Le Sang des Wolf – Acte I – Chapitre III

SWCH3001Georg atteignit, non sans difficulté, l’entrée du cimetière juif de Währing dans Schrottenbachgasse. Malgré son imposante carrure qui lui ouvrait bien des chemins, il avait dû jouer des épaules et pratiquement jeter sa carte de police à la figure de certains curieux massés dans la rue. Parmi la foule, il put distinguer les simples passants et les habitants du quartier des touristes intrigués par l’attroupement, et bien sûr… de quelques journalistes. L’inspecteur Terwull s’étonnait toujours de la rapidité avec laquelle ils rappliquaient. Il fallait au moins leur reconnaître qu’ils étaient de plus en plus performants en la matière. Si seulement la police suivait le même chemin…

Un tout jeune agent en uniforme arrêta Georg.

« Excusez-moi, monsieur, vous ne pouvez pas…

− Inspecteur Terwull, bonhomme. Il faut que je parle à votre supérieur…

− C’est impossible monsieur, le cimetière est bouclé…

− Je suis sur une affaire liée et j’aurais des éléments à lui apporter… » mentit l’inspecteur, brandissant avec conviction sa carte devant le bleu.

Certes, il n’avait aucune légitimité ici, hors de sa juridiction. Mais dès qu’il avait su, son sang n’avait fait qu’un tour. Il avait quitté son bureau en courant et sauté dans sa voiture pour voir par lui-même et cuisiner quelques confrères sur place – voire un ou deux témoins. Terwull regarda autour de lui. Il avait visité le cimetière de Währing une fois depuis sa rénovation, profitant d’un rare moment de libre et d’une promenade dans le parc voisin pendant l’été. Ce matin, le vent secouait les branches des arbres qui emplissaient l’air d’un bruissement quasi-permanent, et soulevait des tourbillons de feuilles roussies entre les pierres tombales grisâtres. Sous le ciel aux nuages couleur d’étain, il ne faisait aucun doute que les lieux convenaient tout à fait à leur fonction première d’entrepôt à macchabés… Et le dernier en date faisait un peu tache dans le paysage.

L’agitation régnait. Terwull croisa un expert de la scientifique, la tête soigneusement recouverte d’une charlotte, et les pieds parfaitement emballés dans ses couvre-chaussures. Il pressa le pas et avança dans la direction d’où lui parvenaient quelques jurons et exclamations. De toute évidence, ses confrères des environs n’étaient pas à prendre avec des pincettes… Au détour de l’allée, Georg tomba sur un jeune inspecteur trépignant d’impatience dans sa veste en cuir dernier cri qu’il époussetait méticuleusement, en aboyant des ordres à la cantonade. Georg le détesta instantanément. Un de ces merdeux fraîchement promus qui va me prendre de haut ! songea-t-il. Je l’attends au tournant…

Il oublia cependant bien vite le nouvel objet de sa détestation lorsqu’il découvrit le reste du tableau. Il contempla, dans son écrin de végétation parée de ses couleurs d’automne, la stèle dont les quatre faces s’ornant d’un soleil ruisselaient littéralement de sang. Des trainées rouge sombre serpentaient entre les rainures de la sculpture. En son sommet avait été déposé un énorme loup, son épaisse fourrure recouverte d’une pellicule écarlate légèrement brillante, la tête pendante dans le vide. Malgré l’absence de vie dans ses yeux jaunes, il semblait menacer les visiteurs de ses crocs impressionnants, découverts par sa gueule largement ouverte. Aucun trait d’humour noir ne vint à l’inspecteur tant la barbarie dont on avait fait preuve envers cet animal le répugnait.

« Vous, qu’est-ce que vous foutez là ? lui jeta son jeune collègue à la touche de minet.

− Dites donc, c’est impressionnant !… Inspecteur Terwull, se présenta-t-il, non sans agiter sa carte sous le nez du jeunot. Je suis venu dès que j’ai pu… Je sais, je ne suis pas dans mon secteur, mais… – Après tout, un petit arrangement de plus ou de moins avec la vérité… – C’est ma supérieure, la commissaire Ulrike Huber qui m’envoie. Elle m’a récemment confié une affaire liée. Vous en avez peut-être entendu parler… »

Il fronça les sourcils, puis poussa un soupir d’agacement. Il enfonça tranquillement les mains dans les poches de sa veste et le regard dans le vague, demanda :

« Commissaire Huber, vous dites ?

− Oui. Je travaille actuellement sur les meurtres de prostituées et d’un drogué retrouvés nus et complètement saignés dans des parcs de la capitale. Un peu comme celui-là… ajouta Georg en désignant le loup du menton.

− En effet, j’en ai entendu parler… Puis-je savoir quel est le rapport avec celui-là? Un parent a signalé sa disparition ? »

Et mon poing dans ta figure, petit con ? pensa Terwull face à cet air narquois qui lui tapait sur les nerfs.

« Les résultats de la scientifique ont fini par tomber, et il se trouve que les victimes ont été attaqués par un ou plusieurs loups avant de mourir. Bref, nous espérons trouver quelque chose en suivant la piste du trafic de loups. Vous conviendrez que ces meurtres, tout comme celui de notre petit copain à quatre pattes ont nécessité une intervention humaine… À moins qu’il n’ait volé jusque là-haut. Qu’avez-vous pu apprendre ? »

Le type ne tenta pas de contenir son sourire ironique. Je te jure que j’aurai cette affaire, espèce de petit trouduc’, lui asséna la voix intérieure de Georg qui se maitrisait à grand peine pour ne pas frapper ce morveux.

« Un bénévole qui s’occupe du cimetière l’a découvert à l’aube alors qu’il faisait sa ronde. Le type a dit s’être fait courser par des loups avant de découvrir notre cadavre. Il était contre la stèle et le sang lui a dégouliné dessus. Sa femme et un responsable de l’entretien sont venus pour le ramener chez lui. Quand je suis arrivé tout à l’heure, le mec tenait à peine debout. Il tremblait comme une feuille et délirait à propos d’yeux brillant dans la pénombre… »

Terwull tiqua :

« Qu’avez-vous dit ?

