Le Sang des Wolf – Acte I – Chapitre IX – 1ère Partie

SWCH9002« Il va sans dire, inspecteur, que je vous fais une fleur en vous recevant ici, car j’ai du travail, mine de rien… Ce n’est pas une question d’apparence, je m’en fous royalement. Je peux vous offrir quelque chose ? Un thé ? Un café ? Un jus de fruit ? Un scotch ? »

Depuis qu’il s’était intéressé à cette affaire, Terwull avait la désagréable sensation d’être environné, tout comme son grand-père, de gens terriblement beaux. Si le qualificatif de jeune loup eût convenu à quelqu’un, c’était bien à Wolfram Finsterwald. La trentaine, grand et baraqué – du moins presque autant que l’inspecteur, vêtu d’un costume gris très flatteur, ses cheveux blonds plaqués en arrière dégageaient un visage digne aux pommettes hautes et au nez très légèrement busqué. Ses yeux bleu-gris à l’éclat de l’acier semblaient sonder l’âme de Georg. Ce jeune monsieur occupait un bureau spacieux et clair dans un bâtiment rénové du centre-ville. Le mobilier, très épuré, seyait parfaitement à l’apparence de son occupant, debout derrière un bureau formé d’une plaque de verre fumé soutenue par quatre cylindres de métal chromé. Tout y était parfaitement en ordre, pas comme sur le sous-main d’Ulrike envahi de liasses de papiers et de mille et un objets insolites, comme son porte-encens new age et son mug fétiche. Non, ce Finsterwald-là semblait ordonné, à la limite de la maniaquerie.

« Je ne bois pas d’alcool en service, monsieur, mais un café avec deux sucres ne serait pas de refus… »

Il pressa une touche sur son téléphone :

« Lisbeth, pourriez-vous m’apporter un café avec deux sucres et un verre de jus de canneberge, s’il vous plait ?

− Tout de suite, monsieur Finsterwald, lui répondit une voix flutée dans le haut-parleur.

− Je vous en prie, mettez-vous à l’aise, inspecteur… »

Il lui désigna les fauteuils en cuir noir à l’autre bout de la pièce. Ma foi, songea Terwull, pourquoi pas. Il alla s’installer confortablement dans l’un de ces petits bijoux. Le cuir couina sous sa lourde carcasse. Le beau Wolfram vint s’asseoir en face de lui, tandis qu’il sortait de quoi noter.

« Je vous écoute, inspecteur. Comme je vous l’ai dit au téléphone, j’ai donné au Docteur Sauer l’aval pour vous transmettre le dossier d’Odon. Vous devriez le recevoir en début de semaine prochaine au plus tard… Mais j’imagine que si vous êtes ici, c’est pour me poser quelques questions complémentaires… »

Tant d’assurance. Georg ne savait trop s’il adorait ou détestait déjà ce merdeux.

« Vous avez très certainement entendu parler du loup retrouvé saigné dans le cimetière de Währing, et de l’étudiante assassinée découverte à Mödling.

− En effet… Je peux savoir ce qui vous a amené à suspecter mon frère ?

− Comme vous y allez, monsieur Finsterwald…

− Sinon, pourquoi auriez-vous fait appel au Docteur Sauer et à moi-même ?

− Vous ne semblez pas très affecté par les soupçons pesant sur votre frère, si je peux me permettre… »

Wolfram leva la main gauche devant lui, doigts écartés, pour montrer à l’inspecteur une impressionnante cicatrice.

« Lorsqu’il a débarqué chez moi en pleine nuit après son évasion, Odon a complètement saccagé mon appartement, il a même pissé sur le canapé. Il a lacéré ma garde-robe, foutu en l’air ma collection de disques de musique classique. Il m’a mordu la main tellement fort qu’il m’a sectionné un tendon et que j’ai moi-même dû le mordre pour qu’il me lâche. J’ai couru aux urgences avant même de signaler l’effraction, pour être sûr que ma main me serve encore. Alors non, je ne suis pas très affecté. Vu la discrétion – Il forma des guillemets dans l’air avec ses doigts. – dont il a fait preuve quand il s’en est pris à moi, je suis même étonné qu’il ne se soit pas déjà fait prendre… »

On gratta à la porte, et une jeune femme brune vêtue d’une robe gris perle fit son entrée. Elle déposa sur la table basse entre les deux hommes une tasse blanche à la ligne aérienne remplie de café fumant et un verre dont la teinte sombre rendait impossible de se faire une idée de la couleur de son contenu. Elle repartit en silence, gracieuse. Wolfram se saisit de son verre et y trempa les lèvres. Terwull prit délicatement l’anse de sa tasse et goûta au breuvage dont l’arôme le séduisit.

