Conte onirique et surréaliste – La Belle et la Bête (Jean Cocteau, 1946)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

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Une très belle affiche du film – Source: AlloCiné

Me voici de retour avec la chronique cinéma de la semaine! 🙂 Il y a quelques temps, j’évoquais Peau d’Âne de Jacques Demy, et cela m’a rappelé une autre adaptation de conte, tout aussi française et tout aussi culte. Ainsi j’ai décidé de vous faire redécouvrir un classique qui, je l’espère, vous ravira: La Belle et la Bête, réalisé par Jean Cocteau et sorti en 1946, avec l’irremplaçable Jean Marais.

La Belle et la Bête était un film-phare de la vidéothèque de mes parents quand j’étais toute petite, et je l’ai même vu avant le dessin animé de Disney (une jolie réussite également). Il est très intéressant de voir comment Jean Cocteau a adapté cette histoire intemporelle.

Je vous emmène donc en un endroit où, quand les bêtes reviennent de la chasse et croisent une jeune fille innocente, la honte du sang versé fait fumer leurs mains…

  •  Un conte de fée revisité

Après un revers de fortune, un marchand (Marcel André), se trouve contraint de s’installer à la campagne avec ses enfants, Ludovic (Michel Auclair), jeune homme paresseux, ses filles Félicie (Mila Parély) et Adélaïde (Nane Germon), deux jeunes femmes oisives et futiles, et sa benjamine, Belle (Josette Day). Celle-ci, aussi douce que belle, se tue à la tâche pour entretenir la maison. Elle refuse ainsi de céder aux avances d’Avenant (Jean Marais), qui souhaite l’enlever de cette maison indigne où on la traite comme une servante et de l’épouser, car elle souhaite rester auprès de son père.

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La Bête penchée sur la Belle endormie – Source: AlloCiné

Or celui-ci reçoit un jour une très bonne nouvelle et croit au retour de la fortune. Partant en voyage, il promet de ramener des présents somptueux à ses filles, et une simple rose à Belle. Mais il se perd en forêt et erre jusqu’à trouver un château majestueux où tout semble fait pour veiller à son confort. Après y avoir soupé et passé la nuit, il parcourt les jardins et découvre un magnifique rosier. Il en cueille une pour Belle, mais le châtelain apparaît soudain: mi-homme, mi-bête, il accuse le marchand de voler ses fleurs et le condamne à mort. Mais le marchand le supplie de retourner dire adieu à ses enfants et la Bête lui propose de lui offrir la vie de l’une de ses filles à sa place.

Une fois rentré chez lui, il conte son histoire à ses enfants, et Belle se propose de rejoindre la Bête. Elle part donc à l’aube suivante rejoindre son geôlier. Elle découvre alors un lieu empreint de magie, où les objets prennent vie pour la servir ou parlent, à elle qui a toujours servi les autres, ainsi qu’une Bête douée d’émotion qui lui fait la cour, mais son père lui manque toujours…

  • Production et effets visuels
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Josette Day (la Belle), en train de donner la becquée à Jean Marais sur le tournage – Source: 20minutes.fr

Jean Cocteau et Jean Marais initient le projet après la Seconde Guerre mondiale. Ils s’inspirent de la trame de La Belle et la Bête de Madame LePrince de Beaumont et de l’ambiance de La Chatte Blanche de Madame Catherine d’Aulnay, publié fin XVIIe: ce second conte raconte l’histoire d’un jeune homme faisant la rencontre d’une chatte blanche qui s’avère être une princesse, dont les domestiques ne sont plus de des bras qui la servent. Sur le tournage, Jean Marais, passe plusieurs heures au maquillage pour prendre les traits de la Bête, entre le masque et la pose des griffes, au pris de nombreuses causes d’eczéma. Pour anecdote, les fausses dents qu’il portent le contraindront à manger uniquement de la bouille entre les prises. Lui, considéré comme l’un des hommes les plus glam’ de cette époque, vous imaginez le tableau? 🙂

De plus, l’interprétation de Cocteau enrichit considérablement l’histoire. S’il ne nous montre pas la fée qui jeta le sort à la Bête, il approfondit les personnalités gravitant autour de la Belle, quand bien même elles correspondent toutes plus ou moins à un archétype (les sœur odieuses et futiles, le frère fainéant, le père gentiment démissionnaire possessif envers sa fille préféré, la belle gueule de service…), et crée des intrigues secondaires, comme les tentatives d’Avenant pour conquérir Belle, le plan mis au point par la fratrie de Belle et Avenant pour retenir la jeune fille dans la demeure familiale et s’emparer des trésors de la Bête grâce à la clé qu’elle a confiée à Belle en gage de confiance lorsque celle-ci s’en va. Cocteau ajoute même de la magie avec des détails tels que les bijoux de belle devenant de la saleté entre les mains de ses sœurs… Le tout contribue

