SEMAINE THÉMATIQUE: BARJAVEL – La Nuit des Temps (1968)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

img_20161127_205150Je reviens avec cette semaine dédiée à René Barjavel, pour vous présenter un ouvrage un peu particulier, car il s’agit de la première œuvre de cet auteur que j’aie lue. J’ai nommé La Nuit des Temps. Alors qu’à cette époque je trainais souvent à la Fnac, le résumé de ce livre m’avait beaucoup intriguée. Et ce fut mon premier Barjavel. J’ai un peu honte de le dire maintenant, mais à l’époque, je ne savais pas qu’il était si connu!

C’étaient les grandes vacances, les premières que je passais dans un nouvel appartement (durant les seize ans où j’ai vécu en région parisienne pour de vrai, mes parents ont une fois déménagé), et je me souviens que je lisais dans un grand fauteuil noir près d’une des grandes fenêtres du salon. Pour anecdote, je crois l’avoir lu le même été que Le Fantôme de l’Opéra. 😉

Laissez-moi donc vous entraîner vers les profondeurs des glaces antarctiques, à la découverte de l’un des plus grands secrets de l’humanité…

  • Une civilisation enfouie sous les glaces

Le monde est en émoi: alors qu’une expédition polaire française effectue des relevés dans une couche de glace épaisse d’un kilomètre en Terre Adélie, un étrange phénomène se produit. Les appareils de mesure détectent un signal provenant du fond des glaces, soit d’un émetteur posé là il y a plus de 900 000 ans! Dès lors, les nations du monde entier fraternisent pour monter une grande mission scienctifique afin de fouiller les lieux. Parmi plusieurs vestiges, l’équipe internationale trouve une étrange sphère d’or… où reposent un homme et une femme masqués, en pleine hibernation. La femme, est ranimée en premier. D’une beauté exceptionnelle, Éléa – c’est son nom – fascine Simon, le médecin de l’expédition, et lui raconte comment une guerre totale a conduit à l’anéantissement de sa civilisation et comment Coban, un scientifique mégalomane, l’a forcée à se séparer de Païkan, l’homme qu’elle aimait, pour l’enfermer dans cette sphère avec lui pour en faire la mère de la nouvelle humanité…

En parallèle, les savants de différentes nationalité se tirent bientôt dans les pattes pour comprendre les technologies très avancées de la civilisation d’Éléa, en particulier la singulière « équation de Zoran »…

  • Une genèse improbable

Cette partie de mes recherches se base grandement sur le site Barjaweb.

Barjavel traversait une période de doute dans les années 1960, n’ayant pas écrit de roman depuis longtemps et peu motivé par le cinéma. Quand le metteur en scène André Cayatte l’approche pour écrire le scénario d’un film de science-fiction, où il est question d’un homme retrouvé sous les glaces après 5000 ans d’hibernation, l’auteur hésite tout d’abord. Puis séduit par le postulat de départ, et après divers essais qui ne satisfont pas Cayatte, Barjavel prend la décision de mettre un couple en vedette, car il trouve les ressorts narratifs plus intéressants. Ni une, ni deux, il commet un livret de soixante pages qu’il appelle La Nuit des Temps. Si les producteurs semblent de prime abord enthousiastes, le projet est abandonné car le film reviendra probablement trop cher: il s’agissait d’en faire une superproduction à l’Américaine!

En désespoir de cause, Cayatte confie alors à Barjavel la tâche de faire du scénar’ un roman, espérant qu’il sera par la suite plus facile de l’adapter à l’écran. L’écrivain s’y attèle, mais il ne croit pas au succès de la chose. À tort, car La Nuit des Temps reçoit le Prix des Libraires en 1969. Le style reste par moment assez poétique et onirique, même s’il s’agit d’un roman où la part belle est faite au son, au rythme et au dialogue. La scène du réveil d’Éléa, suivi en direct dans le monde entier, en est un exemple particulièrement marquant: dans un bar, un groupe de musique bat la mesure au rythme du cœur de notre « Atlante »… C’est assez extraordinaire!

  • Une atmosphère de fin du monde…

On retrouve dans le roman des thèmes assez classiques, grandement inspirés du mythe de l’Atlantide, ce continent perdu qui a fait couler beaucoup d’encre depuis l’Antiquité: entre légendes, théories du complots (quoi, vous ignoriez que les Nazis avaient conclu une alliance avec les descendants des Atlantes?… eh ben, z’êtes au courant, maintenant! 😉 ), et autres récits de fiction entre aventure et philosophie. En effet, nombres de fantasmes quant à l’Atlantide font état d’une civilisation avancée, et arrogante au point que les dieux décidèrent de la punir.

