Histoires pour enfants sages – Les Contes de ma Mère l’Oye (Charles Perrault)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

81b9EYjw7yLJe reviens cette semaine avec une nouvelle chronique livre… Oui, encore une! Où diable sont passées les chroniques film! 😉 Sans doute certains d’entre vous se rappellent encore la semaine thématique que j’avais consacrée aux contes ce printemps… J’évoquais surtout les contes de Grimm, ainsi que la possibilité de parfaire ma connaissance de ceux des autres – Perrault et Andersen, notamment. 🙂

Eh bien c’est chose faite avec les Contes de ma mère l’Oye, signés Charles Perrault (1628-1703) qui m’ont accompagnée jeudi et vendredi dans le train alors que je venais de terminer Le Maître du Haut Château. Publiés sous forme de recueil en 1697, ces contes sont sans doute les écrits les plus connus de Perrault, devenus des classiques de la littérature enfantine, voire de la littérature tout court. On y retrouve huit contes en prose: La Belle au Bois dormant, Le Petit Chaperon rouge, La Barbe bleue, Le Maître Chat ou le Chat Botté, Les Fées, Cendrillon ou la Petite Pantoufle de Verre, Riquet à la Houpe, Le Petit Poucet et trois contes en vers: Griselidis, Peau d’Âne, Les Souhaits ridicules.

Je vais donc vous les présenter, avant d’aborder brièvement leur histoire et leur analyse. C’est parti pour un voyage au pays des fées…

  • Présentation des contes

La Belle au Bois Dormant nous narre l’histoire d’une jeune princesse maudite par une fée ombrageuse, condamnée à dormir cent ans après s’être piqué la main à un fuseau. Réveillée par le baiser d’un prince après un siècle de sommeil, elle a ensuite maille à partir avec la mère de celui-ci, une ogresse cruelle qui souhaite dévorer leurs enfants.

Le Petit Chaperon rouge ne vous est pas inconnu non-plus: une fillette, se rendant chez sa mère-grand malade, rencontre un loup et répond très innocemment à ses questions, le mettant sur la voie de la demeure de sa mamie.

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Illustration de Gustave Doré pour Le Chat Botté en 1867 – Source: Wikipedia

La Barbe Bleue est l’histoire d’une jeune femme mariée à un riche roturier au visage mangé par une barbe bleue, laid et brutal. Tout se passe pourtant bien entre eux jusqu’à ce que celle-ci lui désobéisse en se rendant dans le cabinet de son époux durant un déplacement de celui-ci, pour y découvrir les cadavre de ses précédentes femmes.

Le Maître Chat ou le Chat botté raconte comment un chat hérité par le fils d’un meunier, va par la ruse mener son maître à une ascension sociale fulgurante.

Dans Les Fées, une riche veuve mère de deux fille voit sa cadette cracher des perles et des pierres précieuses dès qu’elle parle, récompense pour avoir donné à boire à une pauvre femme s’étant révélé être une fée.

Riquet à la Houppe est un prince agréable, galant et plein d’esprit dont le seul véritable défaut est sa laideur, qui tombe amoureux d’une très belle princesse d’un royaume voisin, malheureusement extrêmement sotte. Or  Riquet a reçu le pouvoir de donner de l’esprit à l’élue de son cœur…

Quant au Petit Poucet, dernier né des sept fils d’un pauvre bûcheron, il est traité comme le souffre-douleur de sa fratrie. Or, quand ses parents vont décider de se débarrasser dans la forêt de lui et ses frères car ils ne peuvent les nourrir, ce petit bout d’homme va tout mettre en œuvre pour les sauver des dangers de la forêts et de l’appétit d’un ogre.

Dans Griselidis, un prince qui avait résolu de ne jamais se marier tombe amoureux d’une jeune bergère qu’il épouse. Or il n’a de cesse de torturer celle-ci pour s’assurer de son amour, allant jusqu’à lui faire croire que leur fille unique est morte quelques jours après sa naissance alors que celle-ci vit en bonne santé dans un couvent.

Peau d’Âne, c’est l’identité sous laquelle se cache une magnifique princesse déguisée en souillon, enveloppée dans la peau d’un âne. Sur les conseille de sa marraine la fée, celle-ci se cache dans une métairie lointaine pour fuir les ardeur du roi son père qui souhaite l’épouser en secondes noces. Mais alors qu’elle se pare en cachette de ses atours de princesse, le prince des lieux la surprend et tombe follement amoureux d’elle.

