Le Sang des Wolf – Acte II – Chapitre XXII – 1ère Partie

 

SWCH22001Le corps retrouvé pratiquement en bas de chez Zoé était celui d’un jeune homme dans sa vingtaine, athlétique et blond, au dos lacéré et aux avant-bras déchiquetés. Klenz, son stagiaire, ainsi que Wagner, s’étaient rués à la morgue ce dimanche pour tenter encore une fois de résoudre l’épineuse question du mode opératoire et de l’identification. Avant peu, on en saurait plus sur le malheureux garçon.

Terwull n’attendrait pas que le cadavre ne refroidît par trop. Il ne comptait pas lâcher l’affaire cette fois-ci. L’occasion était beaucoup trop belle. Georg avait les déclarations de Zoé, de Tristana, de ces deux petits cons de Jean et Clara – surtout elle, cette roulure à grande gueule qui le prenait de haut – infoutus d’aider leur copine dans la détresse, pas encore celle de Viktor et de Karl qu’il savait maintenant où trouver, et encore moins celle des autres convives que ses collègues tentaient de contacter à partir de la liste fournie par les deux merdeux français.

L’inspecteur avait harcelé Ulrike pour obtenir la permission de dépêcher une équipe au domicile des Finsterwald. Objectif : inspecter l’Audi du jeune monsieur, au cas où celui-ci y eût planqué quelque relique morbide, ou produit à forte teneur en chlore en attendant de l’abandonner à la fin de la fête. Le papier l’attendait à la première heure ce lundi matin, s’agitant sous son nez entre les doigts d’Ulrike. Celle-ci arborait un air de triomphe.

« Si ces deux fils de bonne famille sont dans le coup, ce serait trop bête de laisser passer notre chance. Mais au cas où, on fait ça discrètement, parce que maintenant que les richards et la star montante de la scène viennoise sont concernés, je ne voudrais pas qu’on se retrouve avec les médias sur le dos. Et suppose un instant – je dis bien ‘suppose’ – que ces deux jeunes soient innocents, la suspicion pourrait briser leur carrière, tout comme celle du père. Alors que les choses soient faites proprement. Promets-moi que tu ne t’occuperas QUE du garage.

− Ulrike, tu es franchement… »

Lui prenant la feuille des mains, il l’attrapa par la taille et l’attira à lui pour l’embrasser sur la joue.

« Tu es géniale, je ne vois pas d’autre mot !

− L’équipe de la scientifique est déjà en route et passe te prendre. Wagner sera de la partie, au cas où il y ait du loup dans l’affaire.

− J’y vais tout de suite !

− Pas de vagues, tu m’as bien comprise ? Je ne veux pas d’embrouille, ou de curieux qui débarquent quand tu ramèneras les deux garçons ici. Je ne pense pas qu’à Lukas et à Jan Finsterwald. Je pense aussi à toi. Au cas où nous n’ayons rien contre eux, je ne veux pas que tu t’acharnes uniquement parce que tu t’inquiètes pour Tristana et Zoé. »

Terwull quitta la chef avec un signe de main. Sans même prendre le temps d’entrer dans son bureau, il passa la tête dans l’entrebâillement de la porte :

« Gruber ! Tu viens avec moi ! On a du boulot à l’extérieur ! Dépêche-toi, je te veux sur le perron dans trente secondes ! »

Le sec et athlétique Gruber se leva sans demander son reste, attrapant au passage un très seyant manteau au col bordé de fourrure, et se lança à la suite de l’inspecteur. Les deux hommes dévalèrent les escaliers et sortirent juste à temps pour voir s’arrêter une voiture noire conduite par Wagner, avec Klenz côté passager. Ce dernier ouvrit la vitre :

« Montez, le reste de l’équipe nous suit…

– Pas de vagues, a dit Ulrike ! rappela Georg en ouvrant la portière arrière. Je tiens à le préciser ! C’est valable pour toi aussi Gruber. Si par hasard tu ouvrais ta gueule au sujet de là où nous nous rendons, je te jure que je ferais de ta vie un enfer…

– T’inquiète, interrompit Klenz, on est en équipe réduite. De quoi y aller discrètement dans un quartier chic.