Mais La Belle et la Bête est surtout connu pour sa mise en scène remarquable qui arrive à traduire visuellement le merveilleux présent dans l’univers des contes. Outre de somptueux costumes et des décors aussi bucoliques que grandiose, Cocteau insuffle à cette œuvre une dimension onirique et contemplative, nous offrant de merveilleux tableaux, en particulier dans le château de la Bête, avec des caryatides (ou des atlantes, je ne sais plus vraiment) qui ouvrent les yeux de chaque côté de la cheminée et dont les narines fument, où les portes murmurent: « La Belle, je suis la porte de votre chambre », où les statues de Diane sont capables de vraiment tirer des flèches sur les intrus… Quant au voyage de Belle et son arrivée au château, tout est filmé au ralenti pour accentuer cette sensation d’irréel, comme si le temps ne passait plus à la même vitesse. Bref, tout cela fait de ce lieu isolé une demeure finalement remplie de présences bienveillantes qui font de la vie de la Belle un véritable paradis après tant d’années à servir de servante à ses sœur et à un père certes aimant, mais un brin possessif qui voudrait garder sa si gentille fille près de lui.

Deux scènes m’ont particulièrement marquées. D’une part, celles où le père de la Belle entre dans le château de la Bête et que des bougies s’allument seules: le spectateur médusé réalisent alors que des bras vivants sortent des murs et tiennent la lumière pour guider les pas du visiteur. C’est très impressionnant… D’ailleurs, savez-vous comment cette scène a été tournée? 🙂 Lorsqu’elle a été filmée, Marcel André marchait à reculons au fur et à mesure que les bougies étaient soufflées, et le tout a été monté dans l’autre sens. C’est peut-être l’un des moments les plus saisissants du film! Autre instant assez magique, quand bien même cela est assez simple et futile, celui de la rencontre en la Belle et la Bête. Apeurée, Belle s’évanouit et la Bête la porte à sa chambre: lorsqu’il passe la porte, la robe de servante de la jeune fille se transforme en une somptueuse toilette… On se laisse donc aller à la rêverie de Cocteau, happé par ces images troublantes et étrangement reposantes.

  • Un roman d’apprentissage filmé

Cette section contient quelques spoilers mais je pense que la plupart d’entre nous connaissons assez le conte ou/et le film de Cocteau pour que je puisse me permettre ces petites révélations.

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L’arrivée du père de Belle au château de la Bête, l’une des scènes cultes du film – Source: AlloCiné

J’évoquais le scénario plus haut, à la fois libre et fidèle au conte original dont le schéma narratif évoque un roman d’apprentissage. D’après certaines analyses du film, Cocteau aurait présenté l’évolution de Belle de la jeune fille à la femme, tout comme l’a fait Madame Leprince de Beaumont. Au début, Belle serait encore une jeune fille qui refuserait de quitter sa famille qui pourtant la traite mal, de s’accorder des plaisirs… donc de grandir et d’assumer ses désirs. En effet, on apprend à la fin, lorsque la Bête, après avoir frôlé la mort en croyant que la Belle ne reviendrait pas, prend l’apparence d’Avenant, que Belle était bel et bien amoureuse de son prétendant mais ne le lui avait jamais dit. La Belle est donc traitée avec une sorte de fausse naïveté, quand on y pense. Elle est bien capable de répartie face à la Bête

À partir de là, on peut partir sur des choses un peu plus terre-à-terre: l’incursion chez la Bête aide notre Belle à prendre toute la mesure des défauts de son entourage – la mollesse de son père (c’est peut-être le personnage qui me débecte le plus), la vénalité de ses sœurs, de son frère, et même d’Avenant qui part subtiliser les trésors de la Bête. Non-contents de l’avoir traités comme une servante pendant des années, les voici prêts à profiter de la jeune femme comme d’une vache à lait, grâce à la magie qu’elle emporte avec elle du château de la Bête – ses larmes se changent en diamant lorsqu’elle retrouve son père – et de par les richesses dont la Bête lui a confié les secrets.

