Le règne de la débrouillardise – « L’Ile mystérieuse » (Jules Verne)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

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Couverture de l’édition poche du roman

Tout d’abord, je tiens à remercier les lecteurs réguliers, visiteurs occasionnels, abonnés fidèles et nouveaux abonnés du blog, car comme je l’ai annoncé la semaine dernière sur Facebook et Twitter, nous avons renouvelé le record de fréquentation de décembre avec un premier mois où nous avons passé… les 1400 vues. Sans compter que vos commentaires et encouragements me vont droit au cœur. Donc, encore une fois, merci beaucoup! Mais maintenant, vous me mettez la pression, et la qualité a intérêt à être au rendez-vous dans mes contenus, maintenant! 🙂

Je commence ce mois de février avec une chronique, je l’espère, de meilleure qualité que celle de la semaine dernière, consacrée à l’un de mes auteurs favoris. Comme ne l’ignorent pas ceux qui me suivent depuis longtemps, j’aime beaucoup les romans « à l’ancienne », et je suis très curieuse des balbutiements de la S.F. Après 20,000 Lieues sous les mers, je reviens avec un très beau roman, un autre « Voyage extraordinaire »: L’Île Mystérieuse. Ceux qui ne l’ont pas lu ont peut-être vu la mini-série hispano-italo-française adaptée du roman avec le regretté Omar Sharif. Bien sûr, je ne dois pas être la première à en poster un avis sur mon blog, mais je ne peux m’empêcher de revenir sur ce roman culte.

Êtes-vous prêts à suivre nos aventuriers à la découverte de cette mystérieuse île?

  • Résumé

Années 1860, aux États-Unis. Nous sommes en pleine Guerre de Secession. L’ingénieur Cyrus Smith et son ancien esclave, qu’il a affranchi, Nab, le journaliste Gédéon Spilett, le marin Pencroff et l’adolescent Harbert sont prisonniers des Sudistes. Profitant du siège de Richmond, ils prennent la fuite à bord d’une montgolfière avec Top, le chien de Smith. Mais une fois au-dessus des océans, ils essuient une terrible tempête et décident, vaille que vaille, de se défaire de la nacelle. Accrochés au ballon, ils échouent sur une île volcanique et solitaire dans le Pacifique.

La survie s’organise alors sur l’île, que nos survivants baptisent Abraham Lincoln, du nom du président américain. Outre l’apprivoisement d’un orang-outang affectueusement appelé Jup (diminutif de Jupiter), nos cinq homme aménagent leur abri dans une grotte. Explorant l’île, et sur les conseils des très habiles Cyrus Smith et de Pencroff, ils parviennent à tirer profit de toutes les ressources de la nature – plantes, et même minerai métallique – pour se nourrir, améliorer leur quotidien, construire un petit bateau leur permettant de pêcher, et même des fusils pour la chasse. Les cinq hommes affrontent ensemble tous les dangers, et ne tardent pas à organiser de petites expéditions maritimes, espérant trouver des îlots habités dans les environs, et retourner à la civilisation.

Ils font quelques découvertes inattendues, mais c’est sans compter sur les heureuses coïncidences qui ont régulièrement lieu sur l’île. Un coffre rempli d’équipement qui facilite la vie de nos survivants, des médicament abandonnés au sol alors qu’Harbert tombe gravement malade… Autant d’événements qui laissent à penser qu’une mystérieuse présence veille sur eux…

  • Une « robinsonnade » vernienne
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Carte de l’île – Source: Wikipedia

Comme bien des romans de Jules Verne, L’Île mystérieuse a connu un très grand succès à sa sortie en 1874, et a été rapidement traduit en anglais.

On y retrouve les schémas propres à l’univers de Jules Verne, à visée éducative pour de jeunes lecteurs: des personnages raisonnables, des « leçons de choses » et de l’aventure en vase clos. L’écriture et les figures de style sont certes un peu datés, on est juste entre hommes (en même temps, vu la fadeur de la plupart des personnages féminins de Jules Verne, ça n’est pas trop grave…) et on est toujours très, très raisonnable, mais au final, la narration fonctionne. Rebondissements, dangers et découvertes, ainsi que le charme quelque peu suranné de l’écriture, fascinent le lecteur jusqu’à la fin.