Enfin, Les Souhaits ridicules est l’histoire d’un pauvre bûcheron qui en allant travailler se lamente sur son sort. Le dieu Jupiter lui apparaît et lui propose de lui exaucer trois vœux. Le bûcheron, impressionné, décide de rentrer chez lui et d’en parler avec son épouse. Ils décident d’y réfléchir pour ne pas souhaiter n’importe quoi… mais les choses ne vont pas aller comme prévu!

  • La petite histoire

Charles Perrault (1628-1703) publie son recueil de contes en 1697. La paternité de cette œuvre a été un moment sujette à controverse: le troisième fils de Perrault, Pierre, les aurait consignées dans un carnet avant que son père les ré-écrive, d’autant plus que l’auteur a signé parfois les dédicaces sous le nom de sa progéniture. Or le destin de ce garçon, peu enclin aux études, qui s’engage comme soldat, a clos le débat.

Ces récits s’inscrivent dans un contexte où les contes sont très en vogue dans les milieux aristocratiques et bourgeois… mais pour les adultes. Les contes de fées circulent pourtant auprès des enfants, par le biais des nourrisses et des bonnes venues des campagnes pour se trouver une place en ville, mais aucune œuvre littéraire ne leur est destinée. Perrault s’attèle donc à la ré-écriture de ces contes, puisant dans le fond populaire et dans le recueil d’histoires de Giambattista Basile rédigé au XVIe siècle en les édulcorant (par exemple, dans l’histoire qui inspira La Belle au Bois dormant, celle-ci est violée dans son sommeil par le prince et est réveillée lorsque l’enfant né de ce viol lui tête le doigt). Il leur donne pour titre Contes de ma mère l’Oye pour leur donner une couleur authentique et populaire, comme si une campagnarde les racontait. C’est dans les éditions suivantes que leurs sont ajoutés les trois contes en vers, écrits antérieurement.

Au niveau du style, on est dans le charmant parler « Grand Siècle », plein de circonvolutions et de candeur. Pourtant, le monde que décrit Perrault est bien cruel…

  • Dans la violence des rapports humains
Illustration du Petit Poucet par Gustave Doré en 1867 – Source: Wikipedia

On découvre en effet des récits très marqués par leur époque, qu’il s’agisse de l’environnement, des mœurs ou des valeurs.  Ils semblent se dérouler à l’époque contemporaine de leur rédaction, ce qui leur confère un certain réalisme avec des incursion dans le merveilleux quand le lecteur rencontre fées et ogres Se terminant chacun par une « moralité », ils ont une dimension éducative, exhortant les enfants à être obéissants et raisonnables, et plus particulièrement les jeunes filles à faire montre de vertu, de se soumettre à leurs époux, de supporter avec patience les éclats de ceux-ci car d’après lui, il n’est aucun travers dont les qualités d’une « honnête femme » ne sauraient venir à bout. La femme idéale doit donc être douce, patiente, bonne chrétienne et « sans volonté », comme le dit le prince de Griselidis qui refuse d’abord le mariage car il voit les femmes comme des êtres futiles, ne cherchant qu’à plaire et à soumettre leurs époux à leurs caprices. D’ailleurs, on ne manquera d’observer que le Petit Chaperon rouge est une véritable écervelée et méritait bien de se faire dévorer, tandis que le genre de femme qui parviennent à maitriser leurs époux sont mauvaises, à l’instar de la belle-mère de Cendrillon…

Il est vrai que je mets un point d’honneur à replacer les livres que je lis, en particulier les récits anciens, dans leur contexte et à prendre en compte les valeurs sociales et morales d’une certaine époque. À la fin du XVIIe siècle, on ne peut pas dire que l’ami Perrault soit très féministe, et pour une lectrice du XXIe certains conseils de morale sont tout simplement scandaleux… Que valent les « qualités d’une honnête femme » (belle par dessus le marché, sinon ça ne compte pas!) et toutes ces vertus si son époux lui, pardonnez-moi l’expression, en met sur la gueule? Car les contes de Perrault comptent quelques maris abusifs: Barbe Bleue qui tue ses femmes si celles-ci passent la porte de son cabinet, et est assez proche d’un tueur en série quand j’y pense, tandis que le prince de Griselidis manipule et tourmente savamment son épouse si douce qui s’en remet totalement à lui, pour s’assurer de son amour car il n’arrive pas à croire que tant de bonté puisse se trouver dans une femme!… Ces cruautés sont fort heureusement contrebalancées par Perrault lui-même, qui s’il exhorte les épouses à l’obéissance condamne les penchants meurtriers de Barbe Bleu – celui-ci meurt, tué par ses beaux-frères venus au secours de leur sœur – et estime que la jeune femme a fait son devoir en découvrant les corps des défuntes épouses de son mari. Quant au prince de Griseldis, celui-ci fera finalement amende honorable après avoir causé mille tourments à sa bergère devenue reine, après lui avoir fait croire à la mort de leur fille et à une répudiation, il fera en sorte de la faire revenir à la Cour et de la récompenser pour la patience dont elle a fait preuve toutes ces années, lors d’un second couronnement, et du mariage de leur fille. C’est quand même sacrément tordu! 🙂

