L’horreur magnifique de la Guerre – Les Sentinelles: t. 1 à 4 (Xavier Dorison, Enrique Breccia)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

13902744_1136076836452937_6351732343989937274_nExceptionnellement, une petite chronique tardive…

Après plusieurs chroniques squattées par les contes d’Andersen et par la trilogie effacée, j’ai enfin changé de registre. Je reviens dès maintenant, car je ne sais pas comment je vais me débrouiller à partir de la semaine prochaine, quand je retournerai au boulot… (Et je n’ai aucune envie! 😦 ) Me voici donc de retour avec un genre que je n’avais pas traité depuis longtemps: la bande dessinée, alliage parfait du scénario et de l’ambiance visuelle. C’est que j’ai un gros souci ces temps-ci: la panne de lecture. J’avais commencé Bienvenue à Night Vale, mais l’esprit n’était pas dedans. J’ai réalisé que le livre que je voulais lire à la place avait un tome 1… que je n’avais pas acheté! Enfer et damnation, je ne savais plus quoi lire à la place, alors j’ai décidé qu’il était temps de me pencher sur… Les Sentinelles. Et j’ai envie de vous livrer une réaction à chaud!

J’ai une affection toute particulière pour la BD un peu typée, avec des coups de crayon nerveux. Cela fait déjà quelques années que Les Sentinelles est paru, et à la base, c’est mon frère qui les a reçues à un Noël. Il a eu la gentillesse de me les prêter, je souhaitais les lire puisqu’elles traitent d’une période historique que j’affectionne: la Première guerre mondiale. Enfin… « Affectionner » n’est pas le terme adéquat, on pourrait croire que j’aime la guerre alors que ce n’est pas franchement le cas, et que je trouve ce conflit tout à fait terrifiant. Mais au niveau des technologies et des mentalités, c’est tout bonnement passionnant. Les Sentinelles y incorpore un enjeu S.F. vaguement steampunk, qui devrait faire les délices des amateurs du genre…

Je vous embarque donc pour un voyage aussi passionnant que glaçant sur le Front, au côté de Taillefer…

  • Le pitch

Tout commence avec le tome 1 (oui, en toute logique, ça ne va pas commencer au tome 15…), Les Moissons d’Acier.

Maroc, 1911. Sur fond de tension franco-allemande autour des territoires marocains, des affrontements ont lieu dans la région de Fès. L’adjudant Djibouti (surnom gagné au cours de ses missions dans la légion), est en charge de récupérer un homme et de le ramener: en effet, ce soldat surnommé « Taillefer » est une sorte de super-guerrier mécanisé et le matériel qu’il contient ne doit pas tomber aux mains de l’ennemi. Or quand Djibouti le retrouve, celui-ci est cloué au sol… tombé en panne à cause de sa batterie déchargée. Il le quitte en lui laissant une grenade pour mourir en faisant le plus de dégâts possibles…

France, été 1914. Le scientifique Gabriel Ferraud cherche des investisseurs pour sa nouvelle trouvaille inspirée des travaux de Marie Curie et d’Henri Becquerel sur la radioactivité: une pile au radium à vie longue, plus fiable et durable que les batteries habituelles. Il espère ainsi fournir au monde une source d’énergie inépuisable et à bas prix. Cependant, les banquiers lui préfèrent de loin des valeurs sûres comme le charbon. Aux abois, Ferraud voit son usine de production électrique au bord de la faillite jusqu’à une proposition du colonel Mirreau… Celui-ci, très intéressé par sa découverte, souhaiterait lui faire participer à l’effort de guerre, qu’il croit imminente. Il pense que cette pile pourrait éviter des milliers de morts. Ferraud ne veut pas y croire, et refuse de voir sa pile utilisée à des fins guerrières.