– Donc, on entre, on fait notre boulot, et on décampe en embarquant les deux jeunes messieurs pour interrogatoire poussé au commissariat… Gruber, tu resteras sur place pour superviser la perquisition pendant que je m’occuperai des deux merdeux.

− Où est-ce qu’on va ? s’enquit l’intéressé.

− Chez les Finsterwald, mon petit père.

− Chez l’acteur ? Ah excellent !… Tu crois que c’est un majordome qui va nous ouvrir ? plaisanta Gruber. Je n’ai encore jamais été confronté à ce cas de figure et ça m’a toujours paru fendard dans les films… »

Ils roulèrent aussi vite que possible à travers Vienne, à l’heure de pointe, suivis par le fourgon de la scientifique qui progressait difficilement au milieu des embouteillages. Wagner restait silencieux, concentré sur la route et, Terwull le supposa, le cerveau s’activant à cent à l’heure. L’inspecteur utilisa ce répit avant la tempête pour bombarder Klenz de questions.

« Où tu en es avec le corps ? Les prélèvements, ça a donné quoi cette fois-ci ? Tu as une piste pour l’identification ?

− Pour l’identification, j’ai bien eu une idée, il correspond à un signalement. Celui d’un garçon disparu en milieu de semaine dernière, un étudiant en médecine. Ce sont ses colocataires qui sont venus signaler sa disparition au commissariat. Ils étaient inquiets parce que le gars ne reparaissait pas, alors qu’il révisait pour un exam pour ces jours-ci. Je vais contacter la famille une fois de retour…

− Et pour le reste ?

− Je n’ai toujours aucune idée de comment tout ce sang a pu dégorger, et j’ai peur que la toxicologie ne donne encore rien. Il y a toujours les entailles en forme de tête de loup sur le flanc gauche. Ça commence d’ailleurs à me gonfler ! Quant aux prélèvements, on n’a pas trouvé un seul poil cette fois-ci, mais deux. Avec une autre petite différence. Des fibres de tissu dans les voies nasales. Il a probablement fait son parcours avec un sac en coton noir sur la tête. J’espère que cette fois-ci, on ne va pas encore nous dire que les échantillons sont contaminés, parce que là, je pète un plomb… De toutes les façons, tu trouveras un rapport à peu près complet demain matin. Comme tu le verras, on n’a pas chômé. »

Profitant de l’arrêt de la voiture à un feu rouge, Terwull interrogea Wagner.

« Wagner, pour les empruntes de dents ? Vous ne m’avez plus reparlé de votre loup mort, au passage…

− Pour le loup mort, j’ai fait chou blanc. Une seule chose est sûre, il a été tué par des congénères qui ne l’ont pas loupé, c’est moi qui vous le dis. Ils lui ont même crevé un œil… Il avait commencé à se décomposer quand on l’a trouvé, et je n’ai pas pu établir de comparaison fiable avec les morsures et les griffures. Ma foi, c’était inexploitable. Je n’ai donc pas pu poursuivre plus en avant. Bref, je continue sur le trafic et les combats de loup… Sans vouloir vous commander, si nous ne trouvons rien du côté des cousins Finsterwald, il faudra se concentrer sur cette piste-là. D’autant plus que je ne vois pas quel groupuscule néo-païen pourrait donner dans ce genre d’activités. La plupart sont des allumés gentiment new age. Un peu comme moi, quoi. »

Le feu passa au vert et Monsieur Loup redémarra, sans pour autant cesser de parler.