« Il se trouve, monsieur Finsterwald, que cette affaire est liée à un meurtre commis il y a soixante ans. Un homme a été retrouvé gisant, vidé de son sang, de la même manière que le loup et la jeune femme découverte à Mödling, sur une tombe du cimetière juif de Währing, en janvier 1952. Un homme répondant au nom de Rudolf Wolf, médecin et directeur d’une clinique huppée. Il était question d’une famille, les Finsterwald. Je voulais savoir – n’y voyez aucun jugement de ma part – si vous avez bien un lien de parenté avec Gustav Finsterwald, industriel, ancien nazi et proche de Wolf, et si vous et votre frère étiez au courant de cette affaire – qui aurait pu l’inspirer votre dans ses activités… politiques. »

Ce fut au tour de Georg de dessiner des guillemets dans l’air devant le pli marquant le front de Wolfram, le seul changement de sa physionomie trahissant la surprise.

« Comment êtes-vous au courant de cette affaire ?

− Je suis flic, ne l’oubliez pas… »

Son interlocuteur le foudroya du regard et ses traits déjà lisses se figèrent. Fais gaffe Georg, s’alarma l’inspecteur, ce merdeux se méfie de toi… Prudence.

« Je descends effectivement de Gustav Finsterwald, industriel et membre du parti nazi. Pourquoi vous préoccuper des Finsterwald en particulier ?

− Parce que ce sont eux qui hébergeaient Skadi Wolf au moment de la mort de son père. Et si je puis me permettre, c’est mon travail que de vous poser les questions… »

Wolfram émit un petit rire sec et vida son verre, qu’il reposa délicatement sur la table.

« Inspecteur Terwull, vous ne pouviez mieux tomber. J’imagine que ça irait plus vite pour votre enquête si je vous disais que je descends à la fois de Gustav Finsterwald et de Rudolf Wolf. Skadi Wolf a très secrètement épousé Eugen Finsterwald, fils cadet de Gustav, en mille neuf-cent cinquante-sept à Baden, et non à Vienne. Bien que les deux familles étaient fortunées et occupaient des postes importants, elles sont restées très discrètes sur cette alliance. Skadi Finsterwald, née Wolf, est ma grand-mère du côté paternel.

− Est ? Elle est toujours en vie ?

− En effet. »

Wolfram reprenait une certaine contenance. Georg notait tout ce qu’il pouvait. Donc, son grand-père avait vu juste lorsque quelques années après l’enquête, il avait remis à jour quelques notes. Skadi avait bien épousé l’un des fils Finsterwald. Et elle était toujours en vie…

« Apparemment, Skadi n’était pas en très bons termes avec son père au moment des faits, si j’en crois les rapports de l’époque… – Mieux valait ne pas mentionner le journal du vieux Rolf. – Elle en voulait à son père à cause de l’état déplorable dans lequel se trouvait son frère Siegfried… Il aurait été traumatisé par la diffusion des images des camps de la mort dans son adolescence.

− C’est ce qui se dit en effet. Grand-mère n’aime pas en parler.

− J’imagine qu’elle ne partageait pas les valeurs de son père et qu’elle n’a pas essayé de les inculquer aux membres de la famille…

− Pas vraiment. Feu mon père, Justus, avait pourtant des idées pour le moins radicales sur la hiérarchie entre êtres humains, qu’il a appliquées à sa propre famille. Dire que nous avons eu une éducation à la dure est un euphémisme. Quand ce cher Papa est mort il y a quelques années, ma mère s’est quelque peu laissée aller. Ma sœur Heila est partie étudier en Allemagne et a coupé les ponts avec la famille. Je ne l’ai pas revue et je n’ai pas de nouvelles depuis sept ans. Mon plus jeune frère vit chez notre oncle Markus depuis dix ans. Donc, je me suis retrouvé seul avec Odon et ma mère. Nous avons beau être riches, l’argent file vite… Heureusement que j’ai trouvé une place rapidement à la fin de mes études pour faire tourner la maison. J’ai laissé Odon faire un peu ce qu’il voulait, voir l’extérieur, en pensant que ça lui ferait du bien.

