Récits sombres et captivants – Le K (Dino Buzzati)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

613ccNtuhwLJe reviens cette semaine avec du retard, alors que je me débats entre mes devoirs de graphisme qui me bouffent littéralement et des recherches de renseignements complémentaires concernant mon projet d’auto-entreprenariat (ben oui, hein, il ne faut pas faire n’importe quoi). Comme mes jambes me portent à peine aujourd’hui, je suis bien obligée de prendre un peu de temps pour moi et mes occupations parallèles. Je vous présente en express un ouvrage qu’à mon sens, tout amateur de fantastique et d’insolite devrait lire. J’ai nommé Le K, un recueil de nouvelles signées Dino Buzzati, qui a notamment écrit Le Désert des Tartares – que je n’ai malheureusement pas lu.

Le K constituait avant tout l’une de mes lectures obligatoires en classe de quatrième (ça fait donc une paie, comme vous vous en doutez), mais j’avoue avoir pris un très grand plaisir à découvrir ces récits. Mon frère a également dû étudier cet ouvrage et j’ai choisi de le traiter ici car nous en reparlions il y a quelques jour.

Laissez-moi donc vous présenter un grand classique de la littérature du XXe siècle, avec par contre quelques spoilers

  • La nouvelle-titre: poursuite de toute une vie

Dans son enfance, le jeune Stefano demande comme cadeau d’anniversaire à son père, capitaine de long cours, de l’emmener sur son voilier. En mer, le garçon aperçoit un mystérieux monstre aux allures de squale. Son père lui apprend qu’il s’agit du K, une créature redoutée par les marins et les navigateurs. Terrifié, il  explique à son fils qu’une fois sa victime trouvée en mer, l’animal, plus astucieux que l’homme, n’a de cesse de la poursuivre, et somme Stefano de ne plus jamais quitter la terre ferme. Tout est mis en œuvre par sa famille pour l’éloigner de la mer. Or, malgré des études brillantes et une excellente situation, Stefano, devenu un homme, nourrit une secrète obsession pour le monstre qu’il aperçoit toujours au loin lorsqu’il arpente la plage. L’appel de la mer se fait de plus en plus fort, et il abandonne la sécurité de son emploi bien rémunéré pour devenir marin et parcourir les mers du globe.

Où qu’il aille, il traine toujours le K dans son sillage, jusqu’à ce qu’à l’automne d’une vie passée à naviguer, il se décide à l’affronter. Mais parvenu au K, il découvre que les intentions de celui-ci n’étaient pas celles qu’il paraissait…

Ce récit se nourrit de thèmes chers à l’auteur tel que la fuite du temps, la peur de l’échec de toute une vie car Stefano a fui le K pour de mauvaises raisons, alors que celui-ci ne lui voulait que du bien. Il mélange ainsi de vagues relents de  fantastique, avec cet animal extraordinaire, à des enjeux purement humanistes. En effet, on découvre que le K voulait remettre à Stefano une perle censée lui apporter le bonheur, mais le temps que l’homme rejoigne enfin l’animal, celle-ci a terni. Le lecteur réalise à la fin de l’histoire à quel point il a gâché son temps à fuir, à quel point il est passé à côté de sa chance à partir du moment où son père, inquiet pour lui, lui a interdit l’accès à cette mer qu’il aimait tant, qui au lieu de lui apporter la félicité que le K lui promettait, ne lui a apporté que des tourments. Au final, nous ne pouvons que nous identifier à ce personnage: ne s’est-on jamais dit que nous étions passé à côté d’une chance? ou encore que nous n’avons pas su la reconnaître quand elle se présentait, quitte à la repousser? ne s’est-on jamais demandé qu’il était peut-être trop tard?

Ce sont des questionnements, des doutes et des peurs auxquels la plupart d’entre nous ont déjà fait face, et c’est peut-être ce qui touche et trouble autant dans l’histoire de ce monstre marin. Je l’ai lu très jeune et l’idée me parlait, mais on le ressent plus intensément quand on grandit. Cependant, le temps qui file n’est pas le seul thème abordé par la cinquantaine de récits que comprend Le K en tant que recueil.