« Pour la victime, le garçon, je suis formel. Les empreintes de morsures correspondent exactement à celles retrouvées sur Erika et Beate. Mais on dirait que la violence va crescendo. J’ai retrouvé notre ami au croc cassé, une fois de plus, et cette bête immense qui lui a labouré le dos… Même à moi, ça commence à me foutre les boules… »

Ils atteignirent l’un des beaux quartiers de la capitale, s’engageant dans une avenue proprette aux façades élégantes, embellies par les reflets dorés qu’y jetait le soleil rasant de novembre en ce début de matinée. Gruber siffla lorsque Wagner se rangea à l’adresse indiquée, devant un porche moderne aux lignes épurées. Le fourgon arriva juste après et se gara dans une rue perpendiculaire pour plus de discrétion. L’inspecteur regarda autour de lui : tout lui parut calme, la plupart des habitants étant déjà partis au travail, ou leurs gamins à l’école. Top. Jusqu’ici, pas de vague. Wagner, Klenz, Gruber et Terwull descendirent de voiture. Georg gravit prestement les marches les menant vers la porte d’entrée peinte en noir. Il sonna à l’interphone. Les autres firent silence derrière lui lorsqu’une voix monocorde lui répondit.

« Bonjour, je suis Georg Terwull, inspecteur à la criminelle, je dispose d’un mandat de perquisition pour le garage de la famille Finsterwald, dans le cadre de l’enquête sur le… ‘tueur aux loups’.

− Je préviens monsieur Finsterwald et je vous ouvre. »

Gruber ricana en remontant l’encolure de son manteau, satisfait d’avoir gagné son pari avec lui-même au sujet du majordome. L’équipe scientifique, très réduite, les rejoignit. Ils attendirent cinq bonnes minutes avant qu’on ne les invitât enfin à entrer. La porte s’ouvrit sur deux grands hommes blonds, tous deux en jean, Converse, veste de costume et chemise sans col.

C’est que le fiston a de qui tenir ! songea Georg à la vue du maître des lieux. La cinquantaine, les cheveux blonds parfaitement ramenés en arrière et dégageant un front royal, Markus Finsterwald avait un visage noble et régulier, le même nez particulier, légèrement busqué, et le même regard céruléen que son fils. Dans les souvenirs de l’inspecteur, Lukas possédait cependant un minois un peu plus délicat, probablement du fait de sa jeunesse. Par ailleurs, Finsterwald père paraissait beaucoup plus décontracté et moins arrogant que son chiard – et beaucoup moins raide que celui qui semblait être l’intendant. Terwull lui brandit son mandat de perquisition sous le nez. Le notable examina quelques instants le papier, avant de tendre la main au policier.

« Bonjour monsieur l’inspecteur… le salua-t-il.

− Bonjour monsieur Finsterwald, répondit Georg, charmé par cette poigne ferme. Veuillez nous excuser pour le dérangement, mais comme monsieur ici présent a dû vous l’expliquer…

− Voici monsieur Thomas Stine, mon assistant personnel. – Finalement, perdu pour le majordome. – J’ai suivi l’affaire du ‘tueur aux loups’ dans les journaux. Du moins, autant que mon emploi du temps me le permet. Entrez tous, je vous en prie… »

Le charmant gérant d’hôtel s’écarta de l’encadrement de la porte pour laisser entrer Terwull, Gruber, Wagner, Klenz et les trois larrons de la scientifique, qui, éblouis par la magnificence de l’entrée au carrelage en damier très chic, ne savaient plus où donner de la tête. Georg, après une rapide observation de l’environnement, dut lui-même convenir qu’il n’aurait pas craché sur une telle petite chaumière. Il regarda l’assistant guider toute l’équipe à travers le hall, en direction d’une porte sous l’escalier.

« Et mon neveu Wolfram a fait part à la famille de son entretien avec vous au sujet d’Odon, reprit Markus Finsterwald. Que puis-je faire pour vous ? Et surtout, en quoi l’exploration de mon garage peut-elle vous aider ? »

Ne surtout pas faire de vagues. Ulrike avait insisté sur ce point. Autant se montrer diplomate pour annoncer au père qu’on suspectait sa progéniture de meurtre…

« Votre fils Lukas et votre neveu Jan ont déjà été interrogés comme témoins dans l’affaire du précédent meurtre – la victime retrouvée à Baden avait été aperçue en vie pour la dernière fois avec votre fils à la sortie du Roter Engel. Il se trouve qu’il était sur les lieux où une nouvelle victime a été trouvée, peu avant le moment des faits, en soirée chez des amis de son cousin Jan… »

Markus plissa le front.