− Pourquoi pensez-vous que le néonazisme l’a attiré et qu’il s’est retrouvé pris dans cette spirale de violence ?

− Je crois qu’il y avait un petit problème mécanique à la base. Moi aussi, j’ai été élevé à la dure, et regardez où j’en suis maintenant, je ne suis pas un délinquant ! Odon était obsédé par les loups – à cause de l’histoire du vieux Wolf qu’on nous a racontée pour nous terroriser, gamins… il paraît qu’il les aimait tant qu’il avait un foutu loup empaillé chez lui ! – et a décrété qu’il était l’héritier de Wolf, d’une certaine tradition, et caetera… Vous voyez, il lui manquait une case. Au début, quand il a soutenu l’extrême-droite, je ne me suis pas méfié. Il y a quand même une différence entre militer pour le FPÖ et amocher des femmes un peu trop typées… Mais ce crétin a été se conforter dans son délire avec des néonazis bien radicaux… Je pense que vous aurez tout dans le dossier concernant cette affaire, il y a trois ans. Ce n’était pas très beau, et le reste de la famille a tenté d’étouffer ça. Je ne peux pas leur en vouloir. Moi non-plus, je ne voulais pas trop que ça se sache. J’étais en début de carrière, je n’allais pas tout foutre en l’air pour ce taré… »

Georg écoutait ce poignant discours d’amour fraternel avec perplexité.

« Quels étaient, en gros, les motivations de votre frère ?

− Le fameux loup qui lui parlait dans la tête… ricana le beau Wolfram. Il fallait que seuls les êtres forts et parfaits de la race des seigneurs survivent et recréent une humanité plus belle… J’ai pu voir lors de certaines visites, qu’il s’était encore plus radicalisé à l’hôpital psychiatrique. Il voulait que les humains de race supérieure se parent des qualités et de la force des loups… Il paraît même qu’il imitait les loups dans sa chambre… Vous imaginez un peu le style… Le staff médical de Blauberg a dû passer quelques nuits agitées ! »

Une idée saugrenue vint à l’esprit de Terwull. Il ne put s’empêcher d’en faire part à Wolfram.

« Vous pensez que votre frère serait capable de pouvoir constituer un groupuscule et d’élever des loups ?

− Alors ça, je n’en sais rien. Il est certes intelligent, terriblement intelligent dans sa folie, mais il lui faudrait sûrement de l’aide, une logistique sans faille, et que sais-je, peut-être aussi un bon paquet de pognon pour faire ça. Odon n’avait rien, la dernière fois que je l’ai vu… En revanche, je l’estime tout à fait capable de se greffer sur un tel groupe. Juste un conseil : ne perdez pas votre temps à chercher parmi ses anciens copains du Svastika Noir, ils sont tous derrière les barreaux à l’heure qu’il est… – Il avala une nouvelle gorgée dans son verre, avant de fixer l’inspecteur en fronçant les sourcils : C’est vraiment étrange que cette histoire du Docteur Wolf ressorte maintenant, juste au moment où les loups arrivent à Vienne… »

Qu’essayait donc de dire ce petit trou du cul m’as-tu-vu ? Il voulait très certainement en savoir plus, peut-être pour alerter le reste de la famille qu’ils avaient Georg Terwull aux fesses. Pour peu que la grand-mère se rappelât son grand-père, et que lui aussi se mît à voir des yeux brillants qui le suivaient dans l’obscurité… Foutaises ! se raisonna Georg.

« Allez dire ça aux auteurs de ces meurtre, mon bon monsieur…

− Je suis désolé de vous mettre à la porte, mais j’ai à faire, et il se trouve que j’adore mon job… Vous aurez plus de détails en consultant les dossiers de l’enquête. Mais avez-vous une toute dernière question ?

− Oui en effet, c’est juste un détail… Qu’entendiez-vous par votre oncle Markus ? s’enquit l’inspecteur tandis que le jeune analyste décroisait ses longues jambes et se redressait sur les coudes pour quitter son fauteuil. Est-ce bien le Markus Finsterwald auquel je pense, dans l’hôtellerie de luxe ?