Il s’inscrit dans la lignée des « robinsonnades », ces récits tout droit inspirés de Robinson Crusoé de Daniel Defoe, paru au XVIIIe siècle, un roman très prisé de Jean-Jacques Rousseau qui y voyait l’un des seuls ouvrages utiles à l’éducation des enfants (pour quelqu’un qui a constamment abandonné les siens, je trouve cela assez savoureux… Enfin bref, je ne suis pas non-plus fan de Rousseau à la base.). Le genre a eu un tel succès que de nombreux récits ont vu le jour dans les Etats allemands au XVIIIe siècle, parfois écrits par des éducateurs en vue de l’édification d’un lectorat jeune. Des personnages sont ajoutés, on passe à la reconstitution de sociétés complètes, ou d’un noyau de société autour d’un petit groupe, comme c’est le cas dans le roman si marquant de Johann David Wyss (1812), Le Robinson suisse, qui relate le destin d’une famille de naufragés sur une île déserte. La présence de différents protagonistes permet aussi plus de rebondissement, et garde l’intérêt du lecteur vivace.

En France, ce sera Jules Verne qui reprendra le flambeau avec des récits d’aventures dont le nom nous est familier. On compter également des œuvres dont les titres font  y font clairement référence comme L’École des Robinsons, paru en 1882 qui traite du sujet sur le ton de la comédie, ou de L’Oncle Robinson, un récit inachevé car rejeté par l’éditeur de Verne, que j’ai eu la chance de lire dans le cadre d’un mémoire: une famille enlevée par des malfaiteurs en mer, se retrouve rejetée sur les rivages d’une île déserte, avec un marin débrouillard affectueusement surnommé « l’oncle Robinson » par les enfants. Certains éléments laissent à penser que c’était peut-être la trame originelle de L’Île mystérieuse, puisqu’on devine une présence invisible qui veille sur les pensionnaires de l’île.

Outre ces protagonistes qui recréent un embryon de société, Jules Verne fait également un clin d’œil à sa propre œuvre, puisque l’on croise dans son récit des personnages issus d’autres roman. Mais de ceci, je ne peux rien dire de plus sans dévoiler des moments-clés de l’intrigue… ce que je préfère éviter à ceux qui ne seraient pas encore plongés dans ces pages. 🙂

  • Entre survival et utopie

S’il est une chose qui marque chez Jules Verne, c’est que s’il reprend certains motifs de la robinsonnade, il prend quelque peu le contrepied des toutes premières (qu’il parodie d’ailleurs dans L’École des Robinsons) qui avaient une fonction moralisatrice: en effet, le naufrage est souvent vécu comme une punition divine. C’est le cas de l’histoire de Robinson Crusoé, qui a fui la sécurité de la demeure familiale pour courir à l’aventure, tout comme les héros d’œuvres allemandes dérivées comme Insel Felsenburg de Schnabel (1731-1743) où les héros font pénitence et accueillent par la suite ceux qui souhaitent une deuxième chance dans l’existence, ou Robinson der Jüngere de Campe (1779-80) qui fait de notre Robinson un jeune homme qui au cours de son exil va s’améliorer en tant qu’individu.
Pour Jules Verne, un homme seul sur une île ne peut décemment rester sain d’esprit, mais coupé de toute autre présence humaine, retourner à une sorte d’état sauvage. L’histoire de Robinson Crusoé s’inspire d’ailleurs d’un fait réel, l’histoire d’Alexander Selkirk, débarqué au début du XVIIIe siècle sur une île où il reste un peu plus de quatre ans… Celui-ci, lorsqu’il est retrouvé, déshabitué du langage humain, est à peine capable de parler. C’est d’ailleurs ce qui arrive à l’un des personnages que retrouvent nos cinq héros dans une île voisine. Jules Verne est conscient qu’un homme laissé seul deviendrait fou, aussi contourne-t-il ce risque en faisant débarquer plusieurs hommes.

