SEMAINE THÉMATIQUE: BARJAVEL – Les prémisses: Ravage/Le Voyageur imprudent (1943)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

img_20161127_205057
Les deux romans qui nous occupent aujourd’hui…

La semaine thématique dédiée à Barjavel est officiellement lancée!

Aujourd’hui, je vous invite à découvrir en parallèle, deux des œuvres de l’auteur, à savoir ses deux premiers romans: Ravage et Le Voyageur imprudent, tous deux parus en 1943, en pleine guerre mondiale. J’ai eu l’occasion de lire Ravage entre le lycée, qui avait vu ma découverte de l’auteur pendant des vacances d’été, et l’université. Sur les conseils d’un copain qui m’avait assurer que ce roman-ci était son favori de Barjavel. Quant au Voyageur Imprudent, je l’ai lu dans une compilation de romans barjavéliens, un été alors que j’étais étudiante.

J’ai choisi de les traiter ensemble car ils sont pour ainsi dire de proches parents: en effet, on retrouve des correspondances de l’un à l’autre, que j’expliquerai plus loin dans la présentation! 😉 Je vais donc commencer par vous amener donc dans une société déshumanisée avec Ravage

  • Ravage

Ravage nous emmène dans une société futuriste, à la fois conservatrice dans sa culture et complètement soumise à la technologie et aux machines pour subvenir à ses besoins, toutes les cultures se font hors-sol dans d’immenses usines qui quadrillent le sol français. Paris est une ville de machines, où de hautes tours ont été construites par-dessus ses anciens monuments. On y retrouve deux jeunes gens, venus de l’une des dernières régions agricoles de France, montés sur Paris, chacun pour une raison différente: François Deschamps, étudiant en agronomie désireux de retourner à un mode de vie plus simple et moins artificiel, pour intégrer une grande école, et son amie d’enfance, Blanche Rouget, danseuse, y cherche la célébrité et se fiance au richissime Jérôme Seita qui a évincé François de toutes les manières possibles et imaginables.

Or le chaos s’installe du jour au lendemain lorsque dans Paris, dans la France, dans le monde entier, tout s’éteint. L’électricité et les lumières ne fonctionnent plus, pas plus que les fusils, pistolets et autres armes automatiques, et tous les véhicules s’immobilisent sur la chaussée. Les usines de nourriture se figent, d’immenses incendies se déclarent tandis que des bandes de pillards sévissent dans la grande ville. François se porte au secours de Blanche, et accompagné d’un groupe de quelques survivants, décide de quitter la capitale pour regagner le village de ses parents, et s’affranchir de cette technologie toute puissante par un retour à la terre. Mais le parcours est semé d’embûches.

  • Le Voyageur imprudent

En pleine « drôle de guerre », Pierre Saint-Menoux, un jeune mathématicien, est approché par un savant infirme, Noël Essaillon, qui lui confie avoir découvert le secret du voyage dans le temps et souhaiter étudier le futur de l’humanité. Or son handicap l’en empêche et seul Saint-Menoux est le seule d’entre eux assez robuste pour partir, par l’intermédiaire de pilules et grâce à un scaphandre spécial le protégeant des effets du voyage. Les deux hommes son secondés dans leurs travaux par Annette, la fille  de Noël, dont le jeune voyageur temporel s’éprend. Ainsi, Pierre voyage à travers différentes époques, dont celle dépeinte dans Ravage, jusqu’à l’an 100 000 où les êtres auront évolué jusqu’à ne plus occuper une fonction dans la société pour le bien de tous, ne se contentant que de l’essentiel.

Or un grave accident coûte la vie à Essaillon, et Saint-Menoux, décide de remédier à cette situation par de nombreuses acrobaties temporelles. Mais le vieux savant, une fois ressuscité, décide de mourir et laisse toutes ses recherches à son disciple qui, dès lors, pète un plomb. Il se lance dans des voyages effrénés dans le passé pour sa propre satisfaction, causant plusieurs incidents et paradoxes…

  • Des interrogations sociétales et éthiques

Ces deux ouvrages posent la question d’une société souhaitable pour l’humanité, et celle de l’utilisation de la technologie. Dans Ravage, nous voyons celle-ci au service d’une société sclérosée, qui idolâtre un passé glorieux à travers un patrimoine matériel cerné de building, et des cadavres d’ancêtres gardés dans les chambres froides des appartements. L’écriture de Barjavel ne manque pas d’ironie dès lors qu’il s’agit de décrire cette société parisienne tout entière vouée à ses plaisirs mais déconnectée des choses « concrètes », contrairement au personnage de François Deschamps qui a connu la pauvreté de la vie rurale, mais aussi l’authenticité de celle-ci.