Mais quand la guerre éclate, Mirreau fait mobiliser Ferraud en première ligne, et rappelle Djibouti sous les drapeau. Il  explique son plan au vieux briscard: en envoyant Ferraud au front, il espère que l’horreur de la situation le convaincra de collaborer avec l’armée. Son objectif: relancer avec son collaborateur le docteur Kropp, le programme « Sentinelles », afin d’améliorer les soldats et d’entraîner des super-guerriers capables de tenir face à l’artillerie et les ennemis en surnombre, suspendu depuis 1911, quand la batterie alimentant l’équipement du premier « Taillefer » s’est vidée sur le champ de bataille. La pile au radium de Ferraud résoudrait ce problème et donnerait un nouveau souffle aux « Sentinelles ». La mission de Djibouti consiste à veiller à ce qu’il n’arrive rien à Ferraud. Manque de chance, lorsque celui-ci se rend au Front, le convoi est attaqué. Touché par un obus, Ferraud est grièvement blessé. Aux portes de la mort, il est amené par Djibouti et Mirreau au Docteur Kropp. Amputé des quatre membres, il subit une douloureuse greffe d’implants mécaniques et n’a d’autre choix que de révéler la cachette de cette pile au radium pour mettre en marche l’équipement…

Lui aussi devient dès lors un « Taillefer », et être envoyé en mission sur les terrains les plus dangereux et au cœur des batailles les plus intenses de la guerre… Au fur et à mesure des quatre tomes, Djibouti et Taillefer combattront à la Marne, à Ypres et aux Dardanelles (t. 2, 3 et 4), rejoints par de nouvelles « Sentinelles » comme Pégase, et auront à affronter des ennemis aussi améliorés qu’eux comme l’Übermensch ou Cimeterre…

  • Un scénario très bien ficelé

Alors là… Que dire si ce n’est: WOUAH. Les Sentinelles m’a vraiment scotchée! J’ai dévoré les quatre tomes d’une seule traite. Tout d’abord, comme j’aime beaucoup l’histoire, je me suis très bien retrouvée dans ce mélange de faits historiques et de science fiction. On entre en plein dans une horreur barbare et des manipulations hasardeuses qui ne sont pas sans rappeler les histoires de super-héros! Si, si, je vous assure! Je m’explique: le docteur Kropp, avec l’aval du colonel Mirreau, a créé avec Djibouti et son nouveau « Taillefer » alias Ferraud, de super-êtres! 🙂 Car Djibouti n’est pas en reste, puisqu’il est lui aussi un guerrier de haut vol, shooté à un composant appelé le Denyxal, qui lui donne une force surhumaine et des réflexes surprenants sur le champ de bataille! Suite à une greffe que lui a faite Kropp dans la nuque, pile au niveau de la moelle épinière, il a un filtre synthétique pour s’injecter le Denyxal et éviter les overdoses. Ferraud n’était plus qu’un homme-tronc (ah la flippe!), mais devient un véritable colosse de métal grâce à ses implants et prothèses, et porte un masque pour préserver son anonymat sur les photos de guerre. Il passe en effet pour mort et l’Armée ne peut prendre le risque qu’il soit reconnu! Quant à la bande qui se greffe dessus, avec le baron Hubert-Marie de Clermont, pilote de son état qui deviendra l’homme volant Pégase, on entre en plein dans cet esprit de « clubs » de super-héros à l’image des 4 Fantastiques ou des Avengers. Leurs ennemis avec leurs armes et looks bad ass n’ont rien à enlever aux super-méchants, quand bien même ici, ce ne sont pas des mégalos juste méchants pour le plaisir, mais eux aussi des combattants avec des motivations HUMAINES. Le mariage des genres fonctionne donc assez bien, et ce grâce à une esthétique particulière, sur laquelle je reviendrai.

On y retrouve également de sombres manip’ politiques, comme celles du colonel Mirreau qui œuvre au relancement des « Sentinelles » sans l’accord de sa hiérarchie et qui en récoltera les lauriers en cas de réussite…

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Gabriel Ferraud alias… Taillefer – Source: Fenetic Arts

Je pense également que cette histoire a demandé un véritable travail de recherche et de documentation. Car outre les grandes étapes et batailles de la guerre, ainsi qu’un vocabulaire propre à l’époque dans les dialogues, j’ai vraiment retrouvé plusieurs aspects de cette période qui m’ont marquée lors d’un précédent mémoire dédié au début du XXe siècle.

