Le Sang des Wolf – Acte III – Chapitre XXX – 1ère Partie

SW30001Sous le ciel d’un gris plombé et chargé de lourds nuages de neige, Ulrike descendit de voiture. Elle enfila gants, charlotte et couvre-chaussures par-dessus une élégante paire de ballerines. Malgré la fatigue, Georg ne put réprimer un sourire en voyant sa démarche si mal assurée sans talons aiguilles. Elle faisait fureur dans son tailleur et son trench coat cintré, en pleine cambrousse, de bon matin, à piétiner dans une infâme boue grise et à moitié gelée. Comment diable fait-elle pour ne pas mourir de froid dans des fringues aussi légères ? se demanda l’inspecteur.

Au milieu de l’agitation régnant dans la clairière, Wagner et Terwull se tenaient appuyés contre le capot d’une fourgonnette. Epuisés et frigorifiés, ils tentaient de se réchauffer en vidant le contenu d’un thermos rempli d’un infâme Apfeltee trop sucré. Au regard inquiet que la patronne jeta sur eux, Georg comprit que lui et Monsieur Loup devaient avoir des mines de déterrés.

« Vous devriez rentrer sur Vienne vous reposer un peu, messieurs… leur déclara-t-elle avec un soupir. Wagner, vous êtes adorable sans votre maquillage de pute morte. Heureusement que la fille de l’inspecteur ne vous voit pas, elle craquerait…

− Euh… Elle est un peu jeune pour vous, je pense, intervint Terwull, mal à l’aise avec les plaisanteries ayant trait à la vie sentimentale de sa fille. D’ailleurs, comment va-t-elle, Ulrike ?

− Elle va bien et elle était très volubile hier soir. Elle m’a torturée pour savoir ce qui te plairait à Noël. Je lui ai dit qu’il te faudrait une nouvelle femme ! Elle s’est couchée tard. Elle prend son service d’aujourd’hui dans l’après-midi. On a bu un coup, discuté entre femmes… Nom de Dieu, je sais que ça ne me regarde pas, mais Andrea passe à côté de quelque chose avec une fille pareille ! Si j’en avais une, je la gâterais !

− Va donc le dire à cette grue… »

L’inspecteur avala une gorgée d’Apfeltee et frissonna. Il venait de passer une nuit atroce. Les massacres de loups, cette mise en scène à la con digne d’une série B de science-fiction, l’atmosphère viciée de cette grange, cette foule puante, la peur de perdre Wagner en mission, et cette terrible frustration d’avoir laissé échapper un suspect… Georg se sentait vidé. Les collègues étaient enfin arrivés, avaient procédé à des arrestations et interpellations, attrapé quelques loups, la plupart blessés ou mourants. La meute gris-brun avait détalé et sa trace avait été perdue dans la forêt. Les forces de l’ordre ainsi que les gardes forestiers avaient entamé une battue dès l’aube. Pour le moment, nul n’avait encore rapporté la découverte d’un corps de loup sur un sentier avoisinant. Plus que tout, c’était avoir tiré sur ce pauvre animal qui hantait Terwull. Bien plus que d’avoir laissé filer la « grognasse », comme l’appelait Wagner.

« On est désolés d’avoir laissé filer la fameuse ‘louve’, madame la commissaire, s’excusa Wagner. Je l’avais, j’étais à deux doigts de l’avoir, mais sa bestiole m’a sauté dessus…

− Ne vous inquiétez pas. J’en fais mon affaire avec la Direction. Un lieutenant de la brigade d’intervention me disait au téléphone que je me serais chié dessus si j’avais vu l’intérieur de la grange… Georg, tu as l’air déprimé… Arrête de te miner pour cette poufiasse. On va bien finir par lui retomber sur le poil un jour ou l’autre.