81t7fjc41llC’est cette même société qui vole en éclat, une fois que la technologie n’est plus là pour la maintenir artificiellement en vie: les cadavres des ancêtres tombent en décrépitudes dans les chambres froides désactivées par la panne générale, renvoyant à tous ces individus arrogants et artificiels leurs propres miasmes, leurs travers. Ils infestent Paris de leur pourriture en y attirant des nuées de mouches, alors que ses habitants, lâchés par la technologie, se révèlent incapables de se débrouiller sans elle et redoublent de bassesse. C’est un peu facile comme métaphore, mais je ne vois pas d’autre manière d’interpréter le phénomène d’un point de vue littéraire. Ainsi, vient l’idée de revenir à l’essentiel chez François, en refusant toute forme de technologie. Le final du roman est pour moi extrêmement dérangeant, voire glaçant. L’émergence d’une nouvelle société patriarcale, dénuée de toute machine créée par l’homme et d’avancée technique, juste bonne à croître et à multiplier selon un modèle biblique laisse à penser que l’idéologie de Barjavel se rapprochait alors de celle du régime de Vichy prônant un retour à la terre et aux bonnes vieilles valeurs à l’ancienne. Cependant, et en espérant ne pas en dire trop à ceux qui n’auraient pas encore lu, je pense nuancer ce propos en constatant que là encore, on n’atteint pas, à la fin du livre, un idéal de bonheur pour l’humanité.

Celui-ci semble se trouver dans Le Voyageur imprudent, lors du voyage de Pierre de Saint-Menoux en l’an 100 000. Barjavel écrit au sujet de son roman qu’il est autant attiré qu’effrayé par le communisme, dont l’idéal de justice social le séduit. Aussi pousse-t-il sont application à l’extrême dans le monde dépeint dans le roman, à savoir, une sorte de « communisme biologique », où à chaque individu, chaque organisme n’échoit qu’une seule fonction: de petits pis sur pattes qui produisent un lait nourricier, de petits homoncules absorbés par une sorte de « reine » dans le simple but de la reproduction et de la perpétuation de la vie… On en arrive à un tel stade de « bonheur » (si l’on peut dire car il est difficile de cerner la moindre réelle émotion là-dedans), à un tel fonctionnalisme bien huiler que l’évolution semble arrivée à son terme, à sa finalité première: la même chose pour tous, plus de jalousie, de stupidité, de guerre, et par là même, plus d’individualité et d’égoïsme. Le tout dans un ballet et une harmonie parfaite, imperturbable, rompue par les imprudences de Saint-Menoux et Essaillon fascinés par ce modèle de vie parfait. C’est avec l’intervention d’humains, trop immatures pour ce genre de système, que débutent les « emmerdes ». Pour ma part, ce système parfait qui tourne en rond n’a pas manqué de m’effrayer: je ne sais pas comment l’humanité va évoluer ou si elle va atteindre l’an 100 000, mais je ne me sens pas « mûre » pour accepter un système qui me paraît aussi mécanique et froid que cette perfection. Et une fois la perfection atteinte, qu’en faire?

91-ywdvi6dlJe parlais de la dépendance de la société à la technologie pour Ravage, et il est possible d’établir, outre la référence à l’époque visitée, un parallèle avec Le Voyageur imprudent, où la technologie devient le maître d’un individu souhaitant assouvir ses caprices. Car s’il est d’abord question d’exploration guidée par la simple curiosité scientifique, Saint-Menoux, ivre de ce pouvoir et désespéré après l’accident qui coûte la vie de son mentor, ne tarde pas à vouloir plier la science à ses désirs. D’abord comme un enfant qui veut réparer ses bêtises, puis par curiosité. Il explore le passé et s’amuse à apparaître aux yeux des contemporains dans son improbable scaphandre vert. De retour dans son présent, il traque les traces de son passage dans le passé, et ne tarde pas à réaliser ce qu’il a changé, jusqu’à provoquer le paradoxe ultime.

