Un peu d’histoire littéraire – Les Contes des frères Grimm, entre folklore et petits arrangements

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Frontispice de la première édition des contes
Frontispice de la première édition des contes

J’entame cette semaine comme une forme de conclusion à cette semaine thématique dédiée aux adaptations de contes. En effet, je souhaite vous présenter brièvement les Contes des frères Grimm, qui font partie de notre héritage et de notre culture. En revanche, j’ai joué de malchance, car il n’y a pas moyen de remettre la main sur mes notes de cours de l’époque où j’ai étudié ces contes, pas plus que sur mon édition. Ce qui m’embête beaucoup, car je n’ai pas l’habitude de perdre des livres – outre Le Banquet de Platon que j’ai fait exprès de perdre. 😉

Comme il existe des tas d’éditions, abrégées ou critiques, je ne vous donnerai pas de références en particulier, et je vous laisse le soin de choisir des versions pour enfant à destination de vos progénitures, neveux et nièces, petits frères, sœurs, cousins , cousines ou filleul/es, ou des éditions critiques adressées à un public plus mature. Au pire, je pourrai vous donner un ou deux conseils pour vous guider.

Je vais donc revenir un peu sur  cette grande œuvre des deux Grimm, inscrite au Registre international Mémoire du monde de l’UNESCO. La chronique livresque de ce lundi se fera donc, une fois n’est pas coutume, sous le signe de l’histoire littéraire, en espérant ne pas vous rendre le tout trop rébarbatif.

  • Romantisme et nationalisme

Jacob (1785-1863) et Wilhelm (1786-1859) Grimm sont deux germanistes et linguistes éminents, prennent plus ou moins part à la vague romantique du XIXe siècle, dont j’ai fait mention dans un ou deux articles de ce blog, et fréquentent d’éminents écrivains à l’université de Marbourg. C’est une période de bouillonnement intellectuel dans ces territoires que nous appelons aujourd’hui l’Allemagne. 🙂 En effet, suite à l’écroulement du Saint Empire Romain Germanique au cours des guerres napoléoniennes, ces différents États allemands se retrouvent sans unification politique.

J’ai eu la chance de travailler en M1 (mais dans le cadre de l’architecture, et non de la littérature) sur cette époque très intéressante connue sous l’appellation de « nationalisme romantique ». Les artistes, intellectuels, penseurs, linguistes, écrivains et poètes, dans un sursaut identitaire lié à la présence des français en territoire germanique, posent la question de ce qu’est être allemand, et recherchent une unité en tant que nation. De nombreux manifestes sont publiés pour définir ce qu’est une nation, et plus particulièrement sur le sentiment national. Être allemand, c’est quelque chose qui doit se ressentir à titre individuel, à cette époque qui rejette la rationalité des Lumières pour se concentrer sur l’humain et ses émotions. Outre la langue, nombre de lettrés dont les Grimm font partie, pensent que l’esprit de leur nation réside dans les légendes et contes transmis par la tradition orale. Les deux frères s’attèlent donc à la lourde tâche de collecter ces contes…

  • Rédaction, éditions et arrangements

D’après ce qu’ils racontent, Jacob et Wilhelm tiendraient ces légendes des paysans de Hesse, et ce afin de leur donner un petit côté folklorique, authentique et populaire – enfin, dans la perception du « populaire » que les bourgeois friands de folklore, et surtout de « pittoresque » aiment avoir! Car la vérité est tout autre:  les récits sont pour la plupart rapportés par une certaine Dorothea Viehmann, couturière hessoise cultivée. Autre hypothèse: si les frère ont arrangé certaines histoires pour les adapter au goût du lectorat bourgeois du XIXe siècle, voire pioché dans d’autres publications européennes (notamment les Contes de ma mère l’Oye de Charles Perrault) il n’est pas exclu qu’ils aient inventé certaines histoires.

Portrait de Wilhelm et Jacob - Source: Wikipedia
Portrait de Wilhelm et Jacob – Source: Wikipedia

Le premier volume de leurs Contes de l’enfance et du foyer (Kinder- und Hausmärchen) paraît en 1812, pour leur première édition, avant la parution d’un second volume deux ans plus tard. En tout, à peu près 150 histoires, dont quelques unes sont devenues très populaires: Petit-Frère et Petite-Sœur, Raiponce, Hansel et Gretel (parfois traduit Jeannot et Margot), Cendrillon, Blanche-Neige, Le Petit Chaperon Rouge, Les musiciens de la ville de Brême, La Belle au bois dormant, Le nain Tracassin (aussi appelé Broumpristoche, Outroupistache, Rumpelstilskin), Les Trois plumes (j’aime bien celui-ci, l’histoire d’une rivalité entre trois fils de roi!), Blanche-Neige et Rose-Rouge (rien à voir avec l’autre Blanche-Neige, appelée Schneewitchen, alors que ce conte-ci s’intitule en allemand Schneeweiß und Rosenrot)… Les différentes éditions contemporaines des deux frères s’enrichissent de différentes histoires et de nouvelles versions de celles existantes, parfois de retranchements.