− Ce n’est pas ça, madame, soupira Wagner avec sur les traits une expression douce que Terwull ne lui connaissait pas. L’inspecteur a tiré sur un loup pour me protéger. »

La bouche de la patronne dessina un O muet. Pour connaître Georg depuis des années et l’avoir côtoyé sur le terrain, elle savait qu’il n’aimait pas trop jouer du pétard. Elle lui tapota gentiment l’avant-bras de ses mains gantées de latex blanc.

« On a retrouvé le corps ? se risqua-t-elle, les sourcils froncés par-dessus ses lunettes de fashionista.

− Non, pas encore… »

Elle afficha un air attendri avant de se tourner vers Wagner.

« Et vous alors, que pouvez-vous me dire ?

− Ça a pas mal piétiné dans la grange entre les loups dans l’arène et la foule affolée qui s’est ruée dehors. J’imagine que le coup de feu de l’inspecteur ou le bruit des sirènes aura créé un mouvement de panique. On n’a donc pas grand-chose au niveau des empreintes… Si ce n’est qu’avant que la neige ne dégrade les traces, j’ai pu prendre en photo avec mon portable une empreinte de botte de cette salope, et celle des roues de son mini-van. Mercedes, gris foncé métallisé, vitres fumées. J’ai aussi photographié l’emprunte de l’une de ses créatures… Et en souvenir, une de celle du loup qui m’a sauvé !

− C’est quoi cette histoire ? laissa échapper Ulrike avec un une moue incrédule.

− Quand le mastodonte de cette sale pute s’est jeté sur moi, un autre loup est arrivé pour le charger et me protéger. »

La simple mention de l’animal suffit à remuer les tripes de Terwull. Il chancela et se rattrapa sur le pare-choc de la fourgonnette, juste derrière lui. Ulrike passa son bras autour du sien. Wagner le considéra avec inquiétude, le front plissé.

« Ça va aller… bougonna l’inspecteur. Je ne suis pas en sucre…

− Oh Georg, arrête, tu as passé une nuit horrible, ça se voit à ta figure. Tu ferais mieux de rentrer chez toi, de prendre un bon bain et de discuter avec ta fille…

− Dans quelques minutes. Wagner a encore un truc à t’apprendre…»

À travers sa monture bicolore, la commissaire reporta son attention sur l’expert. Celui-ci la gratifia d’un large sourire carnassier. Mais Georg savait que sous cette apparente décontraction, Wolfgang Wagner, si sûr de ses capacités et de ses compétences, n’en menait plus très large. Et pour cause.

« Si j’ai pu trouver si facilement son van, c’est à cause d’une fragrance particulière. Une odeur piquante qui prenait à la gorge, très chlorée. La bonne femme elle-même puait le chlore à plein nez, et ses bestioles n’avaient pas d’odeur animale… comme si elles avaient été nettoyées.

− Du chlore ? s’étonna Ulrike. Vous voulez dire ?…

− Et si encore c’était la seule coïncidence… J’ai repéré un des loups. Celui qui m’a sauté dessus, le vicieux. C’est un loup au croc cassé. La canine droite. Comme celui qui a mordu nos victimes. J’en mettrais ma main à couper, madame la commissaire. La Louve n’est peut-être pas qu’une simple participante ou organisatrice… »

Les traits d’Ulrike se figèrent. Ses yeux s’éclairèrent d’une lueur qui ne présageait rien de bon pour le retour au commissariat. Wagner avait pâli et se tordait nerveusement les doigts, tel un gamin penaud avouant une grosse bêtise.

« Avant que vous ne disiez quoi que ce soit, je tiens à vous présenter toutes mes excuses pour…

− Vous n’auriez pas pu me le dire dès le début au lieu de m’embarquer dans des digressions et des circonvolutions, Wagner ? explosa-t-elle. Mais c’est pas Dieu possible d’être aussi con ! Et toi, Georg, tu ne disais rien ? Nom de Dieu ! Ne me dites surtout pas de me calmer ! Et vous avez loupé ça ! Vous avez loupé une occasion unique d’attraper ces cinglés ! De boucler cette affaire avant Noël ! Sérieusement ! Mais qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? Vous saviez pourtant que c’était une éventualité et vous avez merdé en beauté ! C’était la dernière, la toute dernière piste qui nous restait !