Ma dernière interrogation sur ces romans est celui de la place occupée par les femmes dans la littérature barjavélienne: nous avons deux cas de figures différents dans ces deux romans, qui ont de quoi faire hérisser les cheveux sur la tête des lectrices du XXIe siècle, à savoir la personnification de la futilité dans Ravage, et la compagne idéale dans Le Voyageur imprudent. En effet, Blanche, la première héroïne, ne recule pas devant une union d’intérêt avec un homme qui lui offrira un statut social, jusqu’à ce que celui-ci, dans le chaos qui les entoure, ne puisse plus la protéger. Elle cesse de mépriser le statut social inférieur de François qu’à partir du moment où il viendra à son secours dans Paris en flammes, et sera alors liée à lui jusqu’à devenir une sorte de nouvelle Eve dans un monde dévasté à reconstruire. Bref, elle devient un ventre. À l’opposé, Annette, fille de Noël Essaillon, est une jeune femme rationnelle avec la tête sur les épaules, forte puisqu’elle doit prendre soin de son père, et fait preuve d’initiative lorsqu’il s’agit de sauver Pierre de Saint-Menoux de ses folies. Deux visions antagonistes de la femmes qui en disent long sur la perception des femmes à l’époque de la rédaction des romans! S’il restera toujours cette mise en avant du rôle de porteuse de vie, et d’enjeu pour lequel les hommes se battent, les héroïnes de Barjavel évolueront tout de même au fur et à mesure des romans, parfois jusqu’à prendre plus d’importance que les héros masculins (Une Rose au Paradis, Le Grand Secret).

  • Conclusion

Barjavel ne s’est jamais défini comme un idéologue, mais il va de soi que le contexte dans lequel il a vécu a beaucoup influencé ces deux premiers romans, comme il influencera le suivant, Le Diable l’emporte, paru en 1948 et que je préfère même aux deux ouvrages présentés ici. En effet, la guerre faisait rage. Elle avait débouché sur une occupation de nombreux territoires européens par une Allemagne imbue de son »génie » et dont le gouvernement ne reculait devant rien pour détruire ses ennemis. C’est l’époque des premiers missiles, des bombardements, où la technique mise au service de belligérants mégalomanes faisait d’énormes ravages (c’est le cas de le dire!). Je ne cherche pas d’excuse à Barjavel pour son point de vue conservateur, mais Ravage et Le Voyageur imprudent s’inscrivent dans une époque de repli, où la technologie ne semble pas la réponse, où l’être a besoin d’être rassuré par des lieux, des habitudes qu’il connaît. Donc par des choses qui paraissent de suite très vieux-jeu.

En revanche, je trouve ces deux ouvrages intéressant dans la mesure où ils ouvrent une véritable réflexion sur le futur, autre que celle, optimiste et positiviste d’un Jules Verne dans la S.-F. française, où l’on cherche un palliatif aux souffrances humaines, autres qu’une technologie potentiellement destructrice et aliénante. Barjavel pose les bases  d’un univers où les êtres sont pris dans des chaînes d’événement cruels et absurdes, et où le seul espoir réside dans l’amour. Ce sera beaucoup plus visible dans les romans suivants. Mais en attendant, je vous souhaite une bonne (re)découverte de Ravage et du Voyageur imprudent, qui restent pertinents dans notre monde actuel de plus en plus dépendant aux technologies des appareils connectés. Je n’ose imaginer ce qui pourrait se passer en cas de black-out général, et j’espère de tout cœur que cela n’arrivera pas de sitôt! 😨 En attendant, je vous souhaite une excellente (re)découverte de ces deux ouvrages, et espère que vous avez passé un bon moment avec cette chronique.

La semaine thématique se poursuivra demain avec la mise en ligne d’un article sur… La Nuit des Temps. Très bonne lecture et très bonne fin d’après-midi à tous!

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Ravage
Auteurs: Barjavel
Editions: Gallimard
Collection: Folio
313 p.
Parution: Septembre 1972 (plusieurs ré-éditions depuis)
Prix: 8,20 €

Titre: Le Voyageur imprudent
Auteurs: Barjavel
Editions: Gallimard
Collection: Folio
244 p.
Parution: Novembre 1973 (plusieurs ré-éditions depuis)
Prix: 7,10 €

Publicités

Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

2 réflexions au sujet de “SEMAINE THÉMATIQUE: BARJAVEL – Les prémisses: Ravage/Le Voyageur imprudent (1943)”

Vos réflexions sont les bienvenues...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.