Le roman qui devint un grand film – Metropolis (Thea von Harbou)

« Ce livre n’est pas un tableau du présent.
Ce livre n’est pas un tableau de l’avenir.
Ce livre ne se passe nulle part.
Ce livre ne sert aucune tendance, aucune classe, aucun parti.
Ce livre est un drame qui tourne autour d’une seule et même expérience :
Le médiateur entre le cerveau et les mains, ce doit être le cœur. »
Thea von Harbou, préambule à Metropolis

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

Sehr geehrte Leser der Welten Blanches,

J’ai le plaisir de vous retrouver, malheureusement en retard, avec cette toute dernière chronique qui m’a demandé pas mal de travail à une heure où je traîne un peu la patte. À la fois par curiosité pour cette oeuvre, et dans le cadre d’un petit défi personnel que je me suis lancé pour lire en V.O., j’ai l’honneur de vous présenter Metropolis, de Thea von Harbou, publié en 1925, qui fut adapté par Fritz Lang au cinéma et qui devint ce film culte que nous connaissons sorti en 1927.

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Couverture de la première édition – Source: Wikipedia

Je n’ai appris que l’an dernier, peu après le lancement des Mondes de Blanche, qu’il s’agissait d’une adaptation, et je me suis fait un devoir de mettre la main sur le livre. Comme il était introuvable en français, j’ai pris le parti de le commander en allemand, et j’ai fait l’acquisition d’une édition autrichienne récente de l’ouvrage qui dormait dans ma PAL jusqu’à récemment. Ironie du sort – mais bonne nouvelle pour certains curieux qui désespèrent d’avoir accès à ce récit: l’ouvrage a été ré-édité en français cet automne. Je donnerai les références en fin d’article!

Je souhaitais écrire en version bilingue, pour donner l’occasion à une ou deux amies germanophones de lire ce que j’écris. Leider je ne me suis pas livrée à cet exercice depuis longtemps. Il me demanderait des heures de mise au point malgré ma récente lecture en allemand, et par peur de passer à côté de certaines subtilités, j’ai préféré écrire quelque chose de complet en français. Par ailleurs, l’ayant lu en V.O. je traduirai certains termes, et j’espère j’espère que la traduction collera à la dernière traduction française…

Alors, êtes-vous prêts à savoir ce qui se cache dans les sous-sols de « la grande Metropolis »?

  • Entre dystopie et histoire d’amour

L’histoire se passe dans un XXIe siècle fantasmé, où la cité de Métropolis est divisée entre la ville haute, où vivent à la lumière du soleil les nantis et leurs enfants, et la ville sous-terraine où les « travailleurs » survivent et font fonctionner les « dieux-machines » qui alimentent la métropole en énergie.
Dans cet environnement, le jeune Freder, fils de Joh Fredersen, le « cerveau de Métropolis » qui domine la ville du haut de la Nouvelle Tour de Babel, est très troublé. En effet, alors qu’il prenait du bon temps dans les Jardins Éternels du Club des Fils, une jeune femme est apparue, comme surgie de nulle-part, accompagnée par un groupe d’enfants de la ville sous-terraine à qui elle déclare que les membres de la jeunesse dorée s’ébattant sous leurs yeux sont leurs frères et soeurs. Subjugué par sa beauté peu commune et la douceur qui émane d’elle, Freder en tombe immédiatement amoureux et décide de la retrouver…

Il passe d’abord par le bureau de son père et lui pose des questions, troublés par les propos de la belle inconnue. Freder est abasourdi par la froideur de son géniteur qui envoie un espion sur ses pas, dit « le grand échalas » (en allemand, der Schmale). Mais celui-ci perd vite la trace du jeune homme qui redescend dans la salle des machines.
Il repère un jeune ouvrier épuisé dont l’état pitoyable manque de causer l’explosion d’une machine. Il se nomme Georgi. Freder l’envoie chez lui avec ses vêtements et son argent, et prend son poste à la machine. Pendant ce temps, Georgi, au lieu de rejoindre Josaphat, l’ami de Freder, s’enivre des plaisir de la ville haute et consomme de la drogue au club le plus branché de Metropolis: le Yoshiwara. De son côté, Freder trouve un plan dans son bleu de travail et décide de suivre les autres travailleurs à un mystérieux rendez-vous nocturne…

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Couverture de l’édition autrichienne chez Milena Verlag – Source: Amazon