− On a bien arrêté quelques types qui vont pouvoir nous aiguiller sur la bonne femme et ses affreuses bêtes, non ? s’enquit Wolfi, donnant un coup de coude hésitant à Terwull. Ou du moins sur qui a craché le pognon pour aménager la grange et organiser le tournoi… S’il s’avère que cette poufe fait partie des organisateur, ce serait déjà le début de…

− Vous déconnez à bloc, mon bon Wolfi ! Vous vivez chez Disney à force de fréquenter des loups ! Merde à la fin ! Personne ne voudra l’ouvrir !… Vous entendez ? PERSONNE ! On ne risque plus de la revoir de sitôt, votre bonne femme avec ses putains de loups ! Elle sera plus prudente que jamais !

− Je pourrais au moins essayer de vous…

− Je vous en prie, Wagner, ne dites plus un mot ! lui jeta sèchement la commissaire. Merde ! Et moi qui vous disais que ce n’était pas grave ! C’est au contraire ce qui pouvait nous arriver de pire ! Putain ! C’est vraiment le bouquet ! »

Terwull sortait rarement de ses gonds, encore moins quand la patronne lui adressait des remontrances. Il s’était habitué à ses sautes d’humeur. Mais cette fois-ci c’en était trop.

« À sa décharge, Ulrike, je ne vois pas trop comment il aurait pu s’en sortir avec la suspecte, vu la position dans laquelle il était quand je suis arrivé ! J’ajouterais que nous ne sommes pas les seuls en cause, et nous sommes en droit de demander des comptes nous aussi ! J’aimerais bien savoir ce que glandait la brigade d’intervention ! J’ai cru qu’on ne verrait jamais le bout de cette soirée ! Ils étaient censés arriver plus tôt et sécuriser le périmètre pour que Wagner puisse procéder à un examen minutieux des véhicules… Au lieu de ça, il s’est mis en danger, parce que s’il avait encore attendu, il n’aurait absolument rien trouvé. Dieu seul sait pourquoi, la louve s’est débinée d’un coup et a quitté l’arène sans prévenir avec ses trois bestiaux. Elle aurait pu filer sans que Wagner ait pu trouver quoi que ce soit ! Et si je n’étais pas intervenu, il se serait peut-être fait zigouiller.  »

Excédé, il lui assena le coup de grâce :

« Tu n’avais qu’à venir t’en occuper toi-même, et mettre la main à l’ouvrage plutôt que de passer ton temps à rencarder des bureaucrates sur ce que les autres font.

− Georg, par pitié, pas un mot non-plus… trancha-t-elle froidement. Je ne relèverai pas, si tu disparais vite de ma vue. Tu as ta journée. Rentre chez toi. Profite un peu de ta fille avant son service. Nous te tiendrons au courant. Vous Wagner, je vous conseille de rentrer au commissariat ventre à terre pour rédiger un rapport circonstancié. Que j’aie au moins quelque chose à fournir à la Direction quand ils me demanderont des comptes ! Parce qu’au cas où vous l’ignoriez, c’est moi qu’ils engueulent quand quelque chose foire ! Vous n’irez pas dormir tant que je n’aurai pas ces feuillets sur mon bureau, vous m’entendez ? Et s’il n’y a plus d’encre dans l’imprimante, vous me le copierez à la main ! Même s’il fait cinquante pages ! »

Elle les quitta, tournant les talons de manière théâtrale. Pataugeant rageusement dans la gadoue grisâtre, elle manqua de glisser et se rattrapa sur les mains. Son trench remonta, découvrant son postérieur ferme moulé dans une seyante jupe noire. Elle souilla ses gants. Malgré le bourbier où il était, au propre comme au figuré, Terwull parvint à sourire pour lui-même au spectacle de sa supérieure dans une position si délicate. Celle-ci se redressa en jurant avec l’élégance qui la caractérisait, et rejoignit un grand lieutenant blond emmitouflé dans son manteau gris, avec qui elle prit le chemin de la grange.