− Je disais que le bénévole délirait sur ce qu’il avait vu, ou croyait avoir vu. Si vous voulez mon avis, il faudra l’interroger de nouveau, quand il sera plus calme. Ç’a été difficile d’en tirer quoi que ce soit de cohérent. »

Des yeux brillant dans la pénombre. Le cerveau de Georg recoupa les informations et les souvenirs à cent à l’heure. Il n’y avait pas de doute possible… Il cogitait encore lorsqu’un appel fusa au loin. Par réflexe, il suivit son arrogant interlocuteur accourant derrière une rangée de tombes, à la rencontre de deux de ses compères en uniforme qui examinaient le sol.

« Ici, il y a des traces… Et derrière le mausolée là-bas aussi…

− Qu’est-ce que c’est ?

− Un animal. En fait plusieurs animaux. On dirait bien qu’il y a différentes tailles d’empruntes.

− Des loups, ou des chiens ?

− De gros chiens, ou des loups… Il nous faudrait quelqu’un qui s’y connaît. Je vous avoue que je ne saurais pas faire la différence.

− Prenez ces empruntes. Et pas un mot avant que les résultats tombent. On a déjà un acte de cruauté, doublé d’un acte de vandalisme et peut-être même d’antisémitisme sur les bras, alors n’affolez pas plus les gens du quartier en évoquant la présence de loups vivants rôdant dans les parages. »

Terwull observait également la piste d’empreintes plus ou moins nettes dans la terre, entre les touffes d’herbe. Des loups ou des chiens, la belle affaire. Mais Georg ne les voyait pas faire la courte échelle à leur congénère blessé et pissant le sang. Moins que la présence de loups dans le cimetière, c’était celle d’hommes qui préoccupait l’inspecteur. Abandonnant ces messieurs à leur prise d’empreintes, il revint sur ses pas, et fit précautionneusement le tour de la stèle. Le corps du loup tenait en équilibre sur son sommet arrondi. Terwull ne décela aucune trace de sang sur le sol ou la végétation toute proche, pas plus que sur le monument lui-même, pouvant expliquer comment cet animal avait atterri là. Visiblement, le sang n’avait ruisselé que depuis le haut de la stèle… Georg n’était pas très loin d’imaginer que la bête avait été saignée une fois mise en place… Mais comment ? Il ne trouva pas non-plus de traces de pas humains autours de la stèle. Tout au plus l’herbe avait-elle était écrasée et la terre remuée, peut-être par le malheureux qui avait fait cette macabre découverte…

« Qu’est-ce que vous foutez là encore ? » entendit Georg derrière lui.

Il se retourna vers monsieur veste-en-cuir dont il savait qu’il ne pourrait rien tirer.

« Je veux bien être sympa, pour les besoins de votre enquête, mais vous n’avez absolument rien à faire ici.

− Vous avez tout à fait raison, et je vais vous laisser faire votre travail… »

Terwull lui sourit, car il savait que cette apparente décontraction mettrait ce couillon hors de lui. Il s’avança et lui tendit la main pour le saluer, mais le petit con ignora ostensiblement son geste, croisant les bras devant lui en le toisant du haut de son petit mètre soixante-quinze. Fort bien. Georg se jura qu’il aurait cette affaire. Alors qu’il tournait les talons pour quitter le cimetière, il ne put résister à L’envie de faire bisquer un peu plus ce frimeur qui se prenait pour un inspecteur. Il lança derrière lui :

« A votre place, maintenant, je chercherais un autre cadavre. Humain, celui-là. »

*

Zoé avait finalement pu dormir jusqu’à sept heures du matin, d’un sommeil profond que même le retour de Clara n’était parvenu à troubler. De service dans une salle du département égyptologique, la jeune fille s’était laissée aller à répondre à quelques questions d’un groupe scolaire en visite. Les visiteurs ne se bousculaient tout de même pas aux portillons. L’heure de sa pause approchant, Zoé mourait de faim et d’ennui. Quand son remplaçant arriva enfin pour la relayer, elle dut se retenir de ne pas courir au milieu des sarcophages et des céramiques pour s’échapper. Fort heureusement, cette vie au rythme d’heures de service changeantes allait bientôt s’arrêter, et elle pourrait enfin mieux planifier son temps libre… En passant par le vestiaire, elle croisa deux de ses collègues discutant avec animation.

« C’est dégueulasse de faire ça… Pour l’animal, et pour les Juifs de Vienne.

− On n’a pas fini d’en entendre parler, je te jure… Presque rien sur l’étudiante qui s’est faite amocher en revenant de cours, et on nous chie une pendule pour une bestiole crevée dans un cimetière… Y a plus grave, les flics devraient faire leur boulot et coffrer ceux qui empoisonnent la vie des vivants…

− Tu ne peux pas dire ça… C’est délibéré, c’est de la pure haine. La bestiole a été posée là par quelqu’un, c’est certain. Je ne vois pas comment un loup qui marche à quatre pattes… »

Zoé enfilait son manteau quand la teneur de la conversation la frappa comme un coup de gourdin. Plutôt que de bombarder les deux jeunes gens de questions et de passer pour une folle, elle termina de s’habiller et se saisit posément de son sac, avant de passer devant eux pour leur demander, l’air de rien :

« Stefan ? Bianca ? C’est quoi cette histoire de loup ?

− Comment, tu n’es pas au courant ? s’étonna Stefan. Ca va faire du bruit, pourtant…

− J’ai passé toute la matinée ici entre quatre murs…

− C’est passé à la radio. Un loup mort a été retrouvé ce matin… rapporta Bianca. Dans le cimetière juif de Währing. Saigné à mort, perché en haut d’une stèle.

− Quoi ? s’entendit-elle répondre d’une voix sans timbre. A Währing ? Un… loup ? Pas un chien ?

