Une dystopie d’amour et de homard – The Lobster (Yórgos Lánthimos, 2015)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

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Affiche du film – Source: Wikipedia

La chronique film de cette semaine revient avec un opus un peu particulier. Une réalisation récente. Une dystopie cruelle et sans concession que j’ai vue il y a quelques temps déjà et qu’il m’a fallu le temps de digérer avant d’en parler (j’avoue l’avoir vu dans une très, très mauvaise passe).

Il s’agit du film The Lobster, dont les affiches où les personnages semblent étreindre un fantôme, m’intriguaient beaucoup. Bon, en plus, un film intitulé « le homard » (en même temps, je suis persuadée d’avoir déjà vu un court-métrage répondant au doux nom du Homard… mais je m’égare), avec une affiche qui semble suinter la solitude, il faut s’attendre à quelque chose d’étrange..

Je vous en dis plus par ici…

  • Internement amoureux

Nous sommes dans un futur proche, ou dans une sorte de réalité alternative où le célibat est sévèrement réprimé. Chaque célibataire a quarante-cinq jours pour retrouver un/e partenaire, et s’il n’y parvient pas, il sera transformé en l’animal de son choix. David (Colin Farrell) doit faire face cette terrible situation quand sa femme le quitte pour un autre homme. Il se retrouve seul avec son frère changé en chien, et est interné dans un hôtel avec d’autres célibataires, et a quarante-cinq jours devant lui pour trouver l’âme sœur sous peine d’être changé en homard (d’où le titre du film). Sur place, les faits et gestes des « pensionnaires » sont minutieusement contrôlés – la masturbation est interdite, par exemple – et tout est organisé afin d’encourager les interactions entre eux pour leur permettre de choisir un ou une partenaire.

La vie s’organise doucement à l’hôtel et les jours défilent, entre soirées dansantes et propagande sur les vertus de la vie en couple. Certains se trouvent des points communs et se rapprochent, tandis que d’autres voient arriver ce moment fatal où ils devront se changer en animal. Ils ont le choix entre redoubler d’effort pour être en couple, ou de capturer des « Solitaires » lors de chasses organisées dans la forêt avoisinante pour gagner des jours en plus et donc plus de temps pour se dégoter la personne idéale. David, après avoir repoussé les avances d’une première femme, tente de se rapprocher d’une autre, dite la Femme sans cœur (Angeliki Papoulia), apathique et méprisante, car il se croit aussi froid qu’elle. L’hôtel met alors à leur disposition une chambre double. David déchante bien vite, en réalisant que sa compagne n’a aucune empathie, et bascule complètement le jour où celle-ci égorge son chien – son frère.

Il l’assomme et la traine dans la salle de transformation en animal, avant de rejoindre la forêt, couvert par une femme de chambre (Ariane Labed). Il y retrouve les Solitaires, menés par une femme dure et ambigüe (Léa Seydoux), qui lui explique les raisons de ce choix de vie, et qu’il est en revanche interdit, parmi elle et ses compagnons, de flirter et d’avoir des rapports physiques. Quand il s’éprend bientôt d’une très jolie myope (Rachel Weisz) solitaire et que cette attraction et réciproque, il comprend q’il a quitté une prison pour une autre…

  • Un propos inquiétant…

Acclamé par la critique, The Lobster a été acclamé par la critique et a même reçu la Palme d’Or à Cannes – j’avoue que je ne fais pas souvent attention à ce genre de détail car j’ai tendance à plutôt regarder des films pour me distraire. Mais je dois avouer que cette œuvre ne m’a pas laissée indifférente, et a même suscité en moi un certain malaise.

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Notre trio gagnant de « bachelors »: l’Homme qui zézaie (qui finit la main dans un grille-pain pour s’être « amusé tout seul »), l’Homme qui boîte et David – Source: Imdb.com

Il est parfois difficile d’assumer son célibat quand tout le monde est heureux en ménage autour de soi, et qui n’a pas pensé, dans ses heures les plus sombres, à se mettre avec quelqu’un pour se caser, par pur dépit et non par amour?… C’est ce qui rend le propos du film si percutant, à l’heure où les normes nous culpabilisent pour chaque « échec », qu’il soit professionnel ou amoureux, et où les pubs pour sites de rencontre jouent à fond la carte de la compatibilité – quand on sait que dans la vraie vie, des couples aussi improbables que solides peuvent se former! En effet, on constate que « l’amour » n’a RIEN de romantique dans The Lobster. La vie de couple est une obligation.

Aussi, il ressort que les couples formés par affinité n’ont rien d’amoureux passionnés, ils sont juste aussi calculateurs que désespérés. Ce sont de simples entités sans nom, du matériel humain parmi lequel chacun décide ou non de piocher, désignées par par un surnom – à part le héros. Tous les coups sont donc permis, et David lui-même ne déroge pas à la règle en approchant cette « Femme sans cœur », tandis qu’un des camarade d’internement avec qui il avait sympathisé, l’Homme qui boîte (Ben Wishaw), veuf depuis à peine quelques jours, va aller jusqu’a se frapper le visage contre un mur pour se faire saigner du nez et se rapprocher de la jeune Femme qui saigne du nez (Jessica Barden). Car il semble que les couples soient aussi mis ensemble par affinité – on parle ainsi du couple des deux qui ont étudié les sciences humaines (nom de Dieu, je n’ose m’imaginer avec un des gars qui partageait mon cursus en fac, quelle horreur!), de ceux qui ont de jolies voix, de ceux qui saignent du nez… C’est, je dois l’admettre, assez perturbant, et il semble que l’attrait physique et le sentiment n’aient absolument rien à faire dans la formation des couples. La preuve en est ce passage où les Solitaires attaquent l’hôtel et où le directeur de l’hôtel est prêt à tirer sur sa femme pour sauver sa propre vie.

