarra.

« August, je peux savoir ce qui te défrise ?… jeta-t-il sans façon à son camarade. Rudolf me demandait encore pourquoi tu faisais la gueule tout à l’heure. Tu n’as plus l’air d’avoir la tête à nos activités alors qu’il faut, plus que jamais, rester solidaire. Déjà que ton implication m’a toujours posé question…

– Ce n’est rien, Ella a eu des soucis avec la direction de la faculté d’histoire récemment. Elle se pose des questions sur la tournure de la guerre, en particulier depuis que Neustadt a été bombarde. Elle s’est vue soupçonnée de défaitisme. Nous sommes très inquiets, et les enfants le sentent.

– Je t’avais dit qu’il ne fallait pas épouser une intellectuelle comme toi… Dans le mariage, il devrait n’y avoir de place pour un seul cerveau… J’adore Margarethe, mais son intelligence est si envahissante que je remercie le ciel qu’elle n’ait jamais fait d’études. »

La voiture rejoignit une route de forêt. À travers la vitre, le garçon voyait défiler les arbres et le ciel gris à l’est. Ses douleurs dans l’œil le reprenaient. Schwarzeiche émit un grognement agacé.

« Et toi, répliqua-t-il à Finsterwald, tu passes beaucoup trop de temps ici, à Baden. L’ambiance est à couper au couteau à Vienne, depuis que les Américains et les Anglais sont en Italie. D’ici peu de temps, nous serons sous un feu incessant, et il faut s’y préparer. Quant je pense à ces affreuses tours de DCA qui défigurent complètement notre ville… Il ne manquerait plus qu’ils nous en plantent une au milieu d’Augarten Park…

– Tout doux, August. Il ne faudrait pas que des propos pareils viennent aux oreilles de Rudolf…

– J’ai un mauvais pressentiment, c’est tout. Et il faudra probablement adapter nos activités en fonction de tout ça. »

Il observa leur passager à l’arrière, leurs regards se croisèrent dans le rétroviseur. L’adolescent crut lire de l’inquiétude dans celui de Schwarzeiche.­­­ Ce n’est pas toi que Wolf va disséquer une fois de retour… lui lança-t-il en esprit. Il repensa au crâne de Löwe explosant comme une pastèque, au cri de Teich qui avait si brusquement cessé. En le « sauvant » de leurs griffes, Weidmann l’avait jeté dans un autre abîme. Celui du souvenir, de l’horreur. Des expériences de Wolf.

« Tiens, au fait ! se rappela Finsterwald. J’ai vu que l’autre garçon avait survécu et était déjà debout, quand je suis repassé à la clinique tout à l’heure. Rudolf allait commencer les analyses. Lui aussi a cet étrange regard à présent… »

Il étendit un bras sur le dossier de la banquette et se tourna vers le garçon pour lui donner une tape virile sur l’épaule :

« Allez, Siegfried, ne fais pas ta mauvaise tête ! Le docteur sera très certainement soulagé de revoir son fils ! »

© Blanche Montclair


Voici donc la suite des aventures de notre évadé… dont vous connaissez maintenant  l’identité! J’espère que vous passez un bon moment avec ce texte! Suite et fin demain après-midi!

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

2 réflexions au sujet de « Nouvelle – La Nuit de Wolf – Chapitre IV »

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