« Si on rentrait, GEORG ? » proposa Wagner en donnant une bourrade dans le dos de l’inspecteur.

Il s’était bien vite habitué à l’appeler par son prénom. Pour peu qu’il se mette à me tutoyer… songea Georg. Il va falloir que je remédie très vite à cela.

« Je vous dépose chez vous… »

Puis il exhala un profond soupir, l’air grave.

« Ne me regardez pas comme ça, je me sens déjà assez suffisamment merdeux d’avoir foiré cette nuit, maintenant que je me suis remis de mon sauvetage miraculeux. Je me renseignerai pour vous, au sujet du loup gris, si vous voulez…

− J’aimerais bien, en effet. »

Son attachement à cette créature qu’il n’avait vue que brièvement le surprenait. Il ne pouvait penser sans un frisson à son regard profond et intense, après qu’il eût réalisé l’avoir touché lui, et pas l’autre monstre. Cette extraordinaire rencontre lui avait mis une claque comme rarement il en avait reçu. Abasourdi, il suivit Wagner jusqu’au sentier menant au recoin boueux où il avait garé sa voiture, quittant sans regret ces lieux cauchemardesques.

Il risqua cependant une dernière question.

« Wagner… Dites-moi…

− Chef ?

− Se pourrait-il que la ‘louve’ soit la femme qu’on a vue à Augarten ? »

Un sourire étira les lèvres exsangues de Monsieur Loup. Il fixa Georg avec une expression énigmatique.

« J’ai pris la liberté de consulter ce dossier. D’après ce que j’en ai lu, je ne pense pas qu’une femme d’un mètre quatre-vingt dix puisse produire les empreintes qu’on a relevées dans les allées d’Augarten ! Elles étaient minuscules, presque comme des pieds de petite fille… »

*

« Tu es sûre que tu ne veux pas venir avec nous, Zoé ? s’enquit sa voisine de bureau en jetant un manteau bordé de fourrure sur ses épaules.

− Oui, j’en suis certaine, répondit l’intéressée. Je suis un peu fatiguée, je voudrais rester au calme.

− Bien… »

La jeune fille perçut une once de réprobation dans la voix de sa collègue, mais préféra ne pas s’en formaliser. Elle avait déjà décliné plusieurs sorties, car à dire vrai, les activités des expatriés et les pince-fesse franco-autrichiens l’intéressaient encore moins que ceux de l’Institut égyptologique où elle avait décidé de ne plus se rendre. Et après tout, songea Zoé, je ne travaille ici que depuis un mois et demi, j’aurai bien le temps de m’intégrer après, une fois que cette malheureuse histoire sera réglée…

Une fois livrée à elle-même dans la pièce surchauffée où filtrait, à travers les stores de la fenêtre, la lumière grisâtre de cette journée vaguement neigeuse, elle fit reculer son siège de bureau sur le parquet. Elle avait eu un mal fou à se concentrer sur son dossier de presse de la matinée, et avait dû s’y reprendre à plusieurs fois pour rédiger un malheureux paragraphe. Pour cause, elle repensait à sa bêtise de la veille. Celle qu’elle avait failli commettre avec Viktor. Et cette soirée chez les Finsterwald. Elle s’était d’abord sentie revivre en compagnie de Jan, visiblement ravi de sa visite, et de Markus, qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Elle avait commencé par éprouver une légère déception teintée de soulagement en constatant l’absence de Lukas. Puis un manque violent. Tandis qu’elle riait et papotait avec Jan, à qui elle n’avait osé parler se sa nuit au commissariat, elle avait guetté un bruit dans les escaliers, espéré entendre toquer à la porte et voir apparaître la paire de Ray Ban posée sur ce nez adorable… Tout au plus avait-elle appris que Lukas avait assez mal vécu les soupçons qui avaient pesé sur eux… Mais rien d’autre…