− Un loup, c’est ce qu’ils disent aux infos… Pas que je sois une grande défenseuse de la cause animale, mais faut quand même être sacrément barré pour faire un truc pareil… »

SWCH3003A l’annonce de cette nouvelle, une sensation étrange envahit Zoé. Plus qu’une émotion, elle en conçut une sourde douleur physique, au niveau du ventre. Cela lui coupa l’appétit. Elle ne sut trop quel aspect de l’affaire la troublait le plus : le massacre d’un animal aussi beau qu’effrayant, ou la profanation du cimetière juif… Elle avait visité plusieurs fois cet endroit qu’elle aimait beaucoup – son imagination travailla à toute vitesse. En esprit elle vit un majestueux loup gris égorgé, sacrifié comme sur un autel, dont le sang teintait de rouge les arabesques d’une tombe sépharade…

« Je… Je vous laisse, je vais prendre l’air…

− Eh quoi Zoé ! s’esclaffa Stefan, visiblement peu perturbé. Pas de plaisanterie morbide ou de jeu de mot tordu ? »

Et voilà. Encore une fois victime de son image de petite gothique – ce qu’elle n’avait jamais prétendu être – à l’humour aussi noir que ses robes… Zoé tenta de sourire, mais en vérité, elle n’avait pas le cœur de s’amuser de cet acte odieux. La jeune fille laissa ses deux compagnons à leur débat sur la nécessité d’une enquête policière, et se hâta hors du musée. Elle marcha en direction de Maria Theresien Platz. Chemin faisant, elle sortit son portable de son sac, espérant consulter les informations sur internet. Au lieu de cela, elle trouva un appel en absence de Tristana qui avait terminé plus tôt qu’elle. Elle la rappela aussitôt.

« Allô ? aboya-t-on dans le combiné.

− Tina ? Tu voulais me parler.

− Je suis hors de moi ! Dans une rage folle ! Mon père aura ma peau ! hurla la fille de l’inspecteur – si fort que Zoé éloigna légèrement le téléphone de son oreille pour éviter une explosion de son tympan droit. Il a laissé un bordel innommable dans le salon, et comme j’ai peur de mettre du désordre dans ses papiers, je n’ose rien toucher ! Je viens de passer une demi-heure à débrancher la télé pour la porter dans ma chambre, parce que je ne peux même pas m’asseoir sur le canapé ! C’est plus du tout vivable !

− Ah ouais, je comprends… Mais bon, tu sors ce soir, ça va te changer !

− Ouais, heureusement ! Parce qu’en plus, tu connais la dernière ?

− Euh… vas-y, éclaire-moi, répondit distraitement Zoé, hantée par l’image du loup mort.

− On a retrouvé un loup mort dans le cimetière juif ce matin. Saigné comme un porc, perché sur une stèle à deux mètres du sol… Bref, je suis persuadée que mon père, obsédé par les loups comme il l’est, va vouloir s’embarquer là-dedans ! Et il va me rendre la vie encore plus dure ! Je le sens venir gros comme une maison ! »

Voilà qui donnait un peu plus d’intérêt à la conversation… Zoé pressa le pas vers une fontaine au bord de laquelle elle s’assit, fixant sans les regarder le Triton et la naïade en marbre blanc qui l’ornaient, ternes sous le ciel maussade.

« Tu as appris ça quand ? s’enquit la jeune fille.

− Il y a une heure, à peu près, quand je suis rentrée à la maison. Le corps a été retrouvé ce matin, comme je te l’ai dis. Je n’en sais pas plus. Je n’aurais pas aimé être le type qui a fait cette découverte. Les cimetières, c’est assez flippant comme ça, pas besoin d’y ajouter un animal mort… »

Zoé soupira. Personne ne pouvait lui en apprendre davantage. Elle lirait donc le journal ce week-end… Autant se faire une raison et écouter les vociférations de Tina. Elle devait parfois se sentir si seule, entre son père travaillant sans relâche et sa mère qui ne donnait des nouvelles que quand il lui tombait un œil, et pour lui jeter sa vie de princesse à la figure…

« Il a intérêt à trouver un moment pour me nettoyer tout ça, ma gentillesse a ses limites. Sinon, je le laisse avec ses papiers et ses loups, et je viens dormir sur votre canapé et laver mon linge dans votre nouvelle machine ! On trinquera à ma première lessive chez vous ! »

Zoé rit de bon cœur.

« Qu’est-ce que tu fais cet après-midi ?

− Mes ongles. Mais avant toute chose, je vais brancher cette foutue télé…

− Bon courage, ma grande ! Tu me raconteras la suite de tes aventures ce soir !

− Ouais comme tu dis ! Je t’attends au tournant, fais-toi belle pour moi, que je ne me saoule pas avec un épouvantail ! »

*

« Vraiment tu m’auras tout fait ! TOUT ! Je savais que tu planifiais un coup foireux, mais je l’attendais pas maintenant ! Et surtout, je m’attendais pas à ce que tu m’entraînes avec toi ! Sérieusement ! Si j’étais équipée pour, tu me les briserais menues ! »

Ulrike arpentait la pièce de long en large du haut de ses talons aiguilles, les traits tirés et les joues rouges de colère. De toute évidence, les effets relaxants de ses infusions de mélisse s’étaient dissipés. Fumasse, elle avait appelé Terwull dans son bureau pour lui passer un savon. Mérité, il devait l’admettre. Tranquillement assis à cheval sur une chaise, les bras croisés sur le dossier en attendant la fin de la tempête, il ne comptait tout de même pas se laisser marcher sur les pieds par cette casse-couilles quand il savait avoir raison.

« Qu’est-ce que j’ai fait au ciel, putain ? T’avais pas le droit d’être là-bas et de donner mon nom ! J’ai eu l’air d’une conne quand j’ai reçu le coup de fil de nos confrères tout à l’heure, au sujet d’un chieur qui furetait dans le cimetière juif  et qui en plus a raconté des bobards ! On va croire que je sais pas vous tenir ! Il y en a qui n’attendent que ça pour me démolir ! Figure-toi que même si j’ai le bras long, que même si je suis efficace et reconnue pour mes talents, on sait aussi en haut lieu que je suis une véritable chieuse… parce que je me suis toujours battue pour les gars et toi, je vous ai soutenus ! Certains guettent la faute de ma part et se feraient un plaisir de me faire sauter rien que parce que je ne les laisse pas buller tranquillement dans leur bureau !… J’ai des relations, Georg, mais je ne suis pas Wonderwoman. Si tu cites mon nom encore une fois pour de mauvaises raisons, je ne pourrai plus rien pour toi. »

Elle passa nerveusement la main dans ses cheveux et s’arrêta un instant à la fenêtre.