Or dans le livre, les deux individus découverts dans la sphère d’or sont « livrés », si j’ose dire, avec des masques de mémoire, qui permettent aux personnages du XXe siècle comme Simon de revivre leurs souvenirs lorsqu’ils les portent. À travers ceux d’Éléa, qui vivait une vie insouciante dans un environnement monumental et coloré, comme on l’imagine dans la S.F. des années 1960. Barjavel nous y peindrait presque une utopie! On prend connaissance du Gondawa, une nation qui, 900 000 ans avant notre époque, construisait des cités grandioses et en était arrivé à un tel degré de sophistication qu’il était possible de savoir dès l’enfance qui serait le compagnon d’une vie pour un individu (comme ce fut le cas pour Éléa et Païkan – entre nous, ça nous éviterait bien des complications inutiles), de faire de petits voyages de routine dans l’espace en direction de la lune colonisée, ou plus impressionnant, de produire à partir de rien! En effet, l’un des grands secrets de cette civilisation est l’ « équation de Zoran », qui permet de créer n’importe quoi à partir du vide, comme des sphères de nourriture par les « mange-machine » que découvrent nos archéologues et aventuriers dans la sphère d’or où reposent Éléa et Coban. La compréhension de cette équation intéresse grandement les chercheurs contemporains, qui n’ont de cesse de tenter de réanimer l’homme trouvé lui aussi dans la sphère, en piteux état, pour profiter de ses grandes connaissances scientifiques…

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L’équation de Zoran ou Rien=Tout

Et oui, l’humain est ainsi fait! Si Barjavel nous dépeint des protagonistes souvent capables de grandes choses, il n’en demeure pas moins conscient de la bassesse humaine. Car de prime abord notre expédition internationale paraît sympathique: on y côtoie Joe Hoover, chimiste et caricature d’Américain, Léonova, anthropologue russe capable d’autre chose que de réciter son bréviaire marxiste, ou Lukos, philosophe turc inventeur d’une traductrique permettant de comprendre assez vite quelques rudiments de la langue du Gondawa… Ils semblent se lancer dans cette expédition en Terre Adélie par curiosité scientifique.

Et c’est certainement le cas, jusqu’au moment où leurs motivations personnelles et celles de leurs pays respectifs les rattrapent – en particulier lorsqu’il va falloir tirer un profit immédiat des connaissances que pourraient apporter Coban en se réveillant, en particulier la compréhension de la fameuse équation de Zoran! En parallèle de la vie idéale d’Éléa 900 000 qui semble passer son temps à voyager en amoureux et à faire crac-crac avec Païkan, le lecteur assiste au pourrissement de la situation sur la base scientifique antarctique où la sécurité est renforcée par les nations désireuses de profiter des merveilles héritées de ces habitants de l’ancien Gondawa. Qui sait ce qui peut arriver au milieu de cette vaste étendue glaciale avec des gens prêts à tout pour s’emparer de secrets technologiques et scientifiques?

L’atmosphère devient peu à peu étouffante et claustrophobe, tandis que Simon, le médecin mentionné plus haut, qui reste auprès d’Éléa, dont il s’est épris au premier regard, et explore les souvenirs de la jeune femme, découvre que le monde de celle-ci n’était pas aussi idyllique que le laissait croire sa vie épanouie avec Païkan. Car avancement technologique et savoir ne signifient pas nécessairement sagesse: le Gondawa était en guerre avec une puissance antagoniste, Enisoraï, située sur ce qui deviendra l’Amérique, et peuplée des ancêtres des Amérindiens. Les deux nations –  une claire analogie avec la Guerre froide à l’époque de la rédaction de La Nuit des Temps – disposent d’armes particulièrement meurtrière et la fin du monde n’est pas loin. Aussi les plus brillants scientifiques du Gondawa décident de sauver un couple, et sélectionnent un homme et une femme beaux, robustes et intelligents: le scientifique Coban, froid et pragmatique, imbu de son intellect et prêt à tout, et Éléa qui ne souhaite pas se séparer de Païkan. Mais Coban se fiche bien de son consentement, preuve que ces habitants si évolués du Gondawa pouvaient montrer autant de bassesse et d’arrogance que les contemporains de Simon.

  • … mais un amour infini

S’il est une chose qui revient toujours dans les romans de Barjavel, et La Nuit des Temps n’y fait pas exception, c’est un « couple vedette » qui s’aime passionnément. Païkan et Éléa, destinés l’un à l’autre depuis leur plus jeune âge, s’aiment comme des fous, d’un amour qui transcende la bêtise et la méchanceté du monde qui les entoure. On retrouve en eux le motif classique des amants maudits, dont l’histoire, bien qu’heureuse, ne peut mener qu’à leur perte. Cet amour trouve sa quintessence dans la parfaite harmonie physique entre ces deux personnages.