« Il ne m’avait pas parlé de cet interrogatoire… Vous me direz, nous nous voyons assez peu lui et moi, ces derniers temps. »

Comment diable parvenait-il à garder un tel calme ?

« Les images de la sécurité et les témoignages du personnel ont innocenté votre fils et votre neveu, mais vous conviendrez, monsieur Finsterwald, que la coïncidence est assez malheureuse. Aussi ai-je demandé à pouvoir jeter un coup d’œil à la voiture de votre fils, et aux autres de votre collection – en toute discrétion, cela va sans dire – afin d’écarter tout soupçon. Je souhaiterais également que messieurs Lukas et Jan nous suivent au commissariat pour un entretien un peu plus poussé, au sujet de leur nuit de samedi à dimanche. »

Derrière Markus, deux silhouettes se profilèrent dans l’escalier en pierre, l’une en costume cravate parfaitement coupé et l’autre, athlétique, en jean et Converse, un livret à spirales coincé sous le bras, sans doute le script de sa dernière pièce. Jan et Lukas. Ils se figèrent sur les marches. Les yeux de l’acteur lancèrent des éclairs en direction de l’inspecteur.

 

SWCH22002« Encore vous ! » gronda-t-il.

Markus, sourcils froncés, se tourna vers le merdeux qui lui servait de fils.

« Ces messieurs sont là pour vous deux. Y aurait-il quelque chose que vous auriez oublié de me dire ? »

Ils ne répondirent rien, jetant des regards courroucés à Georg.

« L’inspecteur Terwull souhaiterait que vous le suiviez au commissariat pour un interrogatoire.

− C’est une blague ? » ironisa Lukas du haut de son piédestal.

Terwull le vit se rapprocher de Jan qui s’était raidi. Markus exhala un soupir agacé. À la façon dont se toisèrent père et fils, Georg déduisit que leurs rapports n’étaient pas toujours des plus cordiaux.

« Pendant que ses collègues de la scientifique inspectent ta voiture.

− QUOI ? Mais c’est de l’acharnement, inspecteur ! s’emporta Lukas en dévalant les marches.

− Lukas ! Ne t’énerve surtout pas ! Il n’attend que ça ! l’admonesta Jan, s’élançant à sa suite.

− Jan ! aboya Markus. Que signifie…

− Nous allons au commissariat ! l’interrompit Lukas en chaussant ses lunettes de soleil d’un mouvement colérique. Mais je vous préviens, j’ai les essayages pour mes costumes de scène cet après-midi ! Il faudra que je sois libre à ce moment !

− Vous voyez Lukas, vous savez vous montrer raisonnable quand vous le voulez… »

Revenant du garage, les mains gantées et les cheveux couverts d’une charlotte blanche, Wagner revint dans le hall. Il fit tournoyer un porte-clés au bout de son doigt et le lança à Georg qui l’attrapa de justesse.

« Pour ramener vos témoins au bureau, ce sera tout de même bien plus pratique ! Prenez-en soin, je l’ai empruntée à mon beau-frère ! C’est un grand plaisir que de vous revoir, messieurs ! » ajouta-t-il à l’adresse des deux jeunes hommes.

Ils l’ignorèrent royalement, tandis qu’ils entraient dans une pièce attenante où, Terwull pouvait le voir, leurs manteaux les attendaient bien sagement, pliés sur les dossiers de deux chaises. Ils les jetèrent prestement sur leurs épaules, arborant des expressions fermées, et gagnèrent la porte d’entrée sans même daigner regarder Markus. Saluant le maître de céans et s’excusant pour le dérangement, Georg suivit Jan et Lukas dehors. Ils prirent tous place à bord de la voiture de Wagner et l’inspecteur démarra, répétant son interrogatoire avec délectation.