Et s’il n’y avait eu que cela. Zoé avait encore rêvé du loup gris d’Augarten et s’était réveillée en sursaut à quatre heures du matin, tremblante, sous le coup d’une angoisse inexpliquée. Elle porta la main à son pendentif. Cette chose que, confiante, elle portait pratiquement tous les jours alors qu’elle ignorait qui la lui avait offerte… Exhalant un profond soupir, elle s’étira. Puis elle fouilla son sac à la recherche de son Smartphone. La diode clignotait. Un message. C’était Tristana : « Tu peux m’appeler à ta pause, stp ? »

SW30005Zoé sentit un sourire poindre sur ses lèvres. Elle sortit un thermos rempli du thé vert qu’elle affectionnait et s’enfonça dans son siège. Ses pieds ne touchèrent même plus le sol. La jeune fille composa le numéro de son amie dont le débit lui épargnerait de trop parler. Tristana décrocha avant même la fin de la première sonnerie.

« Ah Zoé Vifchesney ! Je suis contente que tu appelles… Je suis désolée d’avoir eu ce ton alarmiste, mais mon père n’était pas là hier soir, et je n’avais pas de nouvelles. Sa patronne est venue passer la soirée avec moi, j’avais l’impression qu’elle me baby-sittait et qu’on me cachait quelque chose… Mais bon, poursuivit-elle, il m’a appelée il y a quelques minutes. Il devrait arriver bientôt.

− Donc tout va bien ? s’enquit Zoé avant de tremper les lèvres dans son thé.

− Ah oui… À ceci près que ma mère m’a encore appelée ce matin. Elle m’a encore faite chialer. En fait, je ne devrais même plus me formaliser de ses lubies… »

Zoé, distraite, eut une pensée fugitive pour Lukas. Savoir qu’il avait mal vécu ces dernières semaines la peinait au plus haut point. Elle revoyait le pli soucieux entre les sourcils de Jan quand il avait abordé le sujet. Allons, se raisonna-t-elle, Tristana est atrocement solitaire. Je ne sais pas comment elle fait pour tenir… Elle se concentra à nouveau sur les paroles de son interlocutrice.

« Elle me harcèle pour savoir ce que je fais pour Noël et se plaint que mon père m’a montée contre elle. Tout ça parce que je ne veux pas passer les fêtes avec elle ! Si tu savais, il y a deux ans, mon réveillon a été un véritable enfer ! Tu peux imaginer ce que c’est que d’avoir une mère qui passe son temps à vouloir t’en mettre plein la vue, rien que pour t’éloigner de ton père ?… Je n’en peux plus de ses vieux plans !

− J’avoue que mes parents sont étranges, mais en mettre plein la vue n’est pas leur fort… »

Tristana émit un léger rire. Un cliquetis en fond sonore indiqua à Zoé qu’elle piochait très certainement parmi les boucles d’oreille qui envahissaient son arbre à bijoux.

« Elle et son Rainer avaient invité au réveillon de Noël tous leurs potes ‘artistes’. Et alors quels artistes ! L’un d’entre eux, un sale con, m’a mis la main aux fesses devant ma mère ! Ça l’a amusée, tu te rends compte ? Elle avait essayé de me le mettre dans les pattes, cette garce ! Pour que je rencontre des gens ‘stimulants’ ! De quoi elle se mêle ? Et ce type, en plus d’être con et imbu de lui-même, peignait des croûtes ! Enfin, peindre est un bien grand mot. On aurait dit qu’il avait vomi ou chié sur ses toiles. »

Zoé éclata de rire.