Le fait est que Barjavel ne recule pas devant des scènes érotiques décrites de façon certes poétique, mais également détaillée (sans que ça fasse mode d’emploi, quand même) – raison pour laquelle certains de mes copains lisaient du Barjavel 😉 – qui dans ma jeunesse d’alors m’avaient non-pas choquée car j’avais déjà lu des choses très, très crues, mais surprise. Le sexe a toujours l’air doux, sensuel et au top du top chez Barjavel. Et si je peux me permettre cette expression, « on ne baise pas, on fait l’amour ». On a l’impression que pendant l’acte les deux amoureux se créent une bulle qui les protège du monde alentours – un peu comme l’œuf qui protège et uni les deux êtres parvenus jusqu’au XXe siècle. Comment, en percevant cela, tolérer qu’Éléa puisse être touchée par Coban, un homme froid et vaniteux qu’elle n’aime pas, juste parce qu’il faut bien repeupler la Terre?…

51ip6oor1hlJ’ai tendance à être dérangée par cette image de la femme comme matrice dans les roman de Barjavel, exaltée comme porteuse de vie. En gros, j’ai souvent eu l’impression que le rôle de l’héroïne barjavélienne est juste d’être une amoureuse passive et belle, parfois passionnée, et de faire des mômes – comme Blanche dans Ravage. Certes, je rêve d’avoir des enfants, mais je n’aime pas que l’on réduise les femmes à cela – nous sommes plus qu’un ventre!

J’ai récemment nuancé mon jugement lors de mes petites recherches pour cette semaine thématique, car j’ai constaté que les héroïnes barjaveliennes évoluaient. C’est très visible dans les romans que je présente cette semaine. Car si Blanche dans Ravage et Annette dans Le Voyageur imprudent sont de vrais archétypes – la fille futile et la nana pleine de bon sens, et si Éléa n’est pas exempte de ce traitement dans son rôle d’amoureuse, le lecteur verra à la fin du roman qu’elle est capable de prendre des initiatives, et des décisions difficiles. On approche donc de personnages féminins un peu plus explorés, quand bien même la psychologie de la jeune femme n’est pas encore très fouillée. En même temps, la donzelle sort de 900 000 ans dans le coma et n’a pas eu le temps juste avant de digérer la séparation d’avec son amoureux de toujours: elle a franchement de quoi rester apathique un moment! 😉

Mais quelque part, je dois avouer que quand j’avais quinze ans, La Nuit des Temps a vraiment titillé mon côté passionné et ma fibre romantique. Je pense pouvoir dire que c’est un peu le roman qui m’a fait appréhender et découvrir le sentiment amoureux (faut dire que je n’avais que les livres pour ça, je n’étais pas le genre de fille à éveiller ce genre d’attachement, si je puis dire! 😉 ). Au final, ça ne me déplairait pas d’aimer ainsi et d’être pareillement aimée en retour, à l’image de Païkan et Éléa – sans le côté tragique, quand même! 😉

  • Conclusion – Une lecture à plusieurs niveaux

Tout d’abord, j’espère vous avoir donné envie de jeter un œil à La Nuit des Temps, qui reste pour moi un très beau roman à vous faire (re)découvrir. Une fois dedans, on se laisse facilement captiver, parfois surprendre par le style d’écriture de Barjavel, et par les ambiances très différentes de la base polaire et de la brillante civilisation de Gondawa mises en parallèle. L’intérêt de ce roman est la découverte de plusieurs intrigues dans un seul et même récit – la découverte des vestiges sous la glace et le lancement de l’expédition, la vie idéale d’Éléa et Païkan bouleversée par la guerre, machinations parmi les membres de l’expédition. Entre aventure, S.-F. et romance, il y en a donc pour tous les goûts pour un véritable twist final!… Que j’ai décidé de ne pas spoiler.

La Nuit des Temps est également intéressant car il est très marqué par l’époque de sa rédaction: nous sommes en pleine Guerre froide, les mouvements étudiants se multiplient de par le monde. Beaucoup y voient donc un roman pacifiste, montrant l’exemple d’Américains et de Russes travaillant main dans la main et oubliant les antagonistes de leurs nations respectives. Ce roman questionne également, comme souvent dans l’œuvre de l’auteur, l’utilisation des sciences et technologies à des fins destructrices. Les conséquences des conflits, toujours plus meurtriers du fait d’armes toujours plus sophistiques, sont désastreuses et affectent toujours le quotidien des héros barjavéliens. Ainsi, Païkan et Éléa voient leur vie bouleversée (un peu à l’image des Collignot dans Le Diable l’emporte) par une folie destructrice aux enjeux qui les dépassent, et se voient arrachés l’un à l’autre. Comment ne pas trouver cela injuste? Et plus qu’injuste, absurde et inutile?

Et vous, alors, avez-vous lu La Nuit des Temps ou attend-il toujours dans votre PAL? 🙂 Je vous retrouve demain pour une chronique dédiée à un autre classique… Le Grand secret!

Blanche Mt.-Cl.


Titre: La Nuit des Temps
Auteurs: Barjavel
Editions: Pocket
Collection: Pocket
416 p.
Parution: Mai 2012 (ré-édition)
Prix: 7,40 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

7 réflexions au sujet de “SEMAINE THÉMATIQUE: BARJAVEL – La Nuit des Temps (1968)”

  1. J’ai lu ce livre il y a trois ou quatre ans et chose rare, très très rare, j’ai abandonné en cours de route… Je ne crois pas être arrivé aux scènes de sexe, je ne m’en souviens pas, sinon j’aurais continué ma lecture… 🙂

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