C’est également à ce moment de l’intrigue que la morale de l’histoire prend le dessus, sans doute parce que la perception de Belle quand à ses proches a changé. Les vilaines filles que sont ses sœurs ne peuvent toucher les richesses offertes par la Bête à leur sœur sans qu’elles se transforment en immondices, puisqu’elles ne les méritent pas. Quant à Avenant, il meurt d’avoir tenté de voler les trésors de la Bête, puisque la statue ornant le pavillon qui les abrite lui tire une flèche dans le dos, révélant sa vraie nature, bestiale et brutale (en même temps, quand on voit sa rudesse avec Belle dans la première partie du film, il ne faut pas sortir de Saint-Cyr pour s’apercevoir que c’est un sale petit con méchamment tordu!), en lui donnant dans la mort l’apparence de la Bête..

Cette scène finale est d’ailleurs très troublante, car le spectateur a du mal à déchiffrer les sentiments de Belle à l’égard de la Bête – sans doute, comme elle le dit, doit-elle s’habituer à cette nouvelle apparence… 🙂 Cette histoire n’a donc pas fini de torturer gentiment les méninges des amateurs de cinéma, en plus de ravir leurs yeux!

  • Conclusion

Voici donc une œuvre aussi magnifique visuellement que riche d’interprétations, qui n’a pas fini de nous enchanter. Cocteau a vraiment eu du génie en créant cette atmosphère feutrée et envoûtante, et bien que le jeu très théâtral de ses magnifiques interprètes soit quelque peu daté, La Belle et la Bête n’a pas mal vieilli. Il garde toute sa puissance, et même le film de Christophe Gans sorti en 2014, avec tous ses effets spéciaux grandioses et ses costumes magnifiques n’est parvenu à l’éclipser dans mon esprit. L’idée de moderniser le conte en faisant de la Belle une femme de caractère qui va vers la Bête était bonne, mais le jeu comme la voix de Léa Seydoux m’irritant grandement, cette nouvelle interprétation du personnage qui aurait pu être intéressante en devient irritante. Et même, la dernière séquence tout en image de synthèse dans le parc du château est carrément fatigante pour mes rétines… 😉 Donc pour le moment, rien pour moi n’a éclipsé la beauté formelle du film de Cocteau, à mes yeux un véritable poème visuel dont certaines images de statues vivantes me poursuivent quand je dessine.

Je trouve même une certaine beauté à la Bête et j’ose espérer que la Belle aura, comme dans les contes plus tardifs d’Angela Carter, trouvé et accepté la part de bestialité en elle. Mais ça, je devine que c’est parce que je suis maintenant une grande fille que je pense de la sorte! 🙂

Je vous laisse donc savourer la beauté de la bande-annonce montée pour la re-sortie du film en 2013, et j’espère vous avoir donné envie de jeter à nouveau un œil à cette œuvre magnifique, pleine de poésie, où l’amour le plus sincère fait un pied de nez à la bassesse humaine.

Je vous retrouve bientôt pour de nouvelles chroniques, et je vous souhaite un excellent visionnage!

Blanche Mt.-Cl.


Titre: La Belle et la Bête
Année de sortie: 1946
Réalisation: Jean Cocteau
Origine: France
Durée: 1h36
Distribution: Jean Marais, Josette Day, Michel Auclair, Marcel André…

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

7 réflexions au sujet de “Conte onirique et surréaliste – La Belle et la Bête (Jean Cocteau, 1946)”

  1. Les deux scènes que tu cites m’ont marquées aussi. Mais plus que la première rencontre entre la Belle et la Bête, c’est leur première discussion qui m’a bouleversé et le moment où Belle lui donne de l’eau dans sa main.

    Aimé par 1 personne

    1. Il est vrai que cette scène est très belle… Et symboliquement, elle n’est pas dénuée d’une certaine sensualité. Après, il est tellement difficile de faire le tri parmi les scènes de ce film, toutes fascinantes… 🙂

      Aimé par 1 personne

  2. J’adore cette version ! Au point que j’étais allée la voir sur grand écran, lors d’une rétrospective au ciné indé du coin. Ton article montre bien toute la richesse de ce film, toute sa poésie.
    (et je suis rassurée de voir que je ne suis pas la seule que la voix et le jeu de Léa Seydoux irrite ! Rien que la bande-annonce m’a dissuadée d’aller voir cette version « moderne »).

    Aimé par 1 personne

  3. Je l’ai vu un soir de réveillon, il y a bien longtemps.
    La bête m’avait grandement impressionnée et la magie du film aussi.
    Un souvenir indélébile !
    Merci pour cet article, une belle madeleine de Proust !

    Aimé par 1 personne

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