Amours cannibales – Parade nuptiale (Donald Kingsbury)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

41m741rjf3lTout d’abord, je souhaite une bonne reprise à ceux d’entre vous qui sont retournés au boulot aujourd’hui. De mon côté, chômage et formation oblige, c’est maison (pas pour très longtemps, je l’espère)! J’ai décidé, pour vous sortir de la torpeur des Fêtes, de revenir avec une chronique dédiée à un ouvrage fort, fort intéressant.

Et pour cela, je commence en fanfare avec un ouvrage se science-fiction que m’avait prêté mon petit frère, que j’ai mis très longtemps à lire malgré mon intérêt pour l’histoire (et que je lui ai racheté pour lui rendre en bon état car à mon grand regret le livre avait pris un sacré pète dans mon sac à main). Un ouvrage dérangeant, pour nous réveiller et nous brusquer quelque peu en ce début d’année: Parade nuptiale, de Donald Kingsbury, initialement publié au début des années 1980.

Je vous emmène sur une planète hostile, avec plusieurs lunes, où l’humanité a évolué d’une façon bien singulière…

  • Une union non-désirée

L’histoire nous emmène sur le monde de Geta, une planète hostile où la végétation est majoritairement empoisonnée et doit être préparée d’une façon particulière pour être consommable, dont la religiosité des habitants confine à la superstition. Les ateliers génétiques et l’eugénisme le plus élaboré y côtoient les mœurs les plus primitives, à savoir… le cannibalisme. Le livre s’ouvre sur une scène de banquet funéraire auquel participent Gaët, Hoemeï et Joesaï, trois frères issus du clan dominant des prêtres Kaïel, fils adolescents du défunt qui consomment la chair de leurs géniteurs avec les autres convives…

Devenus des hommes, Gaët, Hoemeï et Joesaï, forment une cellule conjugale épanouie avec leurs deux épouses Noa et la pétillante Teenae. Les choses se compliquent lorsque qu’Aësoe, Premier Prophète des Kaïel, leur refuse l’union avec Katheïn, une brillante scientifique dont ils se sont épris tous les cinq. Au lieu de cela, il leur impose le mariage avec une certaine Oëlitha, une hérétique végétarienne issue du sous-clan des Stgal: par cette alliance avec la « Gentille Hérétique » dont l’aura ne cesse de grandir, le grand prête espère ainsi étendre l’influence kaïel en territoire stgal convoité par le clan rival des prêtres des Mnankreï. Peu désireux de se soumettre, les cinq époux mettent au point un plan machiavélique pour se débarrasser de leur nouvelle fiancée imposée et épouser celle qu’ils aiment: le plus impulsif de la fratrie, Joesaï, est envoyé sur la côte stgal de Chagrin où prêche Oëlitha, pour la soumettre aux sept épreuves du rituel de mort.

Mais ce faisant, les époux vont commencer à concevoir un grand respect pour la femme dont les enseignements contredisent toutes leurs croyances… et mettre au jour une manipulation des Mnankreï afin de provoquer une famine et avoir la mainmise sur la côte. S’engage alors une véritable lutte pour le pouvoir, alors que dans la capitale Kaïel-hontokae, est faite une découverte fracassante sur l’histoire des habitants de Geta, qui pourrait bien changer la face de ce monde…

  • Un monde hostile et plein de contradictions

Donald Kingsbury (né en 1929) est un auteur S.F. nord-américain de formation scientifique, qui a enseigné les mathématiques à l’université Mc Gill de Montréal.  Avec Parade nuptiale, il crée un univers riche, dont le mélange entre mœurs, croyances primitives et ingénierie génétique poussée, n’est pas sans me rappeler Dune de Frank Herbert. Sans doute aussi parce que les Kaïel sont un peuple du désert! Je vais donc développer un peu quant au contexte de ce monde étrange qu’est Geta, avant de vous parler un peu plus de ses habitants et de leurs croyances.