SWCH3002« Je sais que cette enquête sur les putes et le gamin saignés te tient à cœur, poursuivit-elle, quelque peu radoucie. Mais ressaisis-toi, et arrête de tout ramener à ça, bordel ! Währing, c’est avant tout un acte de vandalisme et probablement d’antisémitisme… Très gore, je te l’accorde ! Mais il y a une différence entre ça et nos macchabés !

− Le loup était recouvert de sang, exactement comme nos macchabés, et ça, je ne l’ai pas inventé. Je l’ai vu. Et il n’a très certainement pas pu escalader cette stèle tout seul. Ce qui nous ramène à l’intervention humaine et peut-être bien au trafic.

− Tu nous emmerdes avec tes loups ! En plus, ça fait beaucoup de ‘peut-être’ ! Attends au moins que Wagner arrive lundi avant de mettre notre crédibilité en jeu…

− Je ne suis pas sûr qu’on puisse se permettre d’attendre, figure-toi. »

Elle lui jeta un regard meurtrier à travers sa monture bicolore très tendance. Georg crut, lorsqu’elle marcha sur lui, qu’elle allait lui filer un aller-retour pour se défouler. Au lieu de cela, elle pointa sur lui un doigt accusateur parfaitement manucuré, et commença d’un ton froid :

« Écoute-moi bien, je sais que tu es très bon. Tu es même doué, je suis la première à l’admettre… Mais pour le moment…

− Je suis désolé pour ta réputation, Ulrike, mais notre job ne tourne pas autour… Comme je l’ai dit à l’autre petit con à Währing, je suis persuadé qu’ils ne seront pas foutus de trouver comment cette bête s’est vidée de son sang, et qu’on va trouver un autre cadavre d’ici peu. Dans le même état que les autres. Et pas un loup, cette fois-ci…

− Toujours tes foutus instincts de flic à l’ancienne ! Tu n’es plus au temps de ton papi et des films noirs avec Bogart, Terwull ! On a besoin de concret, pas de pressentiment. »

D’habitude, l’allusion à son grand-père policier eût mis Terwull hors de lui. Pourtant, il sentit un sourire poindre sur son visage, ce qui exaspéra un peu plus la patronne. Elle gagna son siège et s’y laissa tomber. Georg s’attendit à ce qu’elle sortît de nouveau son thermos rempli de tisane, mais elle n’en fit rien. Retirant un fil sur la manche de sa veste bleu marine, elle cracha entre ses dents :

« Soit tu effaces ce sourire idiot de son visage, soit tu me dis tout de suite ce pour quoi j’ai menti au téléphone tout à l’heure…

− Finalement tu leur as dit que tu m’avais envoyé ?

− Effectivement. En m’excusant pour tes mauvaises manières.

− Tu n’étais pas obligée…

− Je sais, mais je suis beaucoup trop gentille. »

Elle se décida enfin à se servir de la tisane. Elle trempa les lèvres dans son mug fumant en fermant les yeux derrière les verres embués de ses lunettes. Terwull tourna sa chaise et s’installa plus confortablement, étirant ses grandes jambes devant lui.

« Ton allusion à mon grand-père Rolf ne pouvait pas mieux tomber… Car je suis venu te parler de lui.

− Ah, il pourrait nous faire profiter de son bon sens depuis l’au-delà ?

− Cela se pourrait en effet. »

Ulrike le fixa d’un air perplexe.

« Tu sais, je commence à penser que quelque chose ne tourne pas rond chez toi.

− Je crois pourtant que ça n’a jamais tourné aussi rond de ma vie. J’ai trouvé ce qui me troublait dans ces meurtres où tout nous ramène aux loups. Ça m’a semblé évident ce matin quand j’ai appris ce qui s’était passé à Währing. Je me suis rappelé un cas évoqué par mon grand-père, une affaire assez étrange qui, si je me souviens bien, a eu lieu dans les années 50. Avec un loup et un homme saignés, eux aussi dans le cimetière de Währing. Il en a vaguement parlé quand j’étais gosse, et il en reparlait peu de temps avant sa mort.

− Tu es sûr qu’il n’était pas devenu un peu gâteux à ce moment ? »

Georg détestait qu’on mît en doute les facultés du vieux Rolf.

« C’était une force de la nature, rétorqua-t-il, il est mort avec toute sa tête. Toute sa vie, il a été lucide quant à ce qui l’entourait. Si tel n’avait pas été le cas, il n’aurait jamais atterri à Mauthausen. »

La commissaire ne trouva rien à redire et continua de siroter sa mélisse. D’un signe de main, elle invita l’inspecteur à poursuivre.

« Une nuit, lui et un de ses collègues ont été appelés à Währing par des Américains en patrouille qui y avaient entendus des cris. Ils y ont trouvé un loup complètement exsangue sur une pierre tombale. Les soldats qui l’accompagnaient on pris peur, parce que, disaient-ils, ils avaient vu quelque chose bouger dans le cimetière. Ça a distrait leur lieutenant, mais mon grand-père, peu de temps avant sa mort, évoquait des yeux dans l’obscurité. Seulement, le temps que tout le monde reprenne ses esprits, un homme, lui aussi saigné à mort, gisait à la place du loup. Le corps complètement rouge de sang, et à l’époque, ils n’ont jamais trouvé comment le type avait saigné autant. Ça intriguait encore le vieux Rolf qui pensait qu’avec les toutes dernières techniques modernes on aurait pu expliquer ce mystère. Tu ne trouves pas la coïncidence troublante ? »

Ulrike fronça les sourcils.

« Sacré conteur, le papi. C’était il y a fort longtemps, quand même…

− Ulrike, quand même… Déjà, le loup à Währing, et les corps couverts de sang, complètement dégorgés. Je suis étonné qu’on n’ait pas encore trouvé de corps dans le cimetière – mais il y aura un mort après le loup, j’en suis sûr. C’était un message, un avertissement peut-être… Le type mort à l’époque était un sale enfoiré, un ancien Nazi, si je me souviens bien. Un détraqué selon mon grand-père. Il ne m’a jamais dit comment tout cela s’était fini.