« Tina Terwull, tu me tues !

− En plus, ces gens sont d’un chiant, avec leurs conversations d’intellos… Comment veux-tu que je sois stimulée quand je ne comprends pas la moitié de ce qu’ils racontent… Tu connais, toi, un mouvement artistique qui s’appelle l’Internationale Situationniste ?

− Je suis comme toi, je ne connais pas, et je m’en fous complètement.

­− Nous sommes d’accord sur ce point… »

Tandis que Zoé connectait son ordinateur à Facebook, Tristana jura à l’autre bout du fil. Puis elle continua :

« Et tes parents arrivent bientôt ?

− Le vingt-deux… J’avoue que j’appréhende déjà. »

C’était peu dire, au vu de leur dernier échange, un peu sec, sur Skype. Elle s’était, comme d’habitude, entendu dire qu’elle se fût épargné bien des soucis en restant en France. Qu’allaient-ils trouver à redire de sa nouvelle vie ? Heureusement, ses frères seraient là…

« Zoé, tu as un bon job, un joli appartement et hormis tes deux affreux compatriotes, des amis qui t’adorent. Et qui plus est, tu attires de sacrés beaux gosses. Quand ils verront que tu te débrouilles si bien, ils se calmeront très vite. Tu dois simplement leur manquer !

− Peut-être bien. Si tel est le cas, je préfèrerais qu’ils le disent comme ça… – Après une pause, elle ajouta : Mais je reconnais qu’eux, au moins, n’ont jamais essayé de me mettre d’internationaliste situationniste dans les pattes. »

Zoé afficha son fil d’actualité et reconnu un selfie de Jan et elle pris la veille, devant « l’étagère geek » de la chambre du jeune homme. La jeune fille s’étonnait que ce cliché eût échappé à la sagacité de sa belle amie autrichienne qui fredonnait doucement, sans doute occupée à se préparer pour son service de l’après-midi.

« Si tu veux, Zoé, proposa celle-ci avec de l’espièglerie dans la voix, je te présente ma mère… Elle nous dégottera bien deux artistes quadras à la recherche de chair fraiche pour booster leur inspiration… »

Zoé gloussa en likant la photo de Jan. Son estomac se noua et elle crut qu’elle allait renvoyer son thé, quand elle songea à cette sensation de froid qui l’avait saisie quand elle s’était détachée de Lukas dans la cuisine.

« Ceci dit, j’ai passé une bonne soirée avec la commissaire. Je suis sûre qu’elle te plairait.

− Ce n’est pas une grande blonde avec un vocabulaire de camionneur ?

­− Celle-là-même ! Je la connais depuis que je suis gosse, et ma mère la détestait. C’est vrai que j’oubliais tes petites escales chez les flics !… Et toi alors, comment a été ta soirée avec Viktor Adler ? »

À l’évocation des mains de Viktor parcourant son corps, le dégoût hérissa les poils de Zoé.

« Il est parti tôt. Il avait un papier à rédiger pour l’institut, et comme il a fini tard, il est fatigué et ne viendra pas me voir ce soir… »

À dire vrai, cette annonce avait soulagé la jeune fille.

« Mais quelle petite nature, celui-là… Je suis sûre que Lukas, lui, n’est pas comme ça. C’est une bête, un increvable. Méfie-toi par contre, parce que tu risques de ne plus pouvoir t’asseoir, quand il se sera décidé…

− J’étais chez les Finsterwald hier soir. »

Un silence répondit à Zoé qui en profita pour avaler une nouvelle gorgée de thé.

« Tu quoi ?

− Quand Viktor est parti, je suis allée voir Jan. Et Lukas aussi. Mais il n’était pas là.

− Ça par exemple… laissa échapper Tristana. Et qu’est-ce qui t’a décidée à y aller ? »

La chaleur monta aux joues de Zoé. Elle devina qu’elle rougissait.