− Ah ! Ce bon oncle Markus… grinça Wolfram avec un sourire carnassier. Comprenez mon amertume envers cette branche de la famille. Markus a pris mon frère Jan chez lui, soi-disant qu’il était vulnérable. Mais pensez-vous qu’ils n’auraient pas pu faire quelque chose pour ma sœur, Odon, ma mère et moi quand mon père est décédé ? Un lâche qui se prend pour un humaniste. Voilà ce qu’est Markus Finsterwald. »

Une petite querelle familiale ? Encore quelques secrets ? Wolfram ne portait visiblement pas son oncle dans son cœur. Quant au jeune frère Jan, cousin de Lukas Finsterwald… Plus de doute. C’était le garçon dont lui avait parlé Tristana, l’ami de Zoé… Pour la première fois de sa vie, Georg songea avec angoisse aux fréquentations de sa fille.

« Croyez-vous que je pourrais contacter votre grand-mère ? se risqua-t-il.

− Entre nous, évitez. Elle a du caractère, mais autant la préserver tant qu’il n’y a rien de sérieux. C’est une vieille dame qui a choisi de vivre plus ou moins recluse et qui ne souhaite pas remuer le passé.

− Oui, je comprends. C’est très gentil à vous de vous soucier de votre grand-mère. »

Wolfram se leva enfin, Terwull fit de même, après avoir soigneusement reposé sa tasse sur la table. Le jeune homme lui serra la main avec une poigne d’acier, cliché du cadre brillant et énergique, marié à son job. Si l’inspecteur avait été à deux doigts de le trouver à peu près normal et relativement sain malgré son côté frimeur et un évident complexe de supériorité – défauts assez répandus chez les petits cons qui réussissaient à faire du blé directement après leurs études – cette supposition vola très vite en éclats quand il le remercia.

« Vous m’avez été d’une aide précieuse, monsieur Finsterwald. Merci pour votre coopération.

− Oh ne me remerciez pas ! Je serais surtout ravi si cette histoire pouvait mettre une bonne fois à l’oncle Markus et à son fils l’acteur le nez dans la merde de cette famille. »

Sur ces mots bienveillants, Georg quitta son interlocuteur avec un étrange sentiment de malaise. Il se rua littéralement hors du bâtiment, loin de l’ambiance trépidante de ces bureaux, où l’on s’agitait pour des motifs qui lui semblaient dérisoires. Quelque chose ne tournait pas rond dans cette famille – peut-être à cause de son passé trouble, ou pour d’autres motifs. Quant à savoir si cela était en rapport avec l’enquête… Mystère.

En sortant à l’air libre, Terwull consulta son portable. Il y trouva un message d’Ulrike. Trois dossiers l’attendaient sur son bureau, en rapport avec Odon. Il pourrait rester tout le temps qu’il voulait pour les consulter. Ça n’avait pas traîné… Bel après-midi et belle soirée en perspective… En espérant que cela vaudrait le coup, et que Wagner pourrait très vite fournir du nouveau concernant les loups. Dire que certains s’imaginaient qu’un inspecteur passait sa vie à jouer du pétard, alors que la réalité ressemblait plus à un job de paperassier enterré sous des masses de dossiers. Soupirant, Georg composa un SMS pour prévenir sa fille qu’il rentrerait plus tard.

*

Zoé était excitée comme une puce, alors que son taxi la conduisait chez les Finsterwald. La perspective d’aller retrouver Jan l’enthousiasmait plus que de coutume, comme s’ils ne s’étaient pas vus depuis des lustres. Et les films de vampires qu’il lui avait promis, pas des moindres, de vraies histoires sombres suintant le sang et le sexe, n’étaient qu’un des nombreux charmes de cette soirée, qui, elle le savait, apporterait son lot de discussions drôles ou sérieuses. Et surtout, comme avec Tristana, elle pourrait compter sur quelques mots gentils qui, depuis quelques temps, lui manquaient chez elle. Et elle tenterait de savoir, l’air de rien, s’il pensait la même chose que Tina quant aux taquineries dont l’abreuvaient sans arrêt Jean et Clara …

Arrivée devant la maison, elle paya son dû au chauffeur et monta vivement les marches du perron. Elle sonna. Ce fut Thomas, l’assistant personnel de Markus, un britannique qui parlait un allemand quasiment sans accent qui la fit entrer. Elle le salua brièvement en anglais, avant de faire signe à son fils Rob qu’elle aperçut, lisant dans le séjour. Comme elle connaissait le chemin, elle emprunta les magnifiques escaliers en pierre menant aux étages supérieurs. Arrivée au second, elle chemina gaiement à travers le couloir, sombre à cette heure-ci, où donnaient les chambres des deux cousins. Mais elle stoppa net devant la porte de Jan : deux voix lui parvenaient de l’intérieur.