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Couverture originale – Source: Wikipedia

De même, si les expériences d’isolement comme Biosphere (c’est un exemple parmi d’autres) ont souvent démontré qu’il existait des tensions entre les membres d’un groupe, conduisant parfois à des situations extrêmes. Sans compter que les ressources peuvent aller en s’amenuisant… Rien de tel avec Cyrus Smith, Nab, Pencroff, Gédeon Spillett et Harbert, ou bien les sujets de désaccord restent minimes. Nos héros restent donc « civilisés » en toute circonstance, sauf cas extrême s’ils ont à se défendre. J’avoue que pour certains d’entre nous habitués à des survivals plutôt violents, tant de flegme peut paraître invraisemblable! 🙂 D’autant plus que leur micro-communauté est imperméable aux passions – sauf peut-être à la compassion – et tous se basent sur leur raison avant de prendre une décision.

Jules Verne n’hésite pas non-plus, à travers les propos de ses propres personnages, censés au possible – ce n’est pas un hasard si parmi nos naufragés se trouvent un ingénieur, un marin et même un journaliste doué d’esprit critique – à mettre en avant le côté extraordinaire des lieux: en effet, l’île semble avoir été faite pour accueillir les naufragés! Car le moins que l’on puisse dire est que l’île est riche en ressources, et nos héros, très ingénieux en profitent à fond.
Pour formuler une comparaison amusante, je dirais que l’ami McGyver est un petit joueur en comparaison. Outre leurs connaissances qui leur permettent de mesurer une hauteur ou de calculer leur position géographique, ces messieurs se révèlent également capables d’élaborer de la nitroglycérine à partir de graisses animal, de construire un four à poterie, de s’initier eux-même à la métallurgie à partir du minerai de fer affleurant au sol, et même de mettre au point un télégraphe rudimentaire reliant les deux extrémités de l’île alimenté par une pile artisanale!… Ils ferait pâlir d’envie les plus bricoleurs et les plus bricoleuses d’entre nous. Ils parviennent donc à améliorer leur ordinaire plus rapidement, et beaucoup mieux que le naufragé lambda, aidés en cela par leurs capacités, leur ingéniosité et par ces hasards heureux qui ajoutent à leur confort, comme ce coffre rempli d’instruments qu’ils trouvent un jour. L’île est donc le territoire de tous les possible où, outre la paix, les protagonistes donnent libre cours à leur créativité et à leur esprit d’entreprise.

En plus de ces thématiques, le récit interroge également le rapport de l’homme à la guerre et à la liberté, puisque nos « colons » de l’île Lincoln ne connaissent aucune contrainte, du fait de l’abondance des ressources disponibles et de leur capacité à en tirer parti, et ne sont plus obligés de prendre part à une guerre dans laquelle ils n’avaient aucun intérêt. Ils créent une sorte de communauté de valeurs – la raison, la positivité, l’empathie envers leurs semblables – et s’y tiennent jusqu’au bout, et ce malgré leur désir de quitter l’île pour retrouver les leurs. En même temps, cinq hommes seuls sur une île, dont un tout jeune garçon qui n’a rien vécu, est-ce une vie?

  • Conclusion – Un captivant récit d’aventures

Il est fort probable que la plupart d’entre vous ayez déjà lu cette œuvre culte, et qu’elle peut dérouter un lecteur du XXIe siècle tant le propos semble daté, les personnages trop calmes pour des hommes bloqués sur un caillou au milieu de nulle-part. Il n’en reste pas loin qu’il figure parmi mes romans favoris de Jules Verne avec 20,000 Lieues sous les mers et Michel Strogoff. On pourrait s’amuser de la bonne foi, qui pour nous frôle la naïveté, de Cyrus Smith et de ses amis, mais au final, c’est peut-être ce qui nous fait rêver. Ne serait-il pas moins désagréable de se retrouver piégé sur une île avec des gens comme cela qu’avec des êtres pleins de bassesse?