*

« Je vous dis que je n’ai pas d’autre élément à vous fournir ! s’écria Jan. C’est insensé ! Cela fait trois fois que je vous raconte cette fête par le menu. Je suis bien resté dans la cuisine avec Lukas pendant presque une heure. Ce qui y sont passés de temps en temps pour reprendre des bières vous le diront ! Nous sommes retournés au salon un moment pour saluer tout le monde, et nous sommes rentrés avant minuit. »

Terwull recula sur sa chaise, déterminé, et scrutant la mine fatiguée du jeune homme à la lumière blafarde tombant du plafond. L’inspecteur avait laissé mariner les deux garçons pendant des heures, chacun enfermé dans une pièce sans fenêtre. Le merdeux arrogant avait tourné comme un lion en cage dans la pièce, enrageant très certainement d’avoir manqué ses essayages, tandis que son cousin au visage angélique était demeuré assis, les bras croisés devant lui, pianotant parfois nerveusement sur les bords de la table. L’inspecteur eût aimé connaître leurs pensées à ce moment, mais il avait pris le temps de consulter quelques témoins, rien que pour passer le temps en attendant de les faire passer à la casserole. Par curiosité, il s’était rendu à l’institut égyptologique pour y rencontrer Viktor et ses jeunes collègues présents à la fête chez Zoé. Il avait trouvé ces rats de bibliothèque charmants, quoiqu’un peu à l’ouest, et leur lieu de travail pour le moins pittoresque.

Tout le commissariat était sur le qui-vive, les téléphones ne cessaient de sonner, on se bousculait dans les bureaux. On pouvait entendre résonner dans le couloir les conversations mouvementées d’Ulrike, riches en jurons et en vociférations, avec la Direction.

Lorsque la nuit était totalement tombée, Terwull avait songé que Jan s’était assez rongé les sangs et était rentré procéder à l’interrogatoire, jubilant par avance. Georg n’était pourtant pas sadique de nature. Mais motivé par ses craintes pour la sécurité de Tristana et de Zoé, l’inspecteur avait résolu de malmener quelque peu ces petits cons issus d’une famille de tarés, et peut-être siphonnés eux-mêmes. Il avait épuisé Jan en lui faisant répéter plusieurs fois les détails de la soirée.

À présent, il le sentait mûr pour la suite. Il jeta sur la table une chemise cartonnée et l’ouvrit. Il en sortit précautionneusement les photos du dernier cadavre ensanglanté et les aligna face au jeune homme qui, les traits figés, promena dessus un regard éteint.

« Bien.

− Mais qu’est-ce que c’est que ce plan tordu…

− Ce pour quoi nous sommes là, monsieur Finsterwald. Et nous allons passer aux vraies questions… plus délicates. Jusqu’où suivriez-vous Lukas ?

− Quoi ? Mais qu’est-ce que ça a à avoir avec cette affaire ?… Je veux bien vous aider, mais de grâce posez-moi des questions utiles. Vous ne pouvez même pas m’interroger sur la victime, puisque vous n’avez pas l’air d’en savoir plus que moi à son sujet… »

Crevé, mais futé.

« Répondez donc à ma question, Jan… Jusqu’à quel point admirez-vous et aimez-vous Lukas ?

− Très bien, je serai sincère avec vous, puisque c’est la seule façon d’arrêter de tourner autour du pot… Lukas est comme mon frère. Cela fait dix ans qu’il m’a toujours protégé de tout, et il m’est dévoué corps et âme. Tout comme je lui suis dévoué.

− Je n’ai pourtant pas pu m’empêcher de voir à quel point il était directif avec vous lors de votre dernier passage ici, à quel point il était arrogant et imbu de lui-même. Et pourtant, vous le défendez dès que je dis un mot sur lui. Est-il si protecteur envers vous, ou bien fait-il cela pour vous soumettre totalement à sa volonté ? Vous fait-il peur ?

− Moi ? Peur de Lukas ? »

SWCH22003Jan ricana.

« Excusez ma vulgarité, inspecteur, mais vous déconnez complètement. Vous faites fausse route. Je n’ai absolument pas peur de mon cousin ! Je vis avec lui depuis des années, et peu de personnes le connaissent comme moi. Et je vous assure qu’il ne me ferait jamais le moindre mal.