On ne peut que ressentir une certaine empathie pour ce pauvre David, un peu perdu, qui passe de cette obligation de se trouver des affinités avec quelqu’un à l’interdiction d’aimer auprès des Solitaires. Les punitions pour avoir osé s’embrasser – le fameux « baiser de sang » – sont extrêmement cruelles, de la torture. Mais au niveau des ressorts dramatiques, c’est aussi ce qui rend ma relation entre David et la femme myope si intéressante, car ils mettent au point des modes de communication, un véritable jeu de la séduction auquel ils ne se seraient pas livrés dans le cadre de l’hôtel, où seul l’obligation les auraient poussés l’un vers l’autre.

  • … Et une ambiance inquiétante

La cruauté du sujet est renforcée par l’atmosphère du film. Pour ma part, je n’ai pas souvenir d’y avoir vu une seule fois le soleil briller, sur les terrasses de l’hôtel ou dans la forêt. La photographie, bien que soignée, est très froide, les couleurs chaudes semblent quasi-absentes à l’écran.

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La chef des Solitaires, une nana pas commode… – Source: Imdb.com

Le rythme de l’action est assez lent et contemplatif, avec de longs plans fixes accompagnés d’une musique répétitive et lancinante, très « art et essai » (je n’ai rien contre le cinéma indépendant, mais je ne suis pas nécessairement très réceptive à des histoires qui m’angoissent sans être des films d’horreur) qui donne l’impression que la production du film a été sponsorisée par Arte. Bref, ce sont les nerfs à vif et les tympans vrillés que je suis sortie de ce visionnage. Il en ressort, aussi bien dans les scènes d’intérieur que dans de magnifiques images de forêt, une sensation d’oppression et d’étouffement.

Les personnages, quant à eux, ne sont pas vraiment attachant. Il est possible d’éprouver de l’empathie pour David, voire de la compassion lorsqu’il perd son frère changé en chien, égorgé par celle qu’il a choisie pour partenaire… Mais au final, comme il est impossible de véritablement mettre un nom sur les visage des différents protagonistes, leur personnalité nous semble assez unidimensionnelle car on n’en retient qu’un seul aspect (l’une saigne du nez, l’un boîte, l’une est myope, l’un zézaie, l’autre dirige juste les Solitaires…). On ne les connaît pas vraiment, et on ne retient au final que leur bassesse. Mention spéciale aux petites manip’ de l’Homme qui boîte, évoquées plus haut, et la dureté de la chef solitaire dont on ne distingue pas clairement les motivations. En même temps, je ne pense pas être objective avec la dame, n’étant pas une grande fan de Léa Seydoux (je n’aime ni son jeu, ni sa voix, j’ai toujours l’impression qu’elle ne fait que lire son texte, sans émotion aucune…), au vu du vilain plaisir éprouvé à la « fin » de son personnage si détestable. 😉 Mais j’imagine que cette difficulté éprouvée à s’attacher aux personnages, plus des masques qui défilent que des êtres de chair et de sang, était un partit pris de la réalisation.

Rien n’est fait pour réconforter ou du moins ménager le spectateur, comme si aucune lueur d’espoir n’était permise dans ce monde décidément dépourvu d’amour.

  • Conclusion
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David guidant sa belle myope à travers champ – Source: Imdb.com

Comme vous vous en doutez à la lecture de cette chronique, je ne suis pas vraiment sortie indemne de ce film. Je l’ai trouvé vraiment effrayant, flippant même – fort probablement pour des raisons personnelles. Je ne pense même pas le revoir. Mais en un sens, je l’ai trouvé assez intéressant pour les questions qu’il pose sur l’amour et nos relations à autrui en général.

Je le recommande donc car  l’exercice du réalisateur, sur le sujet comme sur l’image, vaut le coup. En particulier pour les amateurs de dystopie que sont souvent les  lecteurs et spectateurs de SFFF! Sans compter qu’il faut savoir être un peu curieux quand on aime le cinéma, et un film un peu différent de ce qu’on a l’habitude de voir ne fait pas de mal de temps en temps. 🙂 J’ai donc l’espoir que cet opus parlera à certains blogueurs abonnés aux Mondes de Blanche.

En revanche, je ne vous conseille pas de le regarder après une rupture amoureuse, ou si vous avez le cafard, car vous aller passer pratiquement deux heures en bad trip intégral! 🙂

Je vous laisse avec sa très intrigante bande-annonce… qui montre le film un peu plus drôle qu’il l’est en réalité.

Sur ce, je vous dis à très bientôt pour une chronique un peu plus « follichonne » et joyeuse, et pour, je l’espère, bientôt d’autres créations de vraie qualité! 🙂

Blanche Mt.-Cl.


Titre: The Lobster
Année de sortie: 2015
Réalisation: Yórgos Lánthimos
Origine: Royaume-Uni, Grèce, France, Irlande, Pays-Bas
Durée: 1h58
Distribution: Colin Farrell, Rachel Weisz, Ben Wishaw, Olivia Coleman, Léa Seydoux…

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

5 réflexions au sujet de « Une dystopie d’amour et de homard – The Lobster (Yórgos Lánthimos, 2015) »

    1. C’est sûr qu’il faut s’y accrocher et espérer ne plus lâcher! 😉 Pour ma part c’est surtout l’exercice et la curiosité, bref, ce qui satisfait la « veine intello » en chacun de nous.
      Mais je ne le reverrai pas, ça non! 🙂

      Aimé par 1 personne

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