Par ailleurs on y retrouve avec plaisir deux personnages bien connus de l’œuvre vernienne, dont l’un est un véritable monument de la littérature, ce qui fait de ce roman une parfaite synthèse des écrits de Jules Verne. Les huit-cents pages (certainement moins, compte tenu des illustrations reproduisant les gravures de l’édition originale) passent donc comme une lettre à la poste. De même, je trouve que L’Île mystérieuse réveille un peu l’enfant qui est en nous. Vous savez, ce petit bout qui rêvait d’aventure et de cabanes dans les arbres, qui tendait une couette entre deux chaises et qui s’imaginait en camping… Aussi, pourquoi se priver d’y jeter un œil pour retrouver un peu de cet émerveillement?

J’espère en tout cas, vous avoir donné envie de suivre les aventures de nos naufragés, et je vous dis à très bientôt pour une chronique ciné… ma foi, vous verrez bien! 🙂

Blanche Mt.-Cl.


Titre: L’Île mystérieuse
Auteur: Jules Verne
Éditions: Le Livre de Poche
Collection: Classiques
826 p.
Parution: Mai 2002
Prix: 8,60 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure en herbe, je viens de lancer mon premier roman "Le Sang des Wolf" en auto-édition chez Librinova! N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

12 réflexions au sujet de “Le règne de la débrouillardise – « L’Ile mystérieuse » (Jules Verne)”

  1. Encore un très bon article, j’aime vraiment beaucoup ton style.
    Il faut que j’avoue n’avoir jamais lu ce livre, le thème ne m’attirait pas plus que cela. Mais après avoir lu ceci, j’ai complètement changé d’avis et je vais probablement le rajouter à ma PàL. Alors merci pour encore une très belle chronique. 🙂

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  2. Merci pour cet article qui fait remonter des souvenirs de lecture très plaisants. Comme tout le monde, j’ai dévoré quantité de Jules Verne quand j’étais enfant. J’ai récemment relu Le Tour du monde en 80 jours, avec nostalgie bien sûr, d’autant qu’il s’agissait d’un exemplaire édité chez Elcy Éditions dans la collection Hetzel : cette collection a repris les maquettes originales des ouvrages de Jules Verne édités par Hetzel, avec le grand format, les illustrations et les magnifiques couvertures !
    Après relecture, je pense comme toi que les personnages de Verne ont un aplomb perturbant pour les lecteurs que nous sommes devenus, abreuvés des stéréotypes narratifs de notre époque. Je te rejoins également sur l’écriture désuète de Verne, mais cette désuétude lui confère un charme indéniable !

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    1. Je pense que j’écrirai sur d’autres récits de Jules Verne. Je ne les ai pas encore tous lus, et je n’en ai plus lu depuis un moment, mais j’ai bon espoir d’y revenir régulièrement.
      Je pense que « Le Château des Carpathes » se prêterait bien à ce blog! 🙂

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  3. Je l’avais lu durant mes études supérieures (pour une fois qu’on avait un roman sympathique à lire au programme ^^) et je me souviens m’être dit qu’il fallait que je lise un peu plus de Jules Verne (ne serait-ce que ceux dont j’ai vu les adaptations télévisées). Pour le moment, je n’ai pas encore eu cette occasion mais ce design chez l’édition poche donne toujours super envie donc, ce n’est que partie remise 🙂
    Du coup ça me fait plaisir de voir ce livre réapparaître ! 🙂 Merci pour ta critique ! 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Que voilà un commentaire qui fait plaisir! 🙂 Pour ma part, je trouve aussi que cette collection est très belle. Mais j’ai aussi quelques très belles éditions plus anciennes tout aussi jolie, ou des ré-éditions qui ressemblent à celles du XIXe siècle. En fin de compte, Jules Verne, c’est autant une question de scénario que d’esthétique! 😉 L’Île mystérieuse fait partie de mon corpus littéraire sur les robinsonnades quand j’ai rédigé un mini-mémoire à ce sujet en fac d’allemand.

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