Geta est un monde beaucoup moins hospitalier que la Terre, et son écologie ne semble pas avoir très affectée par l’arrivée des humains en des temps immémoriaux. Beaucoup plus sèche et moitié moins grande que la Terre – appelée Rether dans la mythologie getan, elle ne compte pas d’océan, tout juste de grandes étendues d’eau assez vastes pour être appelées « mers », comme celle de Njarae où nos héros vont devoir naviguer par la force des choses. La faune n’est pas très détaillée, mais il y est souvent question d’insectes qui servent autant de nourriture que d’ornement, et la flore est majoritairement empoisonnée. En effet, les plantes demandent quelque préparation avant d’être consommable, et comme le constate le personnage d’Oëlitha – notre hérétique végétarienne – il n’est pas rare que certains habitants de la côte, intoxiqués par cette nourriture « profane », développent des faiblesses et en meurent, en rendant leur chair inconsommable pour les autres.

Parlons maintenant du mode de vie et des croyances des Getan. Je vais bien sûr simplifier car on pourrait écrire tout un traité d’anthropologie dédié!

Cette société tout en contradiction participe réellement à la dimension fascinante de Parade nuptiale. Tout d’abord, les Getan sont une société clanique, où les clans sont organisés selon leurs fonctions. Les Kaïel (désert) et les Mnankreï (mers et vents) sont des prêtres, versés dans la réflexion théologique mais aussi dans la recherche scientifique, les o’Tghalie sont des logiciens versés dans les mathématiques dont est issue Teenae, la plus jeune épouse de la cellule maritale. Quant aux « sous-clans », ceux sur lesquels les deux clans dominants sont censés régner, ils sont versés dans différentes fonctions: le clan féminin des Liethe est une armée de courtisanes de luxe qui sous couvert de servir les prêtres influencent la politique de Geta, les Stgal sont de brillants artisans…

Imaginez donc des hommes et des femmes aux corps tatoués et scarifiés de la tête aux pieds aux couleurs de leurs clans, vêtus de couleurs chatoyantes et parés de bijoux en métal ou en ailes d’insectes. La cellule familiale est particulière, puisque les mariages se font à plus que deux, plusieurs co-époux et co-épouses, le nombre idéal étant six, avec trois hommes et trois femmes. Il ne s’agit donc pas seulement de polygamie, mais aussi de polyandrie. Le sentiment y est présent, puisqu’on peut tomber amoureux à plusieurs, entre hommes et femmes, entre hommes, entre femmes. Les notions d’hétéro- ou homosexualité n’apparaissent pas dans l’ouvrage, et ils semblent que sur Getan la norme soit la bisexualité, quand bien même les étreintes décrites dans Parade nuptiale impliquent souvent un homme et une femme. Les femmes semblent souvent en position d’infériorité puisque leurs familles peuvent les vendre, comme ce fut le cas de Teenae, faite femme par ses époux alors qu’elle était très jeune… En revanche, je ne pense pas que le récit soit fondamentalement sexiste, car les jeunes filles reçoivent chez les Kaïel la même éducation que leurs comparses masculins, et les protagonistes féminines sont assez subtiles et intelligentes, capables d’initiative comme Noa et Teenae, mais aussi comme la Liethe surnommée Humilité qui remet en question l’autorité de son propre clan à cause de sentiments et convictions personnelles.

La religion est très présente: les Getan sont extrêmement pieux, voire superstitieux, et vénèrent le Dieu Silencieux, sous la forme d’un satellite de la planète, la Lune Colère. Outre cette portée religieuse, la classification des individus repose sur le « darwinisme social », selon le principe du khaloti, une sorte de « pedigree », si j’ose dire. Les hauts khaloti sont les plus forts, souvent issus des crèches et nés de machines chez les Kaïel, qui survivent aux épreuves d’une éducation à la dure. C’est le cas de nos frères Gaët, Hoemei et Joesaï. Ils voient promis à une bonne évolution dans la société, quand les bas khaloti (infirmes, malades, gènes déviants…) apportent leur contribution en étant… mangés après un suicide rituel au temple en cas de famine, ou une condamnation à mort s’ils ont commis une faute. Car sur Geta, on pratique le cannibalisme. Et ouais! Outre l’enjeu du khaloti, vous êtes automatiquement découpé, cuisiné et servi lors de vos funérailles, vos os récupérés par vos proches en tant que tel ou sous forme d’objets d’art, et votre peau devient du cuir pour divers objets du quotidien (et les scarification forment des motifs très recherchés sur les articles de maroquinerie!).