− Il y a soixante ans, Georg, c’est un Nazi qui a trinqué, dans le terrain vague qu’était le cimetière à l’époque… Maintenant, ce sont des prostituées…

− Des prostituées étrangères plus précisément, des marginaux… Et maintenant, le cimetière juif est visé, Ulrike. Imagine un instant que le mode opératoire soit le même qu’il y a soixante ans. Imagine un instant qu’il y ait un lien. Le même endroit. Les loups. Avoue que ça fait beaucoup de points communs.

− À quoi penses-tu ? Le méchant docteur revenu d’outre-tombe pour se venger ? C’est complètement fou. En plus, si tu cries trop tôt aux crimes de haine, comme tu le sais, on va se retrouver avec les médias sur le dos… Je te l’accorde, les faits sont très, très similaires, mais je ne peux pas te mettre sur le coup uniquement sur la bonne foi de ton grand-père décédé…

− Il m’a transmis ses journaux quand je suis entré dans la police… Je sais qu’il avait pas mal cogité là-dessus par la suite. Le jeune con que j’étais n’a pas pris le temps de lire quoi que ce soit, et quand il est mort, je n’ai plus osé y toucher. Ces carnets m’attendent encore bien sagement dans un carton chez moi. »

La commissaire termina sa tisane et reposa le mug sur son sous-main. Elle resta silencieuse un moment, les coudes posés sur le bord de son bureau et les mains croisées devant le visage. Georg connaissait cet air pensif. Il savait qu’il avait éveillé sa curiosité, et surtout, touché sa corde mégalo et son amour des défis. Elle ne pouvait en toute bonne foi nier les similitudes entre les deux affaires.

« Je vais te renvoyer chez toi, juste pour faire bonne figure parce que je ne voudrais pas que quelqu’un d’autre décide de passer outre mes instructions et s’impose à nos confrères. Tu vas retrouver et lire très attentivement les notes de Papi Terwull ce week-end, et prier pour que ce soit du solide…

− Ah Ulrike tu es une pâte.

− Je t’emmerde, Terwull. À partir de maintenant, tu m’appelles madame la commissaire. Tu m’as faite passer pour une conne qui fourre son nez partout. Maintenant qu’ils croient que je m’intéresse à ce loup mort, je n’ai pas d’autre choix que d’aller au bout de cette affaire. Je te laisse donc une chance. Dans la mesure où, cela va sans dire, ces recherches doivent t’aider dans l’affaire des prostituées dégorgées… Oh putain, ça sonne comme un tabloïd dit comme ça… »

L’inspecteur se leva, à la fois satisfait de sa petite manœuvre, reconnaissant envers la commissaire Huber, et anxieux à l’idée de ne rien trouver de concret dans les notes de son grand-père. Il se pencha vers Ulrike :

« Merci, madame la commissaire. »

Il fit mine de s’en aller.

« Autre chose… l’arrêta-t-elle, du ton assuré qu’elle prenait lorsqu’elle le mettait au défi. Tu es vraiment sûr qu’on va trouver un autre cadavre saigné ?

− Affirmatif, madame. Je suis même étonné qu’on ne l’ait pas encore trouvé.

− Si nous en trouvons effectivement un avant que l’expert ès loups arrive, je t’obtiendrai cette enquête. »

Quand bien même la perspective de travailler sur cette affaire le stimulait déjà, il ne parvint pas à s’en réjouir totalement. Il considéra Ulrike avec curiosité, tentant de déchiffrer cette expression grave qu’il ne lui connaissait pas.

« Quoi encore, Terwull ?

− Te rends-tu compte que nous parions sur la mort de quelqu’un ? C’est tout de même un brin sordide, de la part de gens censés assurer la sécurité de leurs concitoyens. »

Elle alluma sa lampe de bureau pour pallier à la lumière déclinante de l’extérieur et retira ses lunettes, dont elle examina attentivement les verres. Puis elle jeta un regard las à Terwull.

«  Je m’en rends compte. Je pense que toi et moi devrions un jour essayer d’avoir une vie avant de virer encore plus morbide. »

*

« J’ai l’impression d’entrer dans le saint des saints ! souffla Tristana alors qu’après avoir suivi Jean, Clara et Zoé à travers des salles et des couloirs somptueux de l’hôtel, elle se tenait à l’entrée de la suite présidentielle au dernier étage.

− Tu vas voir, cet endroit est top ! assura Clara. Et les deux cousins savent recevoir, on ne peut pas leur enlever ! C’est pas Zoé qui te dira le contraire… »

Zoé sourit, se rappelant la manière dont elle-même avait caressé du regard chaque détail de la décoration lors de sa première venue l’année précédente. Tristana s’accrochait à elle, encore sous le coup de son entrée dans le hall majestueux, dont les marbres et les porphyres reflétaient la lumière d’un lourd lustre doré. À première vue, la troupe hétéroclite qu’ils formaient – entre le manteau violet électrique de Tristana, la veste en treillis de Clara, le blouson rouge de Jean et le col en fausse fourrure noire de Zoé – ne s’accordait pas avec la solennité des lieux et la mise austère du concierge. A ceci près que le quatuor était attendu au dernier étage… dans le penthouse présidentiel. Le comportement de Jean et Clara, qui évoluaient à travers les salons de ce prestigieux établissement comme s’il se fût agi de leur humble demeure, amusait Zoé autant qu’il l’irritait. En particulier lorsque Jean demanda, avec un plaisir évident, au groom de l’ascenseur de les mener « tout en haut ». Dire que pendant des années la jeune fille les avaient entendus, lui et Clara, déblatérer contre les riches qui accumulaient toujours plus quand d’autres trimaient pour rien. Voici qu’à présent ils s’y croyaient ! Quant à elle, elle avait plus été impressionnée par les légendes se rapportant aux lieux et par la beauté de l’endroit, que par la présence de clients fortunés. Comme le lui avaient toujours dit ses parents, faisant pour une fois preuve de bon sens : « Après tout, nous chions tous la même chose. » Aussi la propension de ses compères à vouloir jouer les habitués et de se conduire comme des caricatures de nouveaux riches, comme Jean qui n’avait enfilé que des vêtements de marque, sans accorder de véritable attention à l’assortiment des couleurs, ou comme Clara qui, s’étant paré de ses bijoux les plus clinquants, ressemblait à un sapin de Noël, lui tapait-elle sérieusement sur les nerfs…

