Le Sang des Wolf – Acte III – Journal de l’Inspecteur Rolf Terwull – Février 1952

  • Lundi

 

J’ai tourné et retourné cette affaire dans ma tête toute la nuit. Les idées les plus farfelues me sont venues quant aux expériences de Wolf, à ces drôles de cuves, aux yeux brillants aperçus dans l’obscurité. Je me suis imaginé que ces êtres étaient les créatures de Wolf, qu’il avait réussi ses expériences diaboliques. Cela m’a fait froid dans le dos…

Mais au commissariat, une heureuse distraction m’attendait. Une note sur mon bureau branlant m’indiquait le numéro d’un confrère dans un autre arrondissement de la ville, vers Augarten Park. Comme il n’y avait personne, j’ai appelé. Quand je suis arrivé à joindre le bonhomme, j’ai compris que j’allais enfin récolter le fruit de mes quelques recherches quant aux compères de Wolf. En effet, cet inspecteur s’était trouvé sur les lieux quand on avait constaté la mort d’August Schwarzeiche l’été dernier, et le fils éploré du défunt lui avait raconté les déboires de son père.

Le paternel avait survécu à l’écroulement du plafond de sa demeure lors des bombardements de 1945. Au lieu d’y laisser la vie, il y avait perdu les deux jambes, un œil, son épouse et leur plus jeune fils. Il avait continué à enseigner l’histoire et l’anthropologie à l’université, depuis sa chaise roulante, avant de prendre sa retraite et de vivre en reclus. Et finalement, par un beau jour de juin, son fils aîné, venu lui rendre visite avec sa belle-fille, l’avait trouvé la tête dans le four à gaz, ainsi que la longue lettre de suicide qu’il avait laissée.

JT12001

« Je m’en souviens, a précisé l’inspecteur, parce que le fils comme la belle-fille étaient absolument magnifiques. On aurait dit des acteurs d’Hollywood. Elle était enceinte jusqu’aux yeux, mais elle le portait divinement. Elle ne savait pas quoi faire pour consoler son mari qui pleurait comme un gosse… »

Ça par exemple. Un Nazi mort gazé. Dans un four, en plus. Il y a peut-être une justice après tout…

 

Pour éviter les « yeux de braise », je suis repassé faire un saut chez Wolf pendant l’heure du déjeuner. Histoire de fureter dans la chambre de Siegfried, cette fois-ci. Il fallait que je sonde cette pièce, même si je n’avais pas vraiment l’espoir d’y trouver quoi que ce soit. Peut-être que je voulais juste ressentir la présence de ce pauvre garçon, en espérant qu’il m’aiderait à trouver de quoi le venger. J’ai regardé partout. Tapoté les murs pour savoir où ça sonnait creux.

J’ai de nouveau fixé l’étrange gravure sur la porte et je me suis encore demandé ce qui était arrivé à Siegfried, ce que ce gosse avait bien pu voir pour que son père décide de le camer… J’ai fouillé la table de chevet, ce que j’aurais dû faire dès la nuit de samedi à dimanche, après avoir lu les mentions de sa traitrise, et j’y ai trouvé quelques lettres anodines, des échanges avec sa sœur ou avec ses copains Finsterwald – Chlodwig, Balderich, Eugen. Tous datés d’il y a plus de sept mois. À croire que Siegfried avait fini par être trop faible pour tenir un stylo bille.

Lui et tous ces jeunes étaient proches. Les lettres d’Eugen, Balderich et surtout Chlodwig Finsterwald trahissaient leur inquiétude pour Siegfried. Ils tenaient vraiment les uns aux autres. À un moment, je suis tombé sur des petits souvenirs. Reliques d’une innocence perdue depuis longtemps. J’ai fait tomber une toupie qui a roulé sous le lit. J’ai voulu, par un curieux caprice, la récupérer absolument. Peut-être parce que j’imaginais le bambin tout blond que Siegfried avait dû être, agenouillé parterre en train de s’amuser avec. J’ai donc déplacé le plumard. Et là, j’ai trouvé quelque chose.