Le khaloti, ce pedigree qui garantit de bonnes aptitudes à la survie et à la résolution de problèmes, reste cependant si important que les différents clans ont développé, chacun à leur manière, une sorte de sélection naturelle et une sorte de bio-ingénierie très poussée. Outre la création d’êtres plus forts, on assiste aussi au développement de virus et autres armes bactériologiques… Malgré leur conservatisme sur des questions de tradition et de religion, les Kaïel font également preuve d’une grande curiosité scientifique et technique, et tentent continuellement d’enrichir leurs connaissances et d’inventer des dispositifs qui améliorent leur quotidien. À travers des cristaux surnommés la « Voix de Dieu » (en vérité des outils de stockage informatique), trouvés dans les ruines d’un ancien vaisseau terrien, Katheïn, la fiancée malheureuse de nos cinq héros, tente d’en apprendre plus sur les raisons qui auraient poussé Dieu à faire partir de la Terre mère (Rether), les colons dont descendent les Getan. De leur côté, Gaët et Hoemeï découvrent comment utiliser les ondes et créent le rayophone (une sorte de télégraphie/téléphone), crée des bocaux lumineux grâce à luminescence du tungstène (équivalent de nos ampoules électriques), et découvrent un moyen de locomotion plus rapide à travers les rocailles du désert avec le « skreï », qui ressemble assez à nos vélos…

  • Questions d’éthique

Abordons maintenant les points les plus dérangeants de ce roman: le « darwinisme social » et l’anthropophagie.

Côté darwinisme social, si l’éducation à la dure des enfants kaïel n’est pas sans rappeler ce qu’on nous a appris sur les jeunes Spartiates dans la Grèce antique, elle évoque également les heures les plus sombres de l’histoire terrienne. Du style théories raciales et Nazisme, quand on estimait que ceux qui « salissaient » (ah p****n je n’aime pas écrire ça!) la pureté de la race devaient être écartés, voire éliminés. À mon sens, ils étaient aussi « consommés », non pas par ingestion, par le travail forcé dans les camps, et la récupération des restes humains pour des objets du quotidien (savons, chaussons de feutre…), ou pour des trophées morbides dans les demeures de dignitaire nazis. Aussi, on ne peut se départir d’un certain froid dans le dos devant les tentatives eugéniques et cette façon qu’ont nos personnages de considérer comme normal que ceux qu’ils considèrent comme inférieur les servent par la nourriture…

Et ce qui rend ceci encore plus dérangeant, eh… C’est que finalement, nos protagonistes principaux sont assez sympathiques, avec leurs failles, leurs combats intérieurs, leur attachement les uns aux autres. Comment ne pas être touché par la peine d’Hoemeï lorsqu’il croit son frère mort, par le chagrin de cette fratrie et de leurs épouses en apprenant qu’on leur refuse la main de celle qu’ils aiment? Car ce sont des êtres comme nous, ni mieux, ni moins bien, que le lecteur appréhende malgré ces coutumes qui lui font horreur… et ce jusqu’à entrer dans leur système de pensée, au point de ne plus y faire attention pour se concentrer sur les péripéties de la fratrie. C’est à se demander où nous, lecteurs, plaçons nos limites quant à nos perceptions du bien, du mal, du moral ou de l’immoral! Flippant, n’est-ce pas?

Et là où ces questionnements prennent toute leur ampleur, c’est lorsque la « Voix de Dieu », à savoir ces cristaux découverts par Katheïn, révèlent leurs nombreuses informations et sont déchiffrés par les linguistes kaïel. Surprise: il s’agit de l’histoire de Rether – le nom que les Getan donnent à la Terre – avant l’installation sur Geta. Et là, c’est un véritable choc pour nos protagonistes. En particulier l’histoire des conflits, car il n’existe pas de concept d' »armée » ou de « militaire ». Tout le monde est potentiellement combattant, mais il n’y a pas de fonction dédiée dans la société. Tout comme les armes – couteaux, lances, gourdins… – sont restées très primaires. Il leur faut des photos, contenues dans la mémoire des cristaux, pour faire connaissance avec le fusil, l’arme atomique, le missile et la fusée.