− En ferait-il aux autres ? Et vous-même, pour le protéger, le feriez-vous ? Si vous lui êtes si dévoué, pourriez-vous faire quelque chose de dangereux ou de répréhensible pour lui ?

− Non. Car il ne me demanderait jamais de telles choses. »

Les poings de Jan se serrèrent sur la table à tel point que ses phalanges pâlirent.

« Et si au contraire, toute cette bonté vous étouffait ? Cette condescendance du cousin beau et célèbre, ça ne vous porte pas sur le système ? N’êtes-vous jamais jaloux que ce merdeux attire l’attention plus que vous ? Au point que les minettes lui tournant autour ou toute personne vous le rappelant vous dégoûte ?

− Vous déraillez ! Je peux vous dire que j’en ai eues, des copines ! Je ne suis pas puceau et je n’ai jamais ramassé les restes de Lukas, si c’est cela qui vous inquiète !

− Et concernant Zoé ?

− Je vous l’ai déjà dit ! Elle est mon amie, un genre de petite sœur. Je l’adore, ça s’arrête là.

− Quelles sont ses relations avec votre cousin ? »

Jan recula sur son siège, étirant ses bras devant lui. Ses épaules craquèrent.

« C’est du voyeurisme, pas une enquête… soupira-t-il, las.

− Voyez-vous, je m’inquiète pour la santé et la sécurité de cette jeune fille. Elle me semble un peu fragile ces temps-ci, et je ne voudrais pas que sa proximité avec votre famille la mette en danger.

− Il est légitime que vous ayez peur pour elle ou pour Tristana. – La mention à sa fille jeta Terwull dans une colère noire. Je sais que ma parole ne compte pas vraiment pour vous, mais je peux vous assurer qu’elles n’ont absolument rien à craindre de nous.

− Les relations de votre cousin et de Zoé, Jan ? insista Georg.

− Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé dernièrement entre eux, si ce n’est qu’ils ne s’entendaient pas très bien et qu’à présent, ils… – Le garçon haussa les sourcils et sembla hésiter. – Lukas a l’air de beaucoup l’apprécier. N’oubliez pas que, comme je vous l’ai dit, il a pris soin d’elle lorsqu’elle a fait son malaise dans la cuisine. Heureusement qu’il était là, d’ailleurs ! Vous pouvez au moins lui accorder ça ?

− Se peut-il qu’elle ait peur de lui ? »

Jan s’esclaffa :

« S’il y a bien une personne qu’elle ne craint pas sur terre, c’est lui !

− Alors pourquoi paraît-elle si inquiète et troublée quand on lui pose des questions sur lui ?

− Je n’en sais rien ! Vous n’avez qu’à lui demander à elle !… De toutes les façons, Lukas n’a rien fait de mal. »

L’entretien tournait en rond et Terwull s’impatientait. Il n’arrivait pas à tirer quoi que ce fût de ce garçon, et celui-ci était trop épuisé pour sortir de ses gonds.

« Et si au contraire, c’était Lukas, qui vous aime tant et qui vous protège, qui serait prêt à faire du mal pour vous ?

− C’est vrai que j’adore saigner sans raison de jolies filles, juste pour le fun… Lukas aurait été le premier à être répugné, je peux vous le dire.

− Il a pourtant semblé très froid quand il a appris le sort de Beate Hassler.

− Putain ! jura le jeune homme en levant les yeux aux ciels. Vous êtes flic, vous apprenez à des tas de gens qu’ils ont perdu un proche dans des circonstances dramatiques, vous devriez savoir que tout le monde n’a pas la même façon de gérer une information pareille ! Ne pas se montrer complètement éploré ne fait pas de quelqu’un un meurtrier, que je sache.

− Là encore vous vous sentez obligé de le défendre.

− Bien sûr, puisque vous vous trompez sur lui.

− Et vous, sauriez-vous vous défendre ?

− Ne vous en faites pas pour ça…

− Au point de tuer ? »

Jan se passa la main dans les cheveux en gloussant. Ses nerfs lâchaient.