Les enjeux technologiques et scientifiques. J’ai apprécié cette référence aux travaux de Becquerel et de Curie, et cette question de la source d’énergie pour l’armement. En effet, la question énergétique n’est pas étrangère aux scientifiques et autres inventeurs de la Belle Époque, qui avaient déjà testé les moteurs électriques sur des voitures et des dirigeables: cette solution n’avait pas été retenue, les batteries étant extrêmement lourdes (parfois plusieurs centaines de kilos) et se déchargeant extrêmement vite, et l’automobile comme l’aéronautique ont ainsi opté pour les moteurs à essence. 🙂 De plus, il est vrai que certaines technologies étaient considérées comme « stratégiques », d’où une concentration des usines et centres de recherche à Paris, près des centres de décision économique et politique. Dans une période de tension diplomatique et où l’on attend une guerre imminente, la moindre découverte susceptible de participer à l’effort de guerre est ainsi suivie de très, très près… Ainsi ce contexte se prête-t-il merveilleusement à une petite invitation du Steampunk dans l’histoire… ce qui a une portée non-négligeable sur l’esthétique de l’ensemble! Mais j’y reviendrai. 🙂

Le jeu des médias. Quand la guerre éclate en 1914, la radio n’est pas devenue source de divertissement. Les Français sont donc de grands consommateurs de journaux qui les informent et les divertissent. Oui, oui, la presse est un divertissement! 🙂 Les journalistes de l’époque ont donc des « plumes », on est loin de la rédaction journalistique standardisée d’aujourd’hui. On trouve au début du XXe siècle pléthore d’articles à sensations, ce qui est renforcé par la censure et la propagande de guerre qui font la part belle aux faits héroïques sur le champ de bataille… On y trouve bien sûr les « Sentinelles » – Taillefer, Djibouti et Pégase. Encore un autre parallèle avec les histoires de super-héros, qui voient leurs exploits vantés dans les journaux de New York, Metropolis ou Gotham City… 🙂

La guerre dans toute son horreur. Alors là, je préfère prévenir les âmes sensibles: la guerre est y est montrée dans toute sa brutalité et sa crudité. Dans tout son gore, quoi. Sauf que ce n’est pas amusant. C’est affreux et effrayant, surprenant et vraiment scotchant, surtout qu’on ne s’y attend pas lors de la première scène de combat. Même moi qui ai pourtant lu des trucs affreux, j’en ai frissonné! Après, je ne suis pas objective, tout ce qui se rapporte aux soldats de la guerre 14-18, blessés et traumatisés au combat, me touche beaucoup, et je lis rarement un texte là-dessus sans ressentir une profonde douleur pour ces hommes (j’ai chialé comme une malade avec À l’Ouest rien de nouveau, alors vous imaginez!). La scène ou Ferraud se réveille et réalise qu’il n’a plus aucun de ses membres me glace littéralement le sang… Mais il n’y a pas que le côté physique. L’histoire ne néglige pas le profond mal-être des combattants comme Ferraud, à la base pacifiste, qui devient une véritable machine à tuer, ou d’une façon plus subtile, par un changement de mentalité qui s’opère chez certains combattants. Je pense à de Clermont alias Pégase, qui commence avec une mentalité « chevaleresque » propre à son milieu aristocratique et à celui de l’aviation de cette époque qui pense rétablir un idéal d’honneur dans le duel aérien. L’histoire ne passe pas à côté des larmes, de l’introspection de ces hommes qui ont l’impression de se déshonorer, de se souiller pour obtenir la victoire. C’est assez déchirant…

  • Une esthétique sombre

Si la BD est efficace, c’est aussi et avant tout à cause du dessin nerveux d’Enrique Breccia. Avec ce trait appuyé et ces couleurs contrastés et violentes qui me rappellent un peu l’expressionnisme, on nage en plein cauchemar de la guerre. Il n’hésite pas à montrer avec cruauté les aspects les plus sombres de ces combats meurtriers où l’artillerie lourde fait de l’homme de la véritable chair à pâté. Je préfère prévenir les plus sensibles d’entre vous que les têtes éclatées avec les yeux qui surnages et les corps qui éclatent en morceau ou qui se décomposent, les visages déformés par la peur et convulsés par la mort ne vous seront pas épargnés. C’est atroce, mais il en émane néanmoins une certaine – ce que je vais dire va peut-être vous choquer – une certaine beauté, car c’est cette horreur qui fait ressortir ce qu’il y a de meilleur en chacun des protagonistes. Courage, abnégation…

