Le Sang des Wolf – Acte III – Chapitre XXVI

 

SW26002Les premières neiges de décembre couvrirent bientôt Vienne et les alentours d’une fine pellicule blanche. Dans les forêts avoisinantes, la brume s’était levée pour former un rideau brillant sous la lune dont la clarté jouait avec le givre sur les branches. Cinq silhouettes athlétiques aux yeux luisants se découpaient, accroupies ou assises en désordre sur les racines d’un grand chêne ancien. Cinq têtes se tournèrent quand retentit un craquement, assourdissant dans le silence de la nuit.

Une sixième ombre apparut, faisant face aux autres. Un étrange feu bleuté illuminait ses prunelles.

« Regardez qui nous arrive ce soir… ironisa une voix rauque dominant l’arrivant.

− Ne serait-ce pas notre cousin le Sang Clair ?

− Voilà pourquoi on ne l’a pas senti venir… Le problème c’est que contrairement à nous, l’aspect de ses yeux ne veut rien dire…

− Que nous vaut l’honneur depuis tout ce temps ?

− Bien le bonsoir, cousins… salua le timbre grave et clair de Lukas lorsqu’il émergea entre deux langues de brouillard. Je savais que je vous trouverais ici. Puisque vous ne daignez pas répondre à mes messages, j’ai pris la liberté de vous rendre une petite visite.

− Comment va la vie depuis ta petite aventure avec la Française à Augarten ?

− Tout va bien, je vous remercie. Je tiens également à vous exprimer ma gratitude pour avoir marqué votre territoire sur mes pneus neufs.

− Ton petit chienchien de Jan ne te suit pas ce soir ? Il ne se remet pas de sa nuit au poste ? »

Une fulgurance courroucée traversa le regard du jeune homme.

« Pas un mot sur Jan, tu m’entends ? Je tiens à le laisser en dehors de tout ça. »

Son premier interlocuteur, perché sur l’une des racines de l’arbre les plus massives à quelques mètres de lui, quitta son piédestal et descendit à la rencontre du « Sang Clair ». Son long manteau de cuir noir flottait derrière lui, ouvert sur un tee-shirt Iron Maiden et un pendentif en forme de pentacle. Fredrik Schwarzeiche était doté d’une abondante crinière châtain toujours coiffée en bataille à la Robert Smith, encadrant un visage digne d’un portrait florentin de la Renaissance aux impressionnants yeux bleu-gris, dont Lukas percevait la nuance exacte malgré la pénombre. Ils avaient environ le même âge et la même carrure. Les autres, deux jeunes filles, un jeune homme et un adolescent svelte à la limite de la maigreur, les scrutaient de leurs iris luisant comme autant d’étoiles blanches.

« Lukas Finsterwald… Toujours tout dans la pondération, tu parais si calme, si sûr de toi, mais nous savons tous quel feu brûle en toi, ou à défaut dans tes foutus yeux. Nous nous rappelons tous l’histoire d’Odon, entre autres souvenirs communs… Les nouvelles vont vite par chez nous, comme tu le sais. Avec les soupçons dont tu as récemment fait l’objet, le Wolfsrat ne veut même plus entendre parler du fils si chiant du si sage Markus ! Ta petite ‘meute’ t’a complètement lâché. Jan ne comptant pas vraiment, tu es tout seul, maintenant. J’espère au moins que ta merdeuse valait le coup… »

Lukas serrait les dents, bien décidé à supporter leurs sarcasmes jusqu’au bout, mais un grondement, pratiquement imperceptible pour des oreilles humaines normales, lui montait à la gorge.

« Tu vois, nous le savons tous ici ! Lukas le merdeux froid, futile et sans cœur qui couve une rage débordante et qui ne s’autorise un peu de sensibilité que sur scène ! Je vais venir assister à L’Eveil du Printemps[1], au passage. J’imagine que tu feras fureur en Melchior et que tu me tireras bien quelques larmes. J’adore cette pièce, tu n’as pas idée.

− Plutôt que de faire semblant de m’intéresser à ton verbiage littéraire, je voudrais en venir au fait…

− Bien sûr… Je t’écoute… »

Affichant une mine impassible, Lukas déclara à Fredrik :

« Je veux participer de nouveau à vos… activités sportives.

− Quoi ? »

Des murmures parcoururent le reste de la meute.

« Ta Frenchie d’Augarten t’a éconduit et tu es devenu suicidaire ?

− Ce n’est pas le sujet, répondit-il après une pause. Vous connaissez l’histoire trouble de notre famille. Ne me dites pas que vous n’avez pas pensé à Odon quand cette affaire de cadavres saignés a commencé. S’il est dans le secteur, il ne pourra pas s’empêcher de se battre pour le sport. Et pour l’argent. Il faut bien qu’il vive de quelque chose depuis qu’il s’est échappé de Blauberg. Je veux vérifier qu’il n’est pas revenu trainer par ici… Et je veux me laver des soupçons qui pèsent sur moi. Tout comme vous, puisqu’apparemment, vous avez vous aussi reçu quelques avertissements du Wolfsrat la semaine dernière. Au sujet d’une petite escapade vers Baden qui a fait très peur à un petit garçon, si je ne m’abuse… Comme tu me l’as dit, Fredrik, les nouvelles vont vite par chez nous. Je suis peut-être sur le fil, mais toi et ta tranquille petite bande aussi.