« C’est personnel.

− À d’autres ! s’esclaffa Tristana.

− N’en déplaise au flic qui te sert de père, j’avais très envie de voir Jan…

− Mais moi, ce que je vois, c’est que si je ne t’avais pas dit il y a peu que le flic qui me sert de père ne les croyait pas coupables, tu ne serais jamais bougé les fesses de la sorte !

− Tina, je suis tentée de te dire que tu es diabolique, mais de toute évidence, ça ne servirait à rien du tout. »

Tristana exultait. Zoé coula littéralement dans son siège, à nouveau submergée par ces émotions qui reprenaient insidieusement le dessus. Bien sûr que sa conversation avec Tristana avait soulevé de nombreuses questions ! Des questions qu’elle s’était déjà posées. Qu’elle s’était posées trop souvent pour les ignorer.

« J’espère, Zoé, que tu en as quand même profité pour t’enquérir du beau blond.

− Non. Jan avait l’air content de se changer les idées. J’aurais manqué de tact.

− Tu sais ce que je pense. Je sais que tu as peur, mais il va falloir dépasser ça. Jan est subtil, il doit savoir, ou du moins, il a dû deviner quelque chose. Quant à Lukas, il n’est pas que beau. Il y a quelque chose chez lui. Personne ne le sait mieux que toi…

− Ecoute Tristana, je… »

Zoé soupira et se leva brusquement. Les lattes du parquet grincèrent sous ses pas quand elle se dirigea vers la fenêtre, le portable collé à l’oreille. Elle releva le store et risqua un coup d’œil dehors. Elle remarqua quelques flocons minuscules, quasiment transparents, qui tournoyaient dans l’air. Déprimée et nauséeuse, elle se mordit l’intérieur des joues.

« Je me donne quelques jours.

− J’espère que tu vas t’y tenir, Zoé. Ne te dégonfle surtout pas. »

Rien n’était moins sûr. Zoé préféra se perdre dans la contemplation de la cour d’honneur de l’ambassade qui d’ici quelques jours blanchirait sous la neige. Sa raison lui soufflait qu’elle devait savoir à quoi s’en tenir avec Lukas, mais qu’elle n’aimerait pas ce qu’elle découvrirait.

« Je vais devoir te laisser… Je crois que mon père arrive ! »

Sans même lui laisser le temps de répondre, Tristana raccrocha. Zoé, minuscule silhouette vêtue de noir dans l’immense encadrement de la fenêtre, telle une poupée dans sa boîte, se trouva seule avec ses sombres pensées.

© Blanche Montclair


Et nous y revoilà, en ce lundi: ils vous manquaient, les héros de votre roman en ligne favori… Eh bien les revoilà! Vous retrouvez l’énergique Commissaire Huber et son verbe si particulier, l’excentrique Wagner et notre « nounoursesque » (toutes les femmes de ma famille trouvent que c’est un nounours) inspecteur Terwull, sa charmante fille Tristana et notre Zoé quelque peu dans la lune. Allors: se dégonflera? se dégonflera pas? le blondinet lui en laissera-t-il seulement l’occasion?

J’espère que ces retrouvailles avec elle vous auront fait plaisir… Pour demain, vous reverrez Terwull, ce papa poule de Markus Finsterwald et sa progéniture. J’en profite pour vous annoncer que, maintenant que mon stage est fini et que je suis « à la maison », les chapitres seront mis en ligne en matinée. Libre à vous de les lire quand vous voudrez! 🙂 Je vous souhaite un excellent début de semaine, ainsi qu’une bonne lecture. N’hésitez pas à partager ces chapitres s’ils vous plaisent! 🙂

Si vous prenez Le Sang des Wolf en cours de route, je vous invite à découvrir son résumé, son prologue (très important!) et à vous reporter à la table des matières! À très vite sur la blogo… 

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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