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L’Übermensch et son scaphandre dans le tome 3 – Source: ActuaBD

Fort heureusement, vous n’y trouverez pas que du gore ou des scènes de combat à vous remuer les tripes... Pour les amateurs de steampunk, les décors et les looks des personnages sont absolument à couper le souffle. Et ouais! 🙂 Sous le dessin très typé de Breccia, les protagonistes ont des visages taillés à la serpe – même les femmes – des carrures de malade à la limite du caricatural comme Djibouti avec ses balafres, qui n’est pas sans me rappeler Marv de Sin City ou La Chose des 4 Fantastiques. J’ai un faible pour Ferraud dans son costume de Taillefer, avec ses mains d’acier qui peuvent vous briser des os, et son masque, dans un uniforme avec pantalon garance. C’est très, très impressionnant…

Pour moi, la mention spéciale revient quand même au look de l’Übermensch dans le tome 3, à Ypres: officier allemand qui a perdu ses fils à la bataille de la Marne (tués par Taillefer), il se prête à un programme similaire à celui des « Sentinelles » (car il y a espionnage, mais ça vous le découvrirez en lisant la BD!). Greffé de multiples implants, et enfermé dans une cuve, il est soumis à une dose massive de Denyxal gazeux pour décupler ses capacités… Mais il manque mourir d’overdose, et devient si dépendant qu’il doit être exposé au gaz au permanence, ce qui l’oblige à rester dans un scaphandre. Ainsi, son visage reste invisible, seuls parfois ses yeux ressortent à travers le hublot vert de son étrange accoutrement… Il est très, très impressionnant. Cimeterre, avec son look « oriental » et ses lance-flamme, n’est pas en reste dans les Dardanelles, mais j’ai vraiment un faible pour le « Boche »! 😉

Bref, le style tout en rudesse est complètement cohérent avec l’histoire qu’il raconte.

  • Conclusion

Pour le coup, Les Sentinelles est, sans mauvais jeu de mot, une TUERIE. Cette BD m’a impressionnée, et ce dans le bon sens du terme.

Outre un propos qui vous prend parfois au tripe, le dessin épouse parfaitement les destins tourmentés des principaux protagonistes. Certes quelques scènes sont emplies d’humour, avec ces hommes qui se chambrent gentiment, parfois pour oublier la cruauté de ce qui les entoure. On voit des personnages, au début campés sur certaines positions, changer, de façon plus ou moins subtile, qu’il s’agisse du changement brusque de Ferraud qui perd tous ses membres, ou plus subtil de de Clermont qui connaît la crasse, la merde et la dengue aux Dardanelles. Malgré leurs implants, ils ne sont pas invulnérables. S’il est touchant de voir leur détresse, c’est également fou que d’assister à leurs actes de courage. Quant au dessin, chaque détail se grave en nous, de la tuerie la plus gore à l’ambiance d’un laboratoire clandestin complètement glauque…

Selon moi, tout concoure à en faire une BD intéressante avec ce scénario qui mêle faits historiques, steampunk et codes des histoires de super-héros. Je suis fan, c’est un coup de cœur, même s’il fait mal, et j’ai grand hâte que le tome 5 paraisse enfin pour connaître le devenir de nos « 3 Fantastiques »! Je vous le recommande vivement car c’est une épopée vraiment folle et grandiose, avec du sang et des larmes, mais aussi de très belles scènes, plus introspectives et intimistes. Vous aimerez, vous détesterez, mais en tout cas, ça ne vous laissera pas indifférent!

Je vous souhaite à tous une excellente soirée, et je vous dis à demain avec le prochain épisode du Sang des Wolf! 😉

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Les Sentinelles
T.1 Les Moissons d’Acier

T.2 La Marne
T.3 Ypres
T.4 Les Dardanelles
Scénario: Xavier Dorison
Dessin: Enrique Breccia
Éditions:
 Delcourt
63 p.
Parution: Entre mai 2009 et octobre 2014
Prix: 15,50 € par tome

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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