Je ne suis vraiment pas très charitable envers eux, songea Zoé avec un brin d’horreur. Pourquoi m’énervent-ils tant? Peut-être parce qu’elle n’avait pas vraiment la tête à festoyer. Ce loup mort à Währing l’obsédait. En rentrant chez elle, elle avait attrapé son carnet de croquis et dessiné fiévreusement, au stylo noir, sa vision de la scène macabre, rehaussant d’encre rouge les détails les plus sanglants… Elle ne s’expliquait pas cette fascination pour les loups et pour tout ce qui touchait à leur réapparition récente en Autriche. D’abord venant d’Italie et de Slovénie jusqu’en Carinthie, puis s’approchant de Vienne… Croiser des loups sur le chemin du travail, comme c’était le cas dans certaines grandes villes roumaines… Elle eût adoré autant que redouté une telle situation ici…

Mais alors qu’elle et sa troupe attendaient à la porte, ses pensées vagabondant quelque part dans une forêt de l’Est avec les loups avaient fait place à l’appréhension habituelle qui la saisissait comme avant toute soirée où elle se rendait : passerait-elle un bon moment ? ne donnerait-elle pas l’image d’une niaise ou bien d’une intello complètement rasoir ? ferait-elle fuir tous ceux qui viendraient à sa rencontre ? ne paraissait-elle pas insipide en comparaison de joyeux drilles et de canons comme Jean et Clara ? Il fallait se rendre à l’évidence : elle ne payait pas de mine à côté de ce grand brun au regard rieur et de cette belle rousse qui associait minois de poupée aux grands yeux bleus à un corps de top model… Les considérations de cet ordre se frayaient insidieusement un chemin dans son esprit lorsque Jan leur ouvrit.

« Hé vous tous ! les salua-t-il. Les filles, vous êtes belles comme des astres ! Jean, je ne te complimente pas de la même façon, mais dis-toi que le cœur y est ! Je suis content que tu aies pu venir, Tina ! ajouta-t-il à l’adresse de Tristana lorsqu’elle passa le seuil.

− Et moi donc ! Je suis contente d’avoir été invitée… »

Elle l’attrapa par l’épaule et l’embrassa sur la joue.

« Tu es un amour… Mais je suis un peu intimidée et je ne sais plus où donner de la tête ! Tout est tellement beau ici !

− Mets-toi à l’aise, décontracte-toi et tout ira bien ! Commence par retirer ce magnifique manteau et par venir boire un coup ! »

Tristana plaqua la main sur sa bouche pour cacher qu’elle béait d’admiration. Alliant ancien et moderne, le salon était décoré avec goût, dans des tons clairs blanc et crème, rehaussés par des touches de rouge sur les rideaux, les coussins, ou encore la luxueuse toile tendue sur les fauteuils. Une immense baie vitrée entrouverte donnait sur la terrasse. Zoé se prit elle aussi à regarder autour d’elle.

« Jan, je crois que je ne m’y ferai jamais… lâcha-t-elle.

− Il faudra bien ! Aller, viens, que je vous présente tous aux invités… »

En bon maître de cérémonie, tout de noir vêtu et époustouflant dans sa chemise à col mao, il procéda aux présentations. Des convives, Zoé retint principalement les cousins de Jan et Lukas, une jolie blondinette athlétique nommée Vesta et son frère Matthias, qu’elle avait aperçus l’année d’avant, Rob, le fils de l’assistant personnel de Markus, et quelques membres de la troupe de théâtre de Lukas : Peter, le metteur en scène qui la fixa avec insistance, Ina, une plantureuse et belle jeune femme au regard de braise, et Rolland, une sorte de Lukas au rabais qui jeta instantanément son dévolu sur Tristana.

« Qu’est-ce que je vous offre ? s’enquit Jan.

− Ton cousin n’est pas encore là ? susurra Clara.

− Je ne sais pas ce qu’il fout, il traîne quelque part ici, mais c’est tellement grand… La dernière fois que je l’ai vu il tournait de long en large dans le bureau et attendait un coup de fil de son agent… Bon, je vous sers quoi ? Jean, une vodka-Redbull à nos risques et périls ? »

Zoé se dévoua pour la corvée manteaux. Les bras chargés des atours de Jean, Clara et Tristana, elle traversa les différentes pièces de la suite, craignant à chacun de ses pas de renverser ou de briser quelque chose qu’elle eût emporté dans son élan. Elle gagna enfin la chambre. Elle en ouvrit difficilement les portes coulissantes pour la trouver complètement éteinte. Elle ne songea même pas à allumer, et se contenta de jeter les manteaux sur le lit déjà envahi, comme elle pouvait le distinguer à la lumière venant de l’extérieur. Elle en profita pour retirer sa très seyante veste en « peau de toutou », comme l’appelait gentiment ce cher Jean, et lui réserva le même sort qu’aux vêtements de ses amis. Elle remettait de l’ordre dans les plis de sa robe, quand une voix familière, proche mais relativement étouffée, lui parvint. Elle remarqua alors, à travers la porte fenêtre, une silhouette se tenant sur la terrasse. Elle reconnut immédiatement cette manière de se tenir, ces mouvements fluides, ce port altier et ce profil très légèrement busqué. Lukas, le roi de la soirée. Zoé devina qu’il parlait dans son portable.

« Bien sûr que non… Non… Non ! »

Toujours cette parodie d’autorité dans la voix. Il monta d’un ton.

« Laisse mon père en dehors de tout ça, s’il te plait !… Je suis un grand garçon !  »

Mieux valait que Zoé retournât en vitesse au salon, avant que cette conversation ne stimulât par trop sa curiosité. L’ambiance promettait et la musique résonnait déjà à travers toute la suite. La jeune fille se dirigea vers la porte, mais sursauta en se trouvant nez à nez avec une ombre… grande et visiblement féminine.

« Putain… souffla-t-elle. Tina, tu m’as fait peur !