− Mais nous, ça ne tourne pas sur le net. Je dois pourtant te reconnaître ça : même si c’était très con de ta part, c’était vraiment classieux. Tu es un véritable showman, jusque dans ta vie personnelle. Tu fais les choses en grand. La fille l’a pris comment ? »

Les deux garçons se toisèrent sous l’œil de la lune et de leurs compagnons qui ricanèrent. Lukas enfonça profondément les mains dans les poches de son manteau pour garder contenance face à son très sarcastique cousin. Ils se haïssaient cordialement depuis l’adolescence. Fredrik comprit que sa question ne recevrait jamais de réponse. Il poursuivit, avec un sourire en coin :

« Comme tu t’en doute, ça a pas mal bougé ces dernières années, et surtout ces derniers mois, avec le retour du loup sauvage dans les parages. Il nous faudrait nous assurer que tu es toujours de taille. Vu ta sale mine, je n’en suis pas si sûr. Tu as plutôt la tête de quelqu’un qui voudrait se faire tuer…

− Et moi, je veux avant toute chose m’assurer qu’Odon n’est pas dans le coin. Si je le trouve, je serais tenté de l’empêcher de nuire une bonne fois pour toutes… Mais le mieux soit encore que je l’attrape et le jette en pâture au Wolfsrat.

− Tout doux, mon beau ! Comme tu y vas ! Ça ne va pas être aussi facile… Il paraitrait que nous pourrions avoir des concurrents de taille d’ici peu. Une bonne femme déguisée en dominatrice à tête de louve se trimbale avec de vraies brutes à quatre pattes…

− Pour ça, je ne me fais pas de souci. N’oublie pas que j’ai tâté d’Odon avant tout ça. C’était le meilleur entrainement qu’on puisse avoir…

− Nous avons eu vent du dernier combat en date. Ces loups-là, Lukas, sont des hybrides très forts. Et selon la rumeur, de vrais pervers. Ils te déchiquèteraient ta belle petite gueule en moins de deux, et tu pourrais dire adieu au théâtre. Et c’est encore le meilleur des cas. Ils ont étripé l’un de leurs derniers adversaires…

− Je m’en contrefous, Fredrik. Quelques-uns de nos congénères – je n’ai aucun doute là-dessus, ces meurtres en série puent l’héritage de Wolf à plein nez – ont des passe-temps douteux… du moins plus que les tiens. Je veux savoir ce qu’il en est. Pour diverses raisons, le Wolfsrat en a après moi, les flics en ont eu après moi. Jan a passé la nuit au poste parce que l’inspecteur qui l’a branché sur Odon s’est mangé une méchante mandale. Je souhaite juste que tout ça s’arrête et que les ‘tueurs aux loups’ se fassent coincer. Qu’on nous fiche la paix. Je pense que c’est aussi dans ton intérêt. »

Fredrik et ses compagnons rirent aux éclats. Lukas serra les poings dans ses poches. Il se mordit les lèvres jusqu’à la douleur pour contenir un grognement.

L'un de nos héros... vous le reconnaissez?

 

« C’est peut-être Jan qui devrait se battre, j’ai toujours su que ce sympathique petit dandy geek avait du potentiel… Mais toi, Lukas ! Laisse-moi exprimer un doute sur ton état. Tu prends beaucoup trop sur toi. Ne serait-ce que pour éviter de me frapper quand je parle de Jan ou de ta petite amoureuse. Le jour où tu pèteras les plombs, on ne te tiendra plus. Et si quelqu’un trouve le moyen de te briser, tu ne t’en relèveras pas. Tu devrais réfléchir encore un peu, ou attendre d’être en meilleure forme.

− Ma décision est prise, Fredrik, trancha Lukas. Je veux savoir ce qui se passe, et avoir assez d’éléments pour qu’on me foute la paix. J’ai beau ne pas t’aimer, je sais que tu ferais la même chose pour ta meute. Et je ne vois pas pourquoi d’un coup, tu te préoccupes de ma santé, poursuivit-il avec amertume.

− Parce que j’ai été, une de ces nuits, jeter un coup d’œil à la petite Française.

− Quoi ? »

Lukas se raidit, sentant chaque poil de son corps se hérisser. Surtout, ne pas sauter sur cette enflure pour lui refaire le portrait…

« Tu ne peux en vouloir qu’à toi-même, Sang Clair.