  • Quelques nouvelles marquantes

Dans cet ouvrage publié en 1966, certaines ont ma préférence. Douce Nuit, par exemple, explore l’univers des insectes, sauvage et violent, vaguement tinté d’érotisme, dans un jardin de campagne pendant la nuit. C’est une nouvelle d’ambiance qui m’avait enchantée à l’époque où je l’avais lue en cours. Mais on retrouve également des situations des plus absurdes qui mettent en avant la bassesse humaine et qui ne sont pas sans provoquer un certain malaise. Bousculés, assommés, spectateur impuissant de ces histoires où les protagonistes éprouvent une profonde tristesse ou une profonde mélancolie, on n’en reste pas moins fascinés. Parfois, on sourit, notamment dans La Création, quand le Tout-Puissant, refusant d’abord de créer l’Homme, créature laide et ridicule à côté des autres merveilles de la Nature, décide de céder à l’Archange qui l’a « conçu », avant de négligemment jeter les feuillets sur lesquels ils sont dessinés. C’est dire la considération que ce Tout-Puissant semble avoir pour ces créatures appelées à souffrir! Cette bassesse se voit aussi dans L’Ascenseur, un récit ou deux hommes et une femme, piégés dans un ascenseur qui ne cesse de ralentir font exploser les barrières sociales entre eux, effrayés, avant de s’ignorer souverainement une fois la situation revenue à la normale.

L’une des histoires absurdes de Buzzati à m’avoir laissée pantoise est sans conteste Le Défunt par erreur. Je trouve qu’il y a un petit quelque chose des Récits de Petersbourg de Gogol. C’est-à-dire qu’on y est tour à tour amusé et mal à l’aise. En effet, un peintre au sommet de sa gloire, Predonzani, apprend par hasard sa mort dans le journal. Furieux et bien vivant, il décide d’aller voir le rédacteur en chef qui embêté, lui propose un deal: celui de bien faire croire à sa mort et de surfer sur les hommages et les expositions posthumes. Predonzani se prête au jeu avec sa femme. Tout d’abord amusé, il se prête au jeu et peint des toiles qu’il antidate. Il gagne beaucoup d’argent, mais s’aperçoit bientôt qu’il est très vite oublié, même par sa propre épouse… Et il prend en fin de récit une décision qui laisse une emprunte mémorable dans ma mémoire de lectrice. On y retrouve ces thèmes de l’échec, de l’oubli, mais aussi de la profonde solitude de l’être qui finalement, a besoin des autres pour exister concrètement. Car qu’est-on, au final, quand on est tout seul et qu’on ne fait plus partie de la vie de qui que ce soit?

Buzzati s’attaque également à l’injustice, notamment sociale dans L’Œuf. Voici un poignant et très beau récit. Ici, c’est une femme pauvre qui se déguise en nounou et pare sa petite fille de ses plus beaux vêtements pour entrer frauduleusement dans un parc où une chasse à l’œuf est organisée pour les Pâques des enfants de bonne famille. Une fois celle-ci découverte, il s’ensuit une chaîne d’événement qui va mener jusqu’à l’intervention de l’Armée. Mais personne ne parvient à déloger du parc cette femme qui par la simple force de son esprit écrabouille des blindées pour offrir à sa petite fille l’amusement qu’elle mérite au même titre que des enfants de famille plus aisée. J’ai beaucoup aimé cette approche humaniste, au-delà du concept et de la réflexion politique.

Mais la palme revient à un récit devenu CULTE – qui nous a valu, à ma classe et moi, un sujet de rédaction qui restera comme l’un des exercices d’écriture les plus amusants de cette période. J’ai nommé Pauvre petit garçon! Imaginez des mamans rassemblées dans un parc, toutes ensemble, tandis que leurs enfants jouent. Pour l’un d’entre eux, petit être sombre et chétif au milieu de cette bande de poupons blonds et joufflus, c’est l’enfer sur terre. Il est le souffre-douleur de ses camarades qui l’entrainent dans un guet-apens cruel, et ce jusqu’à une chute surprenante et inoubliable qui retourne l’esprit du lecteur attentif. S’il n’y avait qu’un récit à retenir, ce serait vraiment celui-ci, et je vous recommande vivement cette nouvelle.

  • Conclusion

Bien évidemment, j’aurais voulu me lancer dans une analyse littéraire plus poussée, comme je l’avais fait avec Metropolis de Thea von Harbou, ou avec Jules Verne, mais je pense que cette écriture et cette littérature sans fioritures parle d’elle-même je ne peux vous parler des cinquante récits par le menu, mais je suis certaine que vous aurez vos préférences, car il existe une ambiance sombre, doucement mélancolique, parfois légèrement fantastique (je lisais sur Babelio que seuls les « incultes » littéraires le considéraient comme fantastique) dans le sens où il met en scène des projection psychologiques comme ce K qui matérialise à la fois une promesse de bonheur et un échec cuisant dans la vie du personnage, ou des situations peu usuelles – comme une mort simulée dans Le Défunt par erreur – qui poussent les protagonistes dans leur retranchement.