Au même moment, Joh Fredersen se rend dans un lieu étrange – une maison un peu à l’écart, non-loin de la cathédrale, mystérieuse et effrayante, dont on dit qu’elle appartenait à un magicien aux chaussures rouges venu d’Orient… C’est un autre magicien qu’il y retrouve: il s’agit de l’inventeur Rotwang, à qui il a commandé un robot anthropomorphe, afin de créer une nouvelle génération de travailleurs infatigables. Les deux hommes ont des relations ambigües, entre intérêts communs et antagonisme: au fur et à mesure de leur discussion, on comprend que Rotwang était d’amoureux d’une femme extraordinaire, Hel, qui l’a quittée pour Joh Fredersen, le « patron » de Metropolis, et qui est morte depuis. Rotwang présente à Fredersen Futura, un être sans visage, de verre et de métal. Troublé, le grand cerveau de la ville a une autre requête: il montre à Rotwang un plan trouvé dans les affaires d’un ouvrier. L’inventeur reconnaît les catacombes de Metropolis, sur lesquelles il a un passage dérobé. Il part donc à la recherche du fameux endroit indiqué sur la carte avec Joh Fredersen.
Une fois arrivé, les deux hommes, cachés, assistent à une étrange réunion sous des voûtes éclairées à la bougie. Les ouvriers se regroupent autour d’une très belle jeune femme qui prêche la fraternité entre les humains. Cette Maria voudrait éviter tout éclatement de violence entre les ouvriers et leurs chefs à Metropolis, et déclare, emphatique: « Le médiateur entre le cerveau et les mains, ce doit être le coeur. »

Ce que Fredersen ignore… C’est que son fils, perclus de fatigue après une journée de dur labeur, est là, parmi les ouvriers désespérés. Il a reconnu en Maria l’apparition dont il s’est épris aux Jardins Éternels. Dès que les autres travailleurs quittent les lieux, Freder approche la jeune femme et s’offre d’être ce médiateur dont Maria parlait. Celle-ci, d’abord méfiante, le reconnaît également… et les deux jeunes gens finissent par échanger un baiser.
Quant à Joh Fredersen, il décide de faire éclater le conflit avec les ouvriers. Pour ce faire, il a besoin d’une personne en qui ceux-ci ont confiance: Maria. Mais celle-ci se refusant à la violence, il somme Rotwang de donner son visage à Futura pour semer le trouble dans la ville sous-terraine. C’est ainsi qu’une fois Freder parti, Maria, éprise et éperdue de bonheur après leur échange amoureux, est capturée par Rotwang alors qu’elle s’en retourne chez elle.

S’ensuit alors une chaîne d’événements qui vont conduire Metropolis, ainsi que les différents protagonistes de cette histoire, au bord du gouffre…

  • Écriture

Comme vous le savez, j’ai eu la chance de lire cette histoire en version originale, et je vous parlerai du style d’écriture de Thea von Harbou. Je ne sais malheureusement pas ce qu’il en est de la traduction française (et je suis dégoûtée, car j’aurais adoré le traduire moi-même!).
S’il est une chose qui frappe dans cette écriture, c’est… son expressivité, cet accent, voire carrément cette emphase, mise plus sur les perceptions et les émotions des personnages principaux. Si bien que parfois, l’exaltation des protagonistes pourrait donner l’impression d’un retour à la littérature romantique de la fin du XVIIIe, début du XIXe siècle.

De mon côté, je pense surtout (je n’ai rien lu sur le sujet, donc cela n’engage que moi…) que cela est dû à l’influence de l’expressionnisme, dont il m’a semblé reconnaître quelques éléments dès le premier chapitre du livre. En effet, l’Expressionnisme, né vers la toute fin du XIXe siècle, comme son nom l’indique, privilégie les vues de l’esprit, les sentiments profonds, parfois enfouis dans l’inconscient, les perceptions brutes. Il s’élève contre cet optimisme béat qui a bercé la fin du XIXe siècle, sa rationalité et ses innovations technologique, un peu, à mon avis, comme le Romantisme a bousculé l’adoration pour la pure raison des Lumières. Certains poèmes de fin de période expressionniste, du courant de la « Nouvelle Objectivité » découlant des expérimentations expressionnistes, n’utilisent pas de mots, mais reproduisent des genres d’onomatopées, pour retranscrire l’ambiance d’une rue animée, par exemple… Mais je digresse! 🙂

Le premier chapitre de Metropolis nous emmène dans un environnement bruyant, un vacarme assourdissant – les bruits de moteurs, les sons répétitifs qui sont exprimés par la répétition d’expressions entière dans les descriptions, la sirène qui sonne la relève des ouvriers depuis la Nouvelle tour de Babel… – et une sorte de charabia visuel avec des projecteurs, des flashes de couleurs dans le ciel qui vantent le Yoshiwara…
Cela m’a rappelé le poème de Wilhelm Klemm, Meine Zeit (« Mon époque ») qui décrit une métropole assez vampirique et bruyante, où l’on court après le temps, où la technologie semble avoir complètement déshumanisé l’environnement… Je ne suis pas une connaisseuse de l’Expressionnisme: je l’ai juste étudié en licence d’allemand, à travers le recueil poétique Menschheitsdämmerung (« Crépuscule de l’humanité »), que je vous conseille si vous lisez en allemand et aimez la poésie. Nous voyons, entendons, ressentons la ville à travers Freder qui se remémore sa rencontre avec Maria.