Les rapports familiaux sont également houleux, et il existe très peu de solidarité entre enfants et parents, entre enfants et beau-parents et également entre frères et sœurs: la belle-mère de Cendrillon traite la jeune fille en servante et l’oblige à dormir dans un grenier tandis que son père, inexistant, ne défend pas sa progéniture. Dans Les Fées, l’héroïne est elle aussi traitée comme une domestique, ce qu’elle supporte avec patience, tandis que sa mère lui préfère sa sœur plus semblable à elle en termes de bassesse et de méchanceté. La mère de Riquet à la Houpe pleure du fait que son enfant est laid et souhaite que certaines qualités le compensent. Le Petit Poucet est le souffre-douleur de sa fratrie, et ses parents sont prêts à tous les abandonner pour cause de pauvreté. Quant à Peau d’Âne, elle doit fuir les assiduités d’un géniteur visiblement pas bien dans sa tête, et se cacher sous la peau d’un animal mort qui symbolise la souillure qu’elle ressent. C’est un véritable ressort narratif qui donne aux jeunes héros de contes l’occasion de prouver leurs grandes qualité – patience, vertu, altruisme. Cendrillon pardonne, le Petit Poucet sauve la vie de ces frères qui le martyrisent et sauve de la ruine des parents prêts à l’abandonner.

  • Obéissance?
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Illustration de 1867 de Gustave Doré pour Riquet à la Houpe – Source: Wikipedia

En ce sens ils correspondent aux valeurs chrétiennes imprégnant la société française d’alors, et ces contes sont donc un moyen d’édifier les enfants pour en faire des adultes de leur temps, apte à s’adapter au monde, à appréhender les relations humaines et les normes sociales en général. Cette portée initiatique se retrouve aussi dans le parcours des héroïnes, qui représentent en accéléré la vie d’une femme: la Belle au Bois Dormant saigne en se piquant la main – métaphore du sang menstruel – et restant en stase le temps de mûrir (elle a de la chance de ne pas être carrément blette au bout de cent ans!), d’acquérir sa maturité sexuelle avant le mariage, ou comme Peau d’Âne, elles s’enfuient pour ne pas être souillées et le temps d’apprendre à distinguer différentes sortes d’amour avant d’être apte à se marier avec quelqu’un de plus convenable que son père (là pour le coup, je suis d’accord avec le conte!). Pour Riquet à la Houppe, je dirais qu’il en est peut-être de même pour la belle princesse sotte, qui aura eu besoin de prendre du plomb dans la tête pour faire ses propres choix.

En revanche, s’il est souvent question d’obéissance de la part des enfants et des futures épouses, tout n’est pas bête soumission. Les contes peuvent être interprétés de différentes façons, ce dont Perrault avait fort probablement conscience car certains de ses  récits n’ont ainsi pas q’une seule, mais deux morales qu’il laisse à la sagacité du lecteur. En effet, si Perrault soulève la question de l’obéissance à l’époux dans La Barbe Bleue, il loue également le fait que la jeune épousée ait fait son devoir en révélant les actions meurtrières de son époux. Quant à Peau d’Âne, elle s’est sauvée d’une passion déraisonnable en se sauvant de chez son père. Même si je trouve les héroïnes de Perrault ridiculement patientes, je suis quand même soulagée de constater que même si elles vont bien au-delà des miennes, l’auteur a également ses limites en la matière! Ouf! De même c’est en ne se laissant pas avoir par ses parents que le Petit Poucet va sauver de la fin et de la mort ses frères, et ses parents de la ruine. Il a appris à se débrouiller seul et à suivre sa voie lorsqu’il sentait que c’était son devoir.