− Cette petite bêcheuse m’avait gonflé comme pas possible, tenta le jeune homme d’un ton faussement dégagé. Je voulais juste lui faire peur…

− À d’autres, Finsterwald, tu n’as jamais été assez tordu pour faire peur par plaisir. Et cette fille a laissé derrière elle un parfum capiteux à Augarten, très facile à suivre… En plus de ça, elle a des yeux magnifiques et au moins aussi expressifs que les tiens quand tu ne les caches pas derrière tes lunettes de frimeur. Elle n’est certes pas mon type, mais je comprends qu’elle puisse te faire tourner la tête. Regarde-la bien. Hume encore l’odeur de sa chair délicate – je suis certain que sous tes airs de ne pas y toucher, tu ne t’en es pas privé. Après ça, tu verras que contrairement à ce que tu crois, tu as encore quelque chose à perdre. »

Fredrik cherchait décidément la baffe. Pour quoi faire ? S’assurer qu’il était toujours à la hauteur ? Lukas n’avait rien à lui prouver, il ne voyait pas pourquoi il eût cédé à ce défi ridicule. Haussant les épaules, il se contenta de faire ce pour quoi il était le meilleur : lancer un sourire glacé à son cousin Schwarzeiche alors qu’à l’intérieur il se consumait de colère.

« Je veux savoir quand et où a lieu la prochaine rencontre où vous vous rendrez, et je serai prêt le moment venu. C’est tout ce que j’ai à dire.

− Très bien, cousin. Mais il faudra trouver quelqu’un d’autre que moi pour te rapporter tes abattis à Markus. Il y a une petite sauterie dans quelques jours. Une cave à Döbling. Ça te fera un bon entraînement pour le grand moment de ce mois-ci… Tu auras toutes les infos sur notre messagerie morte. C’est toujours la même. On a un nouveau mot de passe depuis : Toder Wolf 52. Underscore entre les noms, tout en minuscule, un zéro à la place du O de ‘Wolf’. Cinquante-deux accolé à ‘Wolf’.

− C’est noté.

− Ces loups-là, je ne les ai pas encore vus, mais juste au cas où tu les rencontres…Prépare-toi à un nouveau type de souffrance. J’ai bien peur qu’Odon à côté, ç’ait été un simple parcours de santé. »

Lukas promena son regard sur les visages fermés qui l’observaient depuis les racines du grand chêne. D’un mouvement parfaitement synchronisé imprimé par Fredrik, toute la bande leva la tête vers la lune et poussa une plainte.

Lukas prit congé d’eux à reculons.

« Merci, jeta-t-il à Fredrik.

− Vraiment pas de quoi. Tiens-toi prêt. Et si tu décides de te dégonfler, aie au moins la politesse de nous prévenir… »

Puis il décampa à travers les bois.

Il retrouva son Audi qui brillait d’un reflet opalescent sous les rayons lunaires. Il s’enferma à l’intérieur de l’habitacle et attendit quelques instants avant de démarrer. Il posa le front sur le volant, épuisé, le cœur battant à tout rompre. Il expira profondément, tentant vainement de réguler son souffle court. Il ne souhaitait qu’une chose à présent : rentrer chez lui. Éviter son père qui ne manquerait pas de poser des questions sur son air soucieux. Partager le reste de cette soirée avec Jan. Ses conversations avec Fredrik le laissaient toujours à bout de nerfs. Il ignorait par quel mystère ce salopard qui le traitait de « Sang Clair » parvenait à lire en lui de la sorte.

Car depuis qu’il avait vu Zoé avec Viktor la veille au soir, Lukas ne savait plus guère s’il voulait se défendre face au Wolfsrat qui, de toutes les manières, critiquerait sa façon de faire, débusquer Odon, ou effectivement, mourir.

© Blanche Montclair


[1] L’Eveil du Printemps est une pièce allemande écrite par Frank Wedekind (1864-1918), présentée pour la première fois à Berlin en 1906. Elle relate l’histoire d’adolescents confrontés à leur éveil au désir dans la société allemande conservatrice dû début dû XXe siècle.


Eh bien, eh bien… Ça y est, vous avez fait la connaissance de Fredrik Schwarzeiche, l’opposé et l’égal de Lukas dans leur communauté. Et vous avez lu votre première scène du point de vue de ce grand casse-couille qu’est Lukas Finsterwald… Évidemment, on se doutait bien depuis la scène de la cuisine qu’il n’était pas qu’un sombre connard au Q.I. d’huitre tout juste bon à se la péter avec sa belle gueule. Que va-t-il donc faire avec ces énergumènes?… On se le demande, n’est-ce pas?… 🙂 Vous verrez cela d’ici quelques chapitres, mais en attendant, je vous laisse retrouver Wolfgang Wagner et l’inspecteur Terwull demain pour une toute nouvelle piste… SUSPENSE!

Si vous prenez Le Sang des Wolf en cours de route, je vous invite à découvrir son résumé, son prologue (très important!) et à vous reporter à la table des matières! En attendant, je vous souhaite une excellente lecture! 😉 À très vite sur la blogo!

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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