Une autre gravure sur le plancher. Un arbre. Qui ne ressemblait en rien à un chêne. Un ensemble d’entrelacs et de curieux médaillons ornés de signes hébraïques. De petites étoiles de David constellaient l’arrière-plan du dessin. Quelques semaines plus tôt, j’aurais pensé que ce n’était pas trop le style de la maison, mais maintenant… En bas du dessin, près des racines de l’arbre, j’ai vu des silhouettes gravées se suivant en chaines. Hommes debout, puis à quatre pattes. Puis loups. Mon cœur s’est remis à battre la chamade et j’ai brusquement repoussé le lit à sa place, en reculant d’un bond.

Nom de Dieu. Il y a décidément un problème !

Je ne voulais pas rester sur ma faim, alors j’ai continué à chercher. J’ai décroché les cadres au mur et les ai démontés, au cas où. Au dos d’une photo représentant Siegfried en compagnie des Finsterwald et de Skadi, j’en ai trouvé une autre. Siegfried y figurait encore, déjà amoindri, avec un autre jeune homme, grand et plutôt svelte, blond comme lui. Tous deux avaient un étrange regard. Clair et lumineux, comme reflétant une lumière vive. Les deux garçons se tenaient bras dessus, bras dessous, comme deux vieux copains, dans une pièce qui avait l’air d’une somptueuse bibliothèque. Je n’avais aucune idée de qui il pouvait être, mais quelque chose dans son allure m’était vaguement familier. Sur le carton de la photo, à l’encre, était écrit : S. et O – Eté 1951. J’ai fourré le tout dans ma poche et je suis parti.

Dire qu’on a arrêté l’enquête… alors que tant de questions restent sans réponse.

 

  • Mardi

 

J’ai cru que ma fin était toute proche !

Hier soir, j’ai reçu de la visite à la maison. J’étais couché avec Martha, et les enfants dormaient, quand un bruit bizarre dans le séjour m’a fait bondir – vieux réflexe de camp, encore. Comme de juste, mon mouvement dans le lit a éveillé Martha. D’une main, je l’ai faite se taire et de l’autre, j’ai attrapé mon révolver sur la table de chevet. Doucement, je me suis levé pour m’assurer que la chambre des enfants était bien fermée.

Un avant-goût du prochain flashback...

Il y a eu un bruissement étrange dans le salon, puis un choc de bois brisé. Mon sang n’a fait qu’un tour quand j’ai aperçu une silhouette penchée sur mon secrétaire. J’ai voulu me ruer sur le voleur, mais un autre individu m’a barré la route. Je me suis trouvé nez à nez avec une paire d’yeux luisant dans la pénombre, comme deux petites flammes bleues de gazinière. Mon flingue s’est égaré quelque part sous le sofa. Remis de ma surprise en peu de temps, je me suis jeté sur mon assaillant, un grand échalas sec tout en muscles. Nous avons roulé sur le sol et renversé la table basse. Je l’ai laissé parterre et j’ai voulu m’en prendre à l’autre qui fouillait mon secrétaire, mais son compère m’a attrapé par la cheville et je me suis étalé de tout mon long sur le tapis. Voilà ce qui m’énerve avec ces foutus maigrichons, ils sont hargneux et se battraient jusqu’à être réduits en charpie !

À cet instant la lumière s’est allumée et j’ai vu, brièvement, Martha à l’entrée du salon. Elle n’a pas crié comme toutes ces greluches d’Hollywood. J’ai juste lu la terreur dans ses yeux. Ça m’a galvanisé. J’ai attrapé l’encolure de celui qui m’avait mis sur le carreau, dont la figure, hormis ses yeux étranges, était masquée par un genre de cache-nez. Mais avant que je puisse lui en coller une, son compagnon, ou plutôt sa compagne, à en juger par le poids plume et le parfum, une essence de prix, a bondi sur mon dos pour me faire lâcher prise. C’est elle que j’ai attrapée, mais elle m’a glissé entre les doigts comme un serpent. L’autre m’a envoyé sur le sol d’un balayé habile. Martha était pétrifiée. Le type allait m’administrer une autre correction, me bloquant le poignet de sa pogne solide, quand soudain, il s’est figé. J’ai vu son regard se fixer sur le tatouage de mon avant-bras – mon numéro, la marque de Mauthausen. Il m’a lâché. Il s’est éloigné de moi à reculons pour rejoindre la petite silhouette enveloppée et masquée de noir qui l’accompagnait – une mèche blonde s’était échappée de son cache-nez, et ses yeux luisaient du même éclat de feu follet que les siens.