« C’est ça qui me dérange avec les histoires de vampires – hormis avec Entretien avec un vampire. C’est un peu plus sensé à ce niveau-là. »

Zoé reconnut immédiatement le timbre grave de Lukas. Et le rire de Jan qui accueillait ses paroles. Que diable faisait ici le cousin arrogant ? Et ce ton posé qu’elle ne lui connaissait pas… Il était donc capable d’aligner trois phrases bien construites sans qu’il s’agît d’une réplique au théâtre… Et voilà que, piquée par la curiosité, elle resta là, immobile, attendant la suite.

« On dirait que tu as beaucoup réfléchi à la question !… Mais sans cela, ça n’aurait pas le même intérêt. Il faut bien offrir au spectateur ce qu’il demande, et je ne crois pas que les gens se posent la question de la sexualité des vampires quand ils vont voir Twilight… Et puis, c’est du fantastique, ce n’est pas fait pour être ‘sensé’…

− Quand même ! Je n’ai rien contre le sexe au cinéma, mais là, c’est carrément niais. »

Zoé sentit un sourire amusé poindre sur ses lèvres, curieuse de ce que Lukas avait dans sa – selon les critères communément admis – mignonne petite caboche, quand il ne lui lançait pas ses taquineries teintées d’ironie. Il poursuivit son raisonnement :

« Tu me dis qu’ils ont le cerveau encore vivant, donc, en théorie, le système nerveux fonctionne toujours, le vampire peut réfléchir, marcher, bouger ses muscles. Soit. Mais même si je n’étais pas passionné par la biologie, je crois me souvenir que sans battement de cœur, pas d’afflux sanguin. Et sans afflux sanguin, l’érection est impossible. »

Zoé dut s’appuyer contre le mur et mordre son poing aussi fort que possible, saisie d’un fou-rire silencieux dont elle savait qu’elle ne contrôlerait plus très longtemps le volume sonore. Ça alors… Le beau Lukas si hautain était-il finalement un geek, lui aussi ? De l’autre côté de la porte, Jan riait aux éclats, de ce rire si communicatif qui n’arrangeait pas le cas de Zoé.

« Oh Lukas, mais qu’est-ce que tu as fumé ce soir ?

− Je sais que ça peut paraître idiot, mais si les auteurs et scénaristes prenaient ce genre de détails en compte, les histoires de vampire connaîtraient un nouveau souffle et pourraient enfin égaler Stocker. »

Lukas a lu donc lu Bram Stocker ? s’étonna Zoé. La jeune fille n’y tint plus. Elle éclata d’un rire tonitruant, aussi sincère que nerveux, qui résonna dans tout le couloir. Elle qui espérait de l’amusement ! Lukas avait, bien malgré lui, dépassé toutes ses espérances ! La porte s’ouvrit brusquement devant elle, révélant Jan dans l’encadrement, avec au visage une expression déconcertée qui lui allait à ravir, et en arrière-plan, Lukas assis à cheval sur un pouf, penché sur le côté pour mieux voir la nouvelle arrivante, les cheveux savamment coiffés en pétards, le front plissé et les sourcils haussés par la surprise. Les voir ainsi tous les deux ne calma pas Zoé. Bien au contraire, elle rit de plus belle.

« Mais… Mais tu es là depuis longtemps ? l’interrogea Jan.

− Ah ça oui… Je suis arrivée… C’était… »

Elle ne put formuler une réponse très nette, pleurant de rire. Jan finit par se laisser gagner par l’hilarité de son amie. Lukas demeurait muet et immobile. Seuls ses yeux bougeaient, passant successivement de Jan à Zoé, puis de Zoé à Jan. Lorsque Zoé se fut enfin remise, essuyant quelques larmes du revers de sa manche, Jan l’invita d’un geste de main à passer à l’intérieur.

« Lukas, c’était brillantissime ! Une des choses les désopilantes que j’aie entendue depuis des lustres ! s’exclama-t-elle. C’est que tu es drôle quand tu veux !

− Ravi de t’avoir causé de l’amusement… rétorqua-t-il sèchement.