Leurs ouvrages seront d’abord critiqués, le titre de Contes de l’enfance ne paraissant pas approprié: ils paraissent beaucoup trop sombres, avec leurs mères cruelles d’Hansel, Gretel et Blanche-Neige transformées peu à peu en belles-mères, ou des allusions sexuelles comme la grossesse de Raiponce qui s’étonne de voir ses robes devenir trop étroites suite à ses visites du prince dans la tour, qui disparaissent peu à peu des nouvelles versions. Comme quoi, nombre de ces histoires ne sont pas si innocentes que cela… Ainsi une version pour enfant, une Kleine Ausgabe (Petite Édition), est publiée comme un recueil d’une cinquantaine de contes à destination des enfants.

Les textes seront, au cours des différentes parutions, remaniés pour se teinter de pédagogie, de morale et de valeurs plus en phase avec celles la bourgeoisie allemande de l’époque. Il sera également question de gommer les origines françaises des contes, voire de les écarter (Le Chat botté, Barbe-bleue…) pour ne plus obtenir qu’un recueil purement allemand, comme c’était à la base la volonté de ses auteurs.

  • Influence et héritage

Il faut savoir que ce côté « purement allemand », cette dimension « nationaliste », si j’ose dire, du recueil,  a été plus tard instrumentalisée par les Nazis qui ont eu une interprétation bien à eux de ces récits. Je n’ai pas trouvé grand-chose à ce sujet, mais apparemment, les exégètes nationaux-socialistes y auraient vu l’instinct germanique et sain de bons enfants du peuple allemand de se trouver des conjoints « racialement » valables. Ça ne m’étonne absolument pas d’eux. Croyez-moi, au fur et à mesure que vous en apprendrez un peu plus sur ces gus, vous découvrirez que les  Nazis avaient décidément un talent certain pour rendre les choses encore plus glauques qu’elles ne l’étaient…

Cela dit, on ne peut nier l’influence positive qu’a eu le travail des frères Grimm sur d’autres « collecteurs » de contes contemporains de leur époque. En effet, le « nationalisme romantique » ne concernait pas que l’Allemagne, mais l’Europe dans son entier. Ainsi, Russes et Norvégiens ont eux aussi commencé à se pencher sur le folklore et les contes de leurs pays respectifs, qui nous valent d’autres histoires tout aussi merveilleuses.

Illustration de 1886 pour Le Nain Tracassin dans une édition anglaise des contes - Source: Wikipedia
Illustration de 1886 pour Le Nain Tracassin dans une édition anglaise des contes – Source: Wikipedia
  • Conclusion – Quelles éditions?

Pour conclure, je dirais que je n’ai pas d’édition en particulier à vous conseiller. Il en existe de très belles, merveilleusement illustrées, à destination des enfants et des plus grands avides de beaux livres, mais si vous vous intéressez aux livres d’occasion, je vous invite à découvrir une collection des éditions Mango jeunesse, de plusieurs contes en petits formats aux illustrations somptueuses, édités dans les années 1990. Outre les contes des frères Grimm, vous y trouvez ce d’Andersen, de Perrault, et même de Madame Leprince de Beaumont. Je les avais quand j’étais plus jeunes (notamment Doucette – une des transcriptions de Raiponce, Broumpristoche…) : non seulement ils constituent un très bon exercice de lecture, mais chacun est merveilleusement illustré!

Si c’est le contenu en lui-même qui vous intéresse, je vous conseille des éditions critiques et commentées pour en apprendre plus sur l’élaboration et la symbolique de ces contes, voire carrément des livres d’histoire et d’analyse littéraire dédiés aux contes, pour parfaire votre culture. En revanche, les contes de Grimm sont parfois traités avec ceux d’Andersen et de Perrault. Enfin, si comme moi vous avez la chance de pouvoir lire en allemand, je ne saurais que trop vous recommander l’édition de livres de poche Reclam (quand je vous dis « de poche », ils sont vraiment petits!) où vous trouverez non-seulement les contes en trois volumes, mais aussi divers ouvrages d’analyse ou d’histoire littéraire consacrés à l’œuvre des Grimm. En plus, c’est assez bon marché! 😉

Enfin, comme je suis un peu près de mes sous du fait de ma situation actuelle et d’un cracage à l’espace culturel (faut dire qu’un unique beau volume de chez Bragelonne, ça coûte une blinde!), et si vous êtes également dans ce cas, je pense qu’en attendant, nous pouvons nous satisfaire d’une édition abrégée des contes à 2 € chez Librio reprenant les plus populaires d’entre eux, et nous autoriser la même avec les contes de Perrault et d’Andersen, que je compte aussi explorer un jour! 🙂

J’espère donc que ce petit topo vous aura plu, malgré le côté barbant qu’on prête souvent à l’histoire littéraire, vous aura apporté un nouvel éclairage sur la thématique abordée la semaine dernière, et vous donnera envie de (re)découvrir et de retourner à la source de ces récits. 🙂 Pour ma part, après avoir consacré plusieurs chroniques au cinéma ces derniers temps, je me contenterai, ce jeudi, d’un simple top cinématographique pour votre plus grand plaisir! 🙂

Blanche Mt.-Cl.

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

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