Mais ce qui horrifie les Getan, c’est la cruauté des gens de « Rether ». Et oui, c’est un fait: l’histoire terrienne les effraie. Les dictatures nazie et soviétique, l’impérialisme « Amérikan », leur déplaisent de par les morts nombreuses et inutiles causées par l’utilisation d’armes particulièrement meurtrières – fusils,  gaz dans les tranchées, bombe atomique sur Hiroshima. Pour cause, les Getan considèrent comme de la cruauté que de tuer plus d’hommes, de femmes et d’enfants que l’on ne peut en manger. De même, on trouve plusieurs fois la jeune Teenae préoccupée par ce qu’elle lit sur Hitler, Lénine ou Staline, à qui elle reproche d’ordonner l’extermination de milliers d’autres êtres, en confiant les exécutions à des sous-fifres, sans se salir les mains et sans se confronter eux-mêmes à la mort des individus qu’ils condamnent. Pour elle, c’est de la pure lâcheté (ce qui n’empêchera pas la jeune femme de se faire faire un fusil pour se venger de ses ennemis!).

La morale et l’éthique existent donc bien chez eux, quand bien même elles sont différentes des nôtres. Et il faut bien avouer que leurs réflexions sur notre histoire, si baisées ou naïves qu’elles nous paraissent, sont pour le moins pertinentes et posent la question aux lecteurs terriens que nous sommes: qui êtes-vous pour juger notre modèle de société? au nom de quelle moralité supérieure?

Il y a donc dans Parade nuptiale, sous couvert d’un récit de fiction, une véritable réflexion historique et morale qui vous donnera de quoi vous triturer les méninges quelques temps.

  • Conclusion – Un grand roman pour s’évader et réfléchir

Comme vous l’avez vu, Parade nuptiale est un roman riche et très dense, qui explore à la foi le destin d’individus, mais aussi d’un monde entier, qui sortira changé de cette suite d’événements. C’est assez fascinant, de par les questions posées sur la croyance, sur certains tabous… Mais aussi parce que malgré ces pratiques qui nous paraissent profondément cruelles, les principaux protagonistes nous deviennent peu à peu très sympathiques – à l’image de Joesaï, mon préféré parmi les trois frères, homme d’action, addict au danger, qui révèle toute sa subtilité au fur et à mesure que l’histoire progresse. Et surtout, si la société getan nous paraît particulièrement horrible, tout l’intérêt de celle-ci est qu’à un point donné du livre, la perspective est inversée pour mettre le lecteur face à la cruauté de l’histoire terrienne, à travers les yeux horrifié des Kaïel.

Par ailleurs, ce monde hostile avec ses étendues désertiques, ses temples exotiques et cette supposée dureté des personnages, n’est pas dénué d’une certaine beauté. C’est donc un récit parfait pour s’évader, et même rêver (aussi étrange que cela puisse paraître!) à des contrées sauvages où la vie elle-même est une aventure, pour laquelle il faut se battre pour ne pas finir en soupe! 🙂 Je serais d’ailleurs très curieuse de voir une adaptation cinéma ou télévisuelle de cet ouvrage si troublant – je verrais bien Khaloti comme titre! Comment des réalisateurs pourraient-ils rendre une telle ambiance? Comment mettre en scène ces lieux, cette société, ce système de croyance?

Je vous recommande donc chaudement cet ouvrage qui ne manquera pas de vous bousculer un peu, et de vous réveiller après cette période de Fêtes! J’espère vous avoir donné envie de découvrir Parade nuptiale, et vous souhaite une excellente lecture! En attendant, je vous dis à très bientôt avec de nouvelles chroniques… ainsi qu’avec les derniers chapitres du Sang des Wolf! 🙂

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Parade nuptiale
Auteurs: Donald Kingsbury
Editions: Gallimard
Collection: Folio SF
693 p.
Parution: Mars 2003
Prix: 9,70 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

4 réflexions au sujet de “Amours cannibales – Parade nuptiale (Donald Kingsbury)”

    1. Oui, j’aime beaucoup aussi (je réponds vite car j’écris en parallèle un autre petit article pour la fin d’après-midi, après le tag). Je pense contacter leur service de presse quand j’aurai achevé ma formation et que j’aurai plus de temps pour lire, car ils sortent et ressortent régulièrement des titres très intéressants.
      Connais-tu « Martiens, go home! »: https://lesmondesdeblanche.wordpress.com/2016/03/14/leprechauns-venus-de-lespace-martiens-go-home-fredric-brown/

      Aimé par 1 personne

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