« C’est sûr, ça crève les yeux, ces meurtres étaient de la légitime défense… »

Georg se demanda par quel miracle il tolérait l’ironie de Jan et s’étonna de ne pas encore avoir retourné de baffe à ce petit bourge. Rien ne fonctionnait. S’il aimait Lukas comme il le disait, s’ils avaient échafaudé un plan diabolique et dressé des loups pour tuer, Jan n’en dirait rien. L’inspecteur expira bruyamment. Il récupéra les photographies de cadavres sur la table et les remit dans leur dossier. Jan était blanc comme un linge. Bien que coriace, toutes ces heures d’attente avaient mis son endurance à rude épreuve. D’autres, péteux et moins intelligents, eussent très certainement craqué pour moins que ça… Or, Terwull ne tenait pas à avoir fait tous ces efforts, à avoir pris sur lui pendant des heures pour que dalle. Ça, non ! Il sortit sa botte secrète.

« Si ce n’est pas Lukas… Vous aidez peut-être quelqu’un d’autre.

− Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que ce cirque, inspecteur ?

− Vous pourriez m’avoir menti au sujet de vos frères.

− Pardon ?… Il me semblait vous avoir dit que je ne voulais pas entendre parler de ceux-là ! »

Comme la fois précédente, Jan se pencha en avant et s’accrocha au bord de la table, les yeux traversés par un vénéneux éclair vert.

« Vous disiez ne plus avoir de contact avec eux… Mais, sachez que selon certains témoignages, on aurait pu aider Odon s’échapper de la clinique Blauberg.

− Si vous pensez une seule seconde que j’aie pu vouloir le retour de ce cinglé dans ma vie ! »

Terwull poussa du bout du doigt le dossier médical d’Odon devant lui. Au moins, il verrait si les photos des blessures infligées par son frère aux Albanaises et au docteur Sauer révulsaient Jan ou au contraire, l’excitaient. L’inspecteur remarqua le geste étrange de Jan qui, comme lors de leur première rencontre, frotta l’intérieur de ses avant-bras à travers sa chemise.

« Auriez-vous l’obligeance d’ouvrir ce dossier, monsieur Finsterwald ?

− Je ne sais pas ce que vous mijotez, mais je ne le sens pas du tout…

− Jetez donc un œil, je vous en prie… »

Le jeune homme s’exécuta. Avant la première page, Georg avait glissé des clichés du personnel médical agressé à la clinique, dont un portrait du psychiatre salement amoché par les bons soins d’Odon.

Jan se raidit, comme frappé par la foudre, les yeux grands ouverts.

« Il paraîtrait qu’Odon était très perturbé. Votre père vous a, d’après Wolfram, éduqué à la dure. Mais vos propres frères là-dedans ? Ne vous ont-ils jamais manqué ? N’avez-vous jamais fait un pas vers eux ou tenté de renouer le contact ? Vous avez souffert ensemble, après tout…

− Nom de Dieu, mais qu’est-ce que ce tordu de Wolfram vous a raconté d’autre ? gronda Jan d’une voix rauque. Comment ce… Ce… Ce pervers arrive-t-il encore à duper son monde, vous y compris ?

− Vous avez été élevés de la même façon… poursuivait Georg, imperturbable face au changement qui s’opérait chez son interlocuteur. Qu’est-ce qui dit qu’en vous ne dorment pas les mêmes instincts, la même colère, la même violence qu’en Odon ? Et vous vous ressemblez tellement, presque comme des jumeaux… »

Les traits de Jan se muèrent en un masque sans expression quand il leva la tête pour fixer l’inspecteur.

« Peut-être cela va-t-il au-delà de la simple ressemblance physique ? Sous votre air calme et votre visage d’ange, vous prendriez-vous pour un loup vous aussi ? Ressentez-vous le besoin de partir en chasse, Jan ? »

La rapidité du mouvement surprit Terwull. Sans un mot, Jan bondit de son siège et se jeta sur Georg. Celui-ci bascula en arrière sur sa chaise et reçut une droite en plein menton. Sonné, il eut tout juste de temps de voir deux agents faire irruption dans la salle et attraper son agresseur par-derrière avant qu’il ne lui en mît une autre. L’inspecteur s’appuya sur un coude pour se redresser, tout en se massant la mâchoire de sa main libre. Il se mit debout avec difficulté,