− Quand tu auras percé au cinéma, écris des scénars, je t’assure qu’avec les idées que tu as, ça vaudrait vraiment le déplacement !

− C’est bon, tu n’as pas besoin d’en rajouter une couche ! »

Le jeune homme la gratifia d’un regard empli d’une colère à peine contenue, brillant d’un feu qui la fit reculer d’un pas, et manqua de lui faire heurter Jan derrière elle. Pour une fois qu’elle n’avait pas eu envie de fuir la présence de ce blondinet caractériel, qu’elle lui reconnaissait enfin une qualité ! C’était trop beau, évidemment !

SWCH9003

« Enfin, Lukas ! soupira-t-elle, lasse. Je riais parce que j’ai trouvé ce que tu as dit drôle ! Et tellement surprenant ! Je ne savais pas que tu t’intéressais à ces choses-là, et que tu aimais Bram Stocker !

− C’est vrai que contrairement à Mademoiselle, je ne m’intéresse à rien !

− Quoi ? s’écria-t-elle. Mais il n’est pas question de ça ! Je ne me doutais pas que…

− C’est bien le problème, Zoé. Tu ne te doutes pas de grand-chose au final. »

Suffoquée par l’indignation, la jeune fille ne trouva aucune réponse immédiate. Elle se contenta de darder sur Lukas un regard assassin. Celui-ci se leva d’un bond, les bras croisés devant lui.

« Vous n’allez pas commencer ! intervint Jan avec humeur. On allait passer une bonne soirée ! C’était même bien parti pour que tu restes avec nous pour une fois, Lukas !

− Ah bon ? ricana l’intéressé, avec un mouvement de menton dédaigneux en direction de Zoé qui la vexa profondément. Pour qu’elle me fasse encore une remarque désobligeante et pointe ma supposée inculture ?

− ELLE a un nom ! gronda sourdement Zoé, piquée au vif. Elle n’a jamais pointé une quelconque inculture… Et c’est ton problème si tu ne saisis pas le second degré, pas le mien !

− Mais c’est pas vrai ! Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre ! les réprimanda Jan.

− Autant que ton amie et moi nous expliquions une bonne fois pour toutes !

− J’abandonne ! »

Jan traversa son immense chambre pour sortir dans le couloir, maugréant entre ses dents, et affichant un air furibond que Zoé ne lui avait encore jamais vu. Il était littéralement blême de rage. Il jeta vers eux un coup d’œil vénéneux avant de disparaître. Zoé s’en voulut très brièvement d’avoir provoqué une telle tension entre les deux cousins, mais elle reporta aussitôt son attention sur le véritable objet de sa colère. Lukas Finsterwald.

« Alors comme ça, je suis trop stupide pour saisir le second degré ? attaqua-t-il, certainement très impatient d’en découdre.

− C’est si facile de me prêter des pensées pareilles ! Je ne suis pas le monstre de mépris que tu veux bien voir en moi, figure-toi !

− Très bien, alors dis-moi qui tu es, Zoé ! Ça m’intéresse ! »

Ils se fixèrent un instant, reprenant leur souffle après ce flot de paroles. Lukas recula pour s’accouder aux étagères croulant sous la colossale collection de DVDs et Blu-Rays de Jan, dévisageant toujours Zoé avec colère, un éclair déplaisant dans les prunelles.

« Tu oses me demander ça ? TOI ? persiffla celle-ci, blessée dans son orgueil. Je pourrais te retourner la question ! Es-tu le parangon d’arrogance qui me regarde de haut quand je le croise le matin, qui se sent obligé de m’envoyer des piques, histoire de m’enfoncer un peu plus ? Comme si je ne me sentais déjà pas assez stupide sans ça ! Ou bien es-tu cet adorable cousin doublé d’un excellent acteur que Jan admire ? J’ai vraiment du mal à savoir ! Peut-être ton métier te permet-il de jouer tout ça à la fois ? Et toi, tu es qui, au milieu de tout ça, hein ? Y a-t-il quelqu’un qui te connaisse vraiment ?