« Vous êtes bien placé pour comprendre, m’a-t-il déclaré d’une voix rocailleuse, que des savoirs comme ceux de Wolf et de ses semblables ne doivent pas se transmettre… On ne sait jamais ce qu’il pourrait en advenir, surtout entre de mauvaises mains. »

J’ai jeté un œil vers mon secrétaire forcé – vide – et vers la petite bonne femme qui emportait un certain poids dans un sac en toile. Les mains crispées sur la bandoulière, tendue, elle protégeait son fardeau comme une louve protège ses petits. Elle s’est éloignée vers la porte d’entrée, précautionneusement, jetant des regards à Martha livide qui avait porté la main à sa poitrine. Elle s’est laissée glisser contre le mur.

« Avant de partir, je voudrais récupérer la photo que vous avez prise cet après-midi chez les Wolf, s’il vous plait. J’y tiens beaucoup. Vous pouvez aller la chercher, nous ne ferons rien à Madame… »

Je me suis avancé vers l’entrée et ai fouillé la poche de mon manteau accroché dans la penderie. La photo, ce portrait de Siegfried avec l’autre jeune homme, s’y trouvait toujours. Je l’ai donnée à l’inconnu. Lui et la femme sont repartis sans un mot et m’ont laissés seuls avec Martha. Bernd et Adele ont rappliqué dans le salon, mais je les ai renvoyés sèchement dans leur chambre. Comme des mômes, alors qu’ils peuvent très bien comprendre ce qui se joue… De loin, je les ai vaguement entendus se quereller quand je me suis agenouillé sur le sol auprès de Martha qui commençait à sangloter.

« C’était quoi, ça ? » a-t-elle hoqueté entre ses larmes.

Je l’ai prise contre moi. Elle s’est laissée faire, sans poser plus de questions, et j’ai passé une bonne heure à la consoler. Après tout, je lui devais bien ça, avec la patience dont elle a fait preuve ces derniers jours.

 

Ces deux salopards ont volé toutes mes notes. Heureusement que j’ai toujours mon journal avec moi… ils n’ont pas pu l’atteindre dans la table de chevet. Mais ils ont raison. Il est possible que je lâche l’affaire si des fou-furieux déguisés s’amènent chez moi pour faire peur à Martha et aux enfants.

Et pourtant. Je continue de me demander ce que c’est que cette histoire de loup, et surtout, ce qu’a fait Siegfried. Et pourquoi cet énergumène aux yeux de braises tenait tant à récupérer cette photo ?

© Blanche Montclair


Eh bien, eh bien! Nous en sommes quitte pour un bon frisson avec ce nouveau flashback où Rolf, grand-père de Georg Terwull, en a pour son compte en termes de peur! Qui sont donc ces mystérieux inconnus aux yeux de loup qui en veulent à ses notes?… Et que cela présage-t-il quand à ce qui se joue dans le Vienne contemporain de Terwull, Wagner, Zoé et Lukas?… Je vous laisse méditer là-dessus et je vous retrouve la semaine prochaine pour un nouveau chapitre riche en sensations fortes! 🙂

En attendant, n’hésitez pas à me faire part de vos impressions, et même à partager cette lecture autour de vous si elle vous a plu. J’espère que vous avez passé un agréable moment avec nos héros… de mon côté, comme d’habitude, je suis encore en plein doute (surtout que j’ai eu un retour qui m’a fait assez mal quant à mon style!)!

Si vous prenez Le Sang des Wolf en cours de route, je vous invite à découvrir son résumé, son prologue (très important!) et à vous reporter à la table des matières! À très vite sur la blogo… 

Protection cléoProtégé par Cléo

Publicités

Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

Une réflexion au sujet de « Le Sang des Wolf – Acte III – Journal de l’Inspecteur Rolf Terwull – Février 1952 »

Vos réflexions sont les bienvenues...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s