La preuve qu’ils ont bien fait est que, dans le schéma de ces contes somme toute très moralisateurs, ils sont aidés par des puissances positives, une bonne magie qui leur permet de mener leurs missions à bien. Ainsi, de bonnes fées interviennent auprès de Peau d’Âne pour lui permettre de fuir, auprès de Cendrillon pour que celle-ci aille au bal, auprès de la Belle au Bois dormant car celle-ci ne doit pas mourir et auprès de ce pauvre Riquet qui malgré sa laideur ne doit pas rester au ban du monde, en lui accordant un caractère et des manières agréables. La magie intervient également à travers des objets comme les bottes de sept lieux qui permettent au Petit Poucet de ruser, la baguette de la marraine de Peau d’Âne de se parer comme une princesse dans l’intimité, ce qui la fera remarquer par le prince. Petit Poucet, épouse de Barbe Bleue, Cendrillon, Griselidis ou encore la fille de la veuve dans Les Fées, leurs actions sont récompensées – bon mariage, bien-être matériel, bonheur. Et ça, mine de rien, se dire que la bonté, le courage, les efforts et les bonnes actions sont récompensées, ça fait parfois du bien! Donc, obéissance, oui, mais pas si celle-ci mène à commettre de mauvaises actions…

Seul Le Chat Botté me laisse dans le doute, car le fils du meunier qui devient très riche et s’établit avec une princesse n’a pas fait d’effort par lui-même mais juste en se prêtant aux ruses du chat. Ainsi, la moralité n’est pas très évidente dans ce cas-là! Je me demande donc ce que Perrault a voulu faire dire au matou filou!

  • Conclusion
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Illustration pour La Barbe Bleue de Gustave Doré en 1867 – Source: Wikipedia

Les Contes de ma mère l’Oye ont connu un véritable engouement dès leur publication, avant d’être délaissés au XVIIIe siècle, la philosophie des Lumières considérant Perrault comme un chantre des croyances superstitieuses abêtissant le peuple. Il a fallu attendre la seconde moitié du XIXe pour qu’ils reviennent en grâce avec de magnifiques éditions illustrées (par Gustave Doré, notamment), et de nombreuses déclinaisons de livres de contes pour enfants. Depuis, le succès ne s’est pas démenti, avec des adaptations au théâtre, à l’opéra et au ballet, ainsi qu’au cinéma, et ce dès l’invention du film muet (dans le CD bonus de mon DVD de Peau d’Âne de Jacques Demy, il y a un très vieux film muet narrant les aventures de la princesse, kitsch à souhait!), jusqu’aux Disney qui ont bercé notre enfances et aux films d’animation un peu plus impertinents comme Shrek.

Si ces histoires sont ravissantes, et quand bien même elles peuvent irriter les lecteurs du XXIe siècle que nous sommes avec leur dimension hautement moralisante, il n’en reste pas moins qu’elles sont un excellent moyen de saisir les mentalités de leur époque. Elles restent également intemporelles, du fait de leur succès, mais aussi du fait que, même si les valeurs du XVIIe siècle ne sont pas les nôtres, l’intention reste d’actualité car nous souhaitons encore faire de nous-mêmes et de nos enfants de meilleures personnes, capables d’accomplir quelque chose de positif et de se débrouiller face à l’adversité. Et parce qu’en fin de compte, cela nous fait encore beaucoup de bien de croire que la bonté, la gentillesse et les efforts sont récompensés.

Sur ce, je vous souhaite une bonne (re)découverte de ces contes, ainsi qu’une bonne lecture si le cœur vous en dit! 🙂 Je vous dis à bientôt pour de nouvelles chroniques (et sait-on jamais, une chronique film, ce serait pas mal!).

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Les contes de ma mère l’Oye
Auteur: Charles Perrault
Éditions: J’ai Lu – Librio
Collection: Librio Littérature
126 p.
Parution: Juin 2014
Prix: 2,00 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

3 réflexions au sujet de « Histoires pour enfants sages – Les Contes de ma Mère l’Oye (Charles Perrault) »

  1. Chouette chronique Blanche… Moi toujours imprégnée par barbe bleue… Et j’utilise souvent le célèbre« Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? ». Il me semble l’avoir dit à quelqu’un aujourd’hui… Sympathique analyse…

    Aimé par 1 personne

  2. J’ai toujours aimé l’illustration du chat botté de Doré… Une bien intéressante chronique ! Bravo! Ce que j’aime des contenus des contes, c’est qu’ils démontrent que le bonheur, il faut traverser des épreuves avant de l’atteindre….

    Aimé par 2 people

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