Les deux hommes avaient bloqué les bras de Jan et le maintenaient penché en avant sur la table pour lui enfiler les menottes. Il releva brusquement le torse, manquant d’envoyer à terre ses deux assaillants avec une facilité déconcertante. Si Terwull se fût attendu à une telle vivacité ! Les poignets entravés, Jan ne put cependant pas grand-chose quand les deux agents revinrent à l’assaut et le plaquèrent sans ménagement contre un mur. La respiration saccadée et la mine défaite, pâle à la limite du gris, il ne chercha plus à résister et se contenta de tourner des prunelles furieuses sur Georg.

SWCH22004« Ne me comparez jamais, plus JAMAIS, à ces malades !  Ne les appelez même pas mes frères ! Je vous l’interdis ! Mon seul frère s’appelle Lukas, et mon père Markus ! » cria-t-il, des larmes silencieuses perlant sur ses joues.

 

Son ton remua étrangement Georg. Jusqu’aux tripes. Il s’approcha précautionneusement de son jeune interlocuteur. Il venait de remarquer, révélées par ses manches de chemise légèrement remontées, d’étranges marques sur sa peau très claire. Jan s’effondra. Le dos soudain agité de sanglots profonds et terriblement violents, il se détourna et laissa aller son front contre le mur. L’inspecteur en eut mal au ventre. Il examina encore quelques instants les cicatrices de Jan. Il se risqua à relever un peu plus ses manches pour constater l’étendue des dégâts, découvrant une musculature très marquée, fine et nerveuse. Il veilla à se montrer le plus délicat possible. À force, l’inspecteur savait reconnaître les blessures. Des boursoufflures rosées et elliptiques, comme des colliers de perles – des morsures, entre autres lacérations et brûlures, comme le frottement de liens sur ses poignets, parsemaient les avant-bras du jeune homme.

« Ne me touchez pas… hoqueta celui-ci entre deux pleurs. Laissez-moi tranquille…

− Vous avez frappé un inspecteur de police… Je n’ai pas d’autre choix que de vous faire passer la nuit au frais… »

Puis il s’adressa aux deux agents qui, à la vue des stigmates de leur adversaire vaincu, avaient écarquillé les yeux :

« Mettez-le moi en cellule. Seul. Il pourra peut-être au moins s’y reposer quelques heures. Laissez lui de quoi dormir, et s’il demande un verre d’eau, je veux qu’on le lui donne sur-le-champ. Et ne le brusquez surtout pas. Si j’entends que vous l’avez secoué, ça bardera pour vous ! »

Ils trainèrent un Jan titubant et anéanti hors de la salle d’interrogatoire. Terwull ramassa sa chaise renversée et se dirigea vers le fond de la pièce pour éteindre la caméra qui avait filmé la scène. Voilà qu’un jeune homme de bonne famille, décrit par sa fille comme un garçon adorable et bien sous tout rapport, mais peut-être aussi un meurtrier néo-nazi ou néo-païen, s’avérait être un gamin en souffrance… De plus en plus étrange.

©Blanche Montclair


Un chapitre qui ne manque pas de punch, si je peux me permettre l’expression… et également riche en émotion pour notre inspecteur. Quels terribles secrets cachent donc les héritiers de Wolf? Sont-ils tous aussi fêlés que l’arrière-grand-père?… Je vous laisse méditer là-dessus, en attendant, demain, l’entrevue de l’inspecteur Terwull avec l’arrogant mais néanmoins très beau Lukas. Je vous vois déjà vous pourlécher les babines! 🙂 

 Si vous prenez Le Sang des Wolf en cours de route, je vous invite à découvrir son résumé, son prologue (très important!) et à vous reporter à la table des matières! En attendant, je vous souhaite une excellente lecture et je vous dis à demain pour la mise en ligne de petites créations! 😉 À très vite sur la blogo!

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

Une réflexion au sujet de « Le Sang des Wolf – Acte II – Chapitre XXII – 1ère Partie »

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