− Et toi donc ! lui jeta-t-il rageusement. Quand je te vois tellement bêcheuse, pleine d’ironie, à l’occasion carrément hautaine avec moi, et si joyeuse, souriante, prompte à la rigolade, voire douce, gentille et affectueuse avec Jan ! Je me demande avec lequel de nous deux tu feins, et ce qu’il peut trouver à une emmerdeuse pareille ! »

L’ire de Zoé fut à son comble. Oppressée par un degré de colère rarement atteint, elle ne trouva rien à répliquer à cette… À cette insulte. Car c’en était bien une. Le silence succéda donc aux éclats de voix, seulement entrecoupé par les respirations saccadées de deux colériques. Par réflexe, Lukas attrapa ses lunettes posées entre deux figurines de Daleks et les enfila prestement. Ses traits apparurent alors comme un masque lisse et impassible. C’est qu’il me gonfle avec cette manie de se planquer derrière ses Ray Ban, celui-là ! pensa Zoé, exaspérée. Tellement péteux qu’il ne peut même pas me regarder dans les yeux !

Les propos de Clara quelques jours auparavant l’avaient déjà terriblement blessée. Mais cette fois-ci, l’offense ayant lieu chez son ami, dans son seul havre de paix. Elle se sentait frappée en plein cœur. Que Jan pût la voir dans un tel état de colère la couvrait de honte. Désormais, elle était terrifiée à l’idée que, convaincu par la démonstration de son cousin, il ne la jugeât mal. Elle perdrait ainsi l’un des meilleurs amis qu’elle eût jamais eu.

« C’est donc ce que tu penses de moi, finit-elle par lâcher, la voix brisée par sa gorge serrée. J’espère que Jan m’a beaucoup mieux cernée que toi… Parce que tu te trompes. Sur toute la ligne. »

Avalant sa salive avec difficulté, la jeune fille se tourna vers Jan qui avait choisi cet instant pour regagner sa chambre. Un pli grave entre les sourcils, il scrutait Zoé de ses magnifiques yeux verts à l’expression indéchiffrable. Elle souffla plus qu’elle parla :

« Jan, je… Je suis désolée. Je vais m’en aller.

– Zoé… Non, enfin, c’est idiot. Et rentrer seule alors que ce n’est pas sûr dehors… Tu as bien lu les infos…

– Je m’en vais, ça vaut mieux pour tout le monde…

– Zoé, attends ! Ça n’a rien d’irrémédiable, enfin… Et tu viens juste d’arriver.

− Ça va aller, Jan. Je n’ai pas envie de gâcher un peu plus la soirée. »

Elle tourna les talons pour se diriger vers le seuil, comme vidée de ses forces.

« Bonsoir Jan… Bonsoir Lukas. »

Jan la connaissait assez pour savoir que sa décision ne souffrait aucune contestation, et il ne chercha pas même à la retenir quand elle les quitta, Lukas et lui. Elle fit à peine attention aux bribes de conversation qui lui parvinrent, puis aux pas de Lukas qui regagnait précipitamment sa propre chambre. Elle accéléra et dut se rattraper à la rampe quand, sursautant au bruit d’une porte qui claquait au second, elle manqua une marche.

Dans l’entrée, elle croisa Rob.

« Mais tu t’en vas déjà ? » s’étonna-t-il.

Sans mot dire, elle acquiesça d’un signe de tête. Le jeune homme eut le tact de ne poser aucune question. Il la raccompagna vers la sortie et elle retrouva l’air libre. Elle ne pleura pas, comme elle l’avait fait après sa dispute avec Clara. Accrochée à son sac, elle décida de rentrer chez elle à pied, se fichant bien de la présence des loups. Elle savoura le contact de l’air frais sur son visage et espéra qu’il apaiserait sa colère. Et qu’elle ne perdrait pas l’amitié de Jan à cause de ce connard arrogant. Elle se jura de ne jamais lui pardonner cet affront.

©Blanche Montclair


C’est que la famille Finsterwald est pleine de surprise! Petit chapitre tout en tension… Que vous inspire donc le frère de Jan?  Quant à Zoé, nous la voyons taper crise de nerfs avec le beau cousin insupportable de son ami Jan. En revanche, vous verrez bien assez tôt que cette scène n’est pas aussi inutile qu’on pourrait le supposer…

Si vous prenez Le Sang des Wolf en cours de route, je vous invite à découvrir son résumé, son prologue (très important!) et à vous reporter à la table des matières!  Sur ce, je vous laisse avec ce dernier « bonus week-end » dont vous connaitrez la fin demain… 

Protection cléoProtégé par Cléo

Publicités

Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

Vos réflexions sont les bienvenues...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s