Or s’il n’appartient pas à sacro-sainte Trinité de la SFFF, il n’en reste pas moins que les amateurs de fantastique et de S.F. humaniste non-centrée sur la technologie peuvent s’y retrouver. C’est devenu un classique de la littérature italienne, et plus généralement du XXe siècle, avec le roman Le Désert des Tartares où un protagoniste attend désespérément que quelque chose se passe. Car si le malaise est palpable à la lecture, il n’en reste pas moins que l’écriture de Buzzati réveille en nous des questionnements quant à notre condition en tant qu’être, sur notre solitude, sur notre vie et ce que nous souhaitons en faire, et sur ces choses que nous devrions faire pour ne pas avoir de regret quand le moment sera venu de faire le bilan de notre vie.

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Le K
Auteur: Dino Buzzati
Éditions: Pocket
Collection: Littérature
441 p.
Parution: Janvier 2014
Prix: 6,29 €

Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse de livres et de films SFFF mais pas que (de tout ce qui raconte de bonnes histoires, en général), auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

9 réflexions au sujet de “Récits sombres et captivants – Le K (Dino Buzzati)”

  1. J’ai de très bons souvenirs de « Le K », et tu m’as donné envie de m’y replonger depuis le temps. Et, comme ton père, je te conseille vivement la lecture « Le Désert des Tartares », un grand moment de lecture que je place juste au-dessus de « Le K » personnellement…

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  2. Génial le K , il fait partie de ces livres lus et étudiés à l’école qui m’a laissé un bon souvenir ( comme quoi même moi qui n’aipas un parcours littéraire mais scientifique cela ne m’emp^chait pas d’aimer lire à l’école)
    Je n’ai pas relu ce livre depuis le lycée, maintenant avec ton article cela me donne envie de m’y replonger ( certainement à ajouter sur ma PAL de mon kindle)
    j’avais adoré l’ambiance et le thème très fantastique en ambiance (comme pour Maupassant et le Horla que vous citiez dans vos comm aussi 😉 ), cette expression de l’affrontement de nos peurs et d’affronter certains de nos préjugés ou de ses peurs que l’on peut nous transmettre.
    Je ne connais pas l’ensemble de l’ouevre de Buzzati , je devrais surement m’y mettre après ton article 🙂
    Merci pour ce super article et ce très bon rappel. Et encore bon courage pour ton projet perso ! bises à bientôt ! ( je te rassure aussi je m’en fous d’être traité d’incultes ou de tomber dans les catégories parceque les autres pensent tel chose j’aime toujours me faire mon propre avis , je pense que nous sommes ( toi inclus) nombreux dans ce cas la 🙂 )

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    1. Déjà, je devrais lire « Le Désert des Tartares », mon père ne cesse de m’en parler depuis que je suis collégienne. 🙂 Quant à Maupassant, je garde un souvenir vivace de la nouvelle « La Main » qui m’avait filé des cauchemars. 🙂
      Au sujet de se faire son avis sur les lectures et de l’avais des autres, je te conseille un coup de gueule bien sympa sur le blog de La Sorcière des Mots: https://lasorcieredesmots.wordpress.com/2016/02/21/toutes-les-lectures-sont-elles-egales/
      Une bouffée de fraicheur dans un univers littéraire trop guindé et gonflé de son importance! 🙂
      Et merci pour tes encouragements!

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  3. Un excellent recueil de Buzzati (que j’ai relu avec ma fille car l’une des nouvelles était au programme de 3ème).
    Ah, « inculte littéraire »? amusant, ça… C’est pas mal, ça… J’ai fait des études de lettres et je sais qu’on peut aborder le « K » par le biais fantastique….^^
    (je me rappelle avoir étudié spécifiquement le fantastique en littérature comparée, pourtant, alors, Babelio, hum….)

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    1. C’est l’une de mes rares lectures scolaires à m’avoir marquée (avec les nouvelles de Maupassant dont certaines me donnaient des cauchemars). En ayant pris un peu d’âge – je n’ai pas encore un pied dans la tombe, mais bon! 😉 – j’ai fini par appréhender ces récits autrement et s’ils me plaisent toujours autant, ils me touchent beaucoup plus.
      Je trouve très bien qu’il soit au programme de français, cela change de certains auteurs classiques qui, s’ils ont pondu des textes très beaux dans leur forme, nous touchent un peu moins par leur propos. C’est du moins mon opinion! 🙂

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      1. Maupassant aussi m’avait marquée quand j’étais au collège (Le Horla…). Sinon, j’ai connu pas mal de lectures un peu plus indigestes ^^
        Mais j’étais une lectrice assez assidue et je suis allée vers les classiques relativement jeune. Je note que les lectures au programme actuellement sont souvent plus agréables.J’envie souvent celles de ma fille. Là, elle vient de terminer « La nuit » d’Elie Wiesel, une lecture un peu dure mais qu’elle a vraiment appréciée.

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