Cela se sent tout au long du livre: Maria dans l’obscurité qui entend des pas quand Rotwang l’enlève, ou qui sent l’eau monter quand, après destruction de la pompe principale, la  ville sous-terraine est inondée… C’est assez intense. On perçoit toujours l’environnement à travers quelqu’un, même à travers le froid Joh Fredersen, au fur et à mesure que l’on découvre le personnage.

On retrouve également ce rythme et ces répétitions dans les rencontres et aux dialogues. Ils sont souvent parsemés de silences, créent de la tension – notamment quand il s’agit du « grand échalas » et de Josaphat, de Joh Fredersen et Rotwag, du même Fredersen et de sa mère – et traduisent l’état d’esprit des différents personnages, notamment quand leurs relations sont ambigües. Menace, douceur, non-dit… il semble que Thea von Harbou ait réussi à traduire tout l’éventail de nos perceptions et de nos sentiments dans cette histoire.

  • Éléments narratifs
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Couverture de l’édition française… toujours inspirée du visuel du film! – Source: Fnac

Comme vous vous en doutez, il existe des différences entre Metropolis, le roman, et son adaptation par Fritz Lang. Il va de soit qu’il a fallu sélectionner la matière à garder, à changer ou à laisser de côté… En effet, le film est assez long, entre les plans filmés et les « cartons » de dialogues. Imaginez s’il avait fallu ajouter des scènes et leurs dialogues au montage!

Cela tient à quelques détails dans l’intrigue principale, mais aussi dans les histoires secondaires. Tout d’abord, contrairement au film, c’est Joh Fredersen qui a initialement commandé le robot, et Rotwang ne l’a pas créé de lui-même pour une obscure histoire de vengeance amoureuse, et nous voyons le personnage de Joh Fredersen évoluer – mais nous y reviendrons. Mais contrairement au film, le lecteur n’assiste pas à la création du robot. Quant à la fin, elle est un peu plus ouverte…

En outre, il existe plusieurs intrigues secondaires avec des personnages qui ne sont pas mis en exergue dans le film: l’amitié de Freder et de Josaphat, le premier secrétaire congédié par son père au début du livre, qui va l’aider à mettre en oeuvre ses plans pour retrouver la « vraie » Maria; les prophéties apocalyptiques du moine Desertus qui n’apparaît pas dans le film, la relation complexe de Joh Fredersen et de sa mère…

S’il est bien sûr question des conditions de travail terribles des ouvriers, une grande place est également laissée au volet « apocalyptique » de l’histoire, avec de nombreuses références bibliques. Je m’explique: dans la Metropolis de Thea von Harbou, envahie par les tours et les blocs d’immeuble, subsistent quelques vestiges d’une histoire plus ancienne, comme la demeure biscornue de Rotwang, la cathédrale de Freder aime à contempler lors de ses rêveries et… de la « secte des Gothiques » (j’imagine que cette expression va en amuser plus d’un!).
En réalité, ces Gothiques ne sont autre que les croyants, les « chrétiens » qui attendent la réalisation des prophéties de Desertus, l’un des grands opposants à la mécanisation du monde par Joh Fredersen. Il voit Metropolis comme une sorte de cité du péché comme Babylone, où les habitants n’ont d’autre préoccupation que la jouissance matérielle et physique. Ce qui n’est pas tout à fait faux: les autres travaillent pour eux en sous-sol, les habitants de la cité n’ont pas vraiment besoin de se préoccuper d’autre chose…

Ceci dit, cet élément « chrétien médiéval », les références à l’Apocalypse dans le délire fiévreux de Freder après la disparition de Maria retenue prisonnière par Rotwang, ajoute, avec le personnage de l’inventeur qui crée des êtres artificiels dans une maison de magicien ornée de pentacles, une dimension sombre, magique et mystérieuse qui contrebalance la machinerie froidement rationnelle mise en place par Joh Fredersen.
Si vous vous souvenez de la fameuse scène de danse du film, ici c’est une véritable scène de sabbat où la fausse Maria