− Pourquoi tu chuchotes ? Viens deux minutes, je voudrais qu’on prenne des photos de nous avant que le trop-plein d’alcool ne nous empêche un contrôle parfait de notre image ! »

Zoé jeta un coup d’œil anxieux en direction de la terrasse. Lukas avait disparu. Dans la semi-pénombre, Tristana contourna le lit pour se diriger vers la pièce du fond, plongée dans les ténèbres.

« Si j’en crois ce que m’a dit Jan, c’est ici… »

Zoé sut dès lors ce qu’elle cherchait et la suivit. Il leur fallut tâtonner pour trouver l’interrupteur. Quand les appliques s’allumèrent, Tristana poussa un cri de triomphe à la vue des marbres et chromes rutilants de cette somptueuse salle de bain et surtout, de sa baignoire scandaleusement grande. Elle y entra.

« Aller, viens ! Je veux la preuve sur mon mur Facebook que je sors un peu, que j’ai au moins une amie et que nous avons eu accès à la baignoire du penthouse présidentiel ! Que mes cousines arrêtent de me surnommer la ‘nonne’ ! »

Zoé rejoignit Tristana et s’assit entre ses longues jambes. L’Autrichienne sortit de son sac à main un minuscule appareil photo fuchsia et, tendant le bras devant elle, mitrailla l’étrange paire qu’elles formaient. Tandis qu’elle tentait plusieurs angles et que Zoé se serrait un peu plus contre elle pour entrer dans le cadre, elle parut se rappeler quelque chose :

« Au fait, je ne t’ai pas dit ? Mon père est rentré tôt aujourd’hui, j’ai pu le voir avant de partir… Sa patronne l’a renvoyé à la maison. Mais ce n’est pas tout… Il m’a dit qu’il allait s’occuper du loup de Währing…

− Sérieux ?

− Avant que je parte, il sortait un vieux carton de son placard, encore plein de paperasse. Les archives de son grand-père, m’a-t-il dit, tout fier. Oui, mon arrière-grand-père était dans la police… Soi-disant que ça va l’aider à résoudre le mystère des prostituées mortes… Moi, tout ce que je vois, c’est que le salon ne sera pas rangé de sitôt… »

Intéressant… quand bien même Zoé ne savait pas grand chose sur cette affaire.

« Vous voulez de l’aide ? »

Les deux jeunes filles sursautèrent et se tournèrent comme un seul homme vers l’entrée de la pièce. Appuyé contre l’encadrement de la porte et bras croisés devant lui, Lukas les considérait à travers les verres noirs de ses lunettes. Ses cheveux se dressaient en épis dorés, certainement à grand renfort de gel, et dégageaient son front haut. Il portait Converse, jean, et un pull gris léger, contrairement à la plupart de ses invités masculins venus dans d’élégantes chemises qui se chiffonneraient au fur et à mesure que leur alcoolémie augmenterait.

« Putain ! Qu’est-ce que tu fais avec ces lunettes ? Ce sont les marbres qui t’éblouissent ou bien tu comptes te rendre incognito à ta propre soirée ? » s’enquit Zoé, rendue plus audacieuse par la présence de Tristana et bien décidée à attaquer la première.

Au lieu de répliquer par l’une de ces pointes acerbes dont il avait le secret, Lukas jeta la tête en arrière pour rire. Elle ne l’avait encore jamais vu dans cette disposition d’esprit. Cela l’agaça au plus haut point. Il s’avança vers elles.

« Heureux de voir que tu t’es remise de ta baignade de l’an dernier…

− Je t’emm… commença Zoé, furieuse qu’on lui rappelât sa chute de l’an dernier alors qu’elle tentait de repêcher Jean qui, rond comme une queue de pelle, avait fait le pari de se baigner tout habillé.

− Sympa les cheveux, Tristana… Alors, tu veux que je les prenne, ces photos ?

− Me… Merci… » balbutia Tristana, tendant son petit Nikon à Lukas.

Ils s’étaient déjà rencontrés plusieurs fois durant des soirées ou des sorties, mais parlaient rarement ensemble. Lukas n’intimidait pas outre mesure la jeune fille. Cependant, Zoé crut deviner que Tristana craignait d’avoir l’air idiote en sa présence, à s’extasier comme une enfant d’un luxe dans lequel il baignait depuis sa naissance. Il les photographia plusieurs fois, avant que Tristana ne lui proposât :

« Et si tu te joignais à nous ?

− Quoi ? tiqua-t-il, se raidissant, comme apeuré.

− Oui, te joindrais-tu à nous dans cette baignoire pour une ou deux photos ? Il va sans dire que nous ne sommes pas assez intimes pour prendre un bain ensemble… Ne t’en fais pas, insista-t-elle. Je ne vendrai les clichés que lorsque tu seras devenu une star du grand écran. »

Il pouffa brièvement, avant d’enjamber le rebord de la baignoire. Merde, jura intérieurement Zoé quand les effluves de son parfum, très certainement une essence de prix, lui chatouillèrent les narines. Elle se mordit pourtant la lèvre inférieure pour ne pas rire à la vue des contorsions de ces deux grands spécimens qui, comparés à elle, faisaient figure de géants, pour permettre à Lukas de s’installer auprès d’elles. Ils se retrouvèrent finalement assis dans le sens de la largeur. Tristana tendit les bras aussi loin qu’elle le pouvait devant elle, très concentrée sur l’objectif de son appareil. Elle soupira bruyamment en constatant que les clichés ne donnaient pas grand-chose. Lukas se soumettait de bonne grâce à cette séance de poses improvisée – très certainement dans son élément, se dit Zoé. Il confirma ces soupçons :

« Attends, j’ai une idée… On peut essayer autrement, Tristana… Tu me le passes ?… Zoé, tu peux t’approcher du bord, qu’on te voie mieux ? »

Surprise qu’il s’adressât nommément à elle, la jeune fille allait s’exécuter lorsque Jan, accompagné du très blond Rob, fit irruption dans la pièce. Il se figea devant le spectacle incongru que lui offraient son cousin arborant lunettes de soleil, les jambes repliés dans une baignoire avec deux filles, dont une qui ne pouvait souffrir sa simple présence.

« Rob, je ne sais pas ce que tu as mis dans mon verre, mais c’est foutrement puissant… On te cherchait Lukas… On se demandait ce que tu faisais, les invités t’attendent… Mais si bien entouré, je comprends que tu tardes un peu… »

Lukas ouvrit la bouche pour répondre, mais Tristana ne lui en laissa pas le temps :

« Tu tombes très bien ! Tu vas nous photographier tous les trois dans cette foutue baignoire… » décida-t-elle.

Jan se saisit de son appareil avec un soupir, mais se prêta au jeu.

« Souriez… Voilà, vous êtes parfaits… »

Zoé savait qu’elle avait l’air stupide, mais elle se sentit rassurée quand la séance de poses toucha à sa fin. Elle fit mine de se lever, quand Jan changea soudain d’avis.

« Attendez, j’ai une meilleure idée… Lukas, tu vas te mettre entre les deux filles, après tout c’est toi le roi au harem, ce soir… »

Zoé lança un regard aussi noir que ses yeux sombres le lui permettaient à son très cher ami qui lui adressa un clin d’œil. Bien sagement, quoiqu’au prix de quelques acrobaties, Tristana et Lukas se mirent debout et intervertirent leurs places. Lorsque Jan les prévint que le petit oiseau allait sortir, Lukas entoura des bras les épaules de ses deux compagnes et les attira à lui, non sans quelque brusquerie, gratifiant son cousin de son habituel sourire d’acteur. Zoé ne tenta même pas de cacher son soulagement lorsqu’il la lâcha. Elle s’écarta vivement de lui.

«  Je ne veux pas être lésé dans cette affaire ! déclara Jan en abandonnant l’appareil à Rob, resté en retrait et silencieux. Moi aussi, je veux mon moment de gloire avec deux jolies filles et mon estimé cousin dans une baignoire ! Rob, tu te joindras à nous après ?

− C’est bon, t’en fais pas pour moi.

− Je crois qu’on va arrêter là, trancha soudain Lukas d’une voix sans timbre.

− Oh non, Lukas ! Tu déconnes !

− Tu as raison, Jan, les invités attendent. »

Jan leva les yeux au ciel :

« Très bien, comme tu veux ! »

En bon gentleman, il s’avança vers le trio compressé comme un César et tendit la main à Zoé pour la hisser hors de la baignoire, tandis que Lukas et Tristana tentaient tant bien que mal de déployer leurs membres. Rob accourut pour rendre son appareil à la belle blonde. Elle parcourut les clichés et, sans attendre, elle se tourna vers Jan. Elle l’embrassa sur les deux joues.

« Merci, ces photos sont formidables ! Ça mérite un verre ! s’exclama-t-elle en s’éloignant en direction du salon d’où parvenait un rif de guitare endiablé – Zoé l’identifia comme un morceau des Scorpions.

− Tu me les enverras ! lui lança Jan. Il me les faut pour mes archives… ajouta-t-il en coulant un regard éloquent en direction de Zoé. Je suis désolé, mais te voir sourire dans la même baignoire que Lukas ça n’a pas de prix… »

La jeune fille préféra ne pas relever. Elle se contenta de presser le pas pour lui échapper. C’était sans compter sur le fait que Jan la connaissait bien. Il la rattrapa d’une simple foulée de ses longues jambes et se pencha vers elle pour la sermonner :

« Je sais que tu es en colère, mais ne m’en veux pas à moi. Je te promets que je ne te forcerai jamais à faire ami-amie avec Lukas, mais tu ne vas pas mourir de t’être trouvée dans cette baignoire avec lui… Quoique, je te l’accorde, ça sonne bizarre dit comme ça. »

Zoé ne prit même pas la peine de sortir de son mutisme. Jan haussa les épaules et jeta un coup d’œil derrière lui, vers Lukas. Il le suivait lentement, visiblement très concentré sur ce que Rob lui chuchotait à l’oreille.

« Bon, tu te dépêches, tes invités t’attendent… le pressa-t-il.

− J’arrive ! » aboya l’acteur.

Zoé s’immobilisa quand elle sentit Jan se crisper auprès d’elle, fait très rare. Elle se radoucit et lui effleura affectueusement l’épaule.

« Laisse tomber, pour une fois, je crois que je suis d’accord avec toi ! éructa sourdement le jeune homme. Viens, on va prendre l’air cinq minutes … »

Ils sortirent sur la terrasse par le bureau et profitèrent de l’air frais, accoudés à la rambarde. La vue sur les toits de Vienne et la cathédrale Saint-Etienne éclairée apaisa quelque peu Zoé. Elle scruta le visage fermé de Jan.

« Je suis désolée, s’excusa-t-elle. Je ne veux pas créer de tensions entre vous. J’espère que je ne gâche pas ta soirée.

− C’est la sienne. Et il est assez grand pour se la gâcher tout seul. »

Elle n’osa pas insister. Quand enfin une clameur monta au milieu des convives, elle sut que Lukas s’était enfin montré. Elle jeta un coup d’œil dans le salon à travers la baie vitrée. Il avait retiré ses lunettes de soleil et souriait à tout le monde, comme si de rien n’était. Elle n’était pas sûre de pouvoir lui pardonner sa conduite et son arrogance, mais passer une soirée de merde eut été lui faire trop d’honneur.

« Alors, Jan, on va se le boire, ce verre ?

− Ouais… Et accroche-toi ma belle, tu vas danser jusqu’au bout de la nuit. »


Et voilà! 🙂 J’ai décidé de vous faire cadeau de deux chapitres supplémentaires à la veille du week-end (avec en prime un portrait dessiné de l’insupportable mais néanmoins beau Lukas! 😉 ), avant de reprendre en début de semaine prochaine! Cela vous fera une agréable distraction en fin d’après-midi avec un bon thé – chaud ou glacé, selon vos goût! 🙂 Si vous prenez l’histoire en cours de route, je vous invite à jeter un œil à son résumé, ainsi qu’à sa table des matières. Et surtout, ne commencez pas par le Chapitre I, mais par le prélude! C’est très important! 🙂

Sur ce, je vous souhaite une bonne lecture, et n’hésitez pas, si vous les aimez, à partager ces écrits autour de vous! 🙂 Bon après-midi!

Protection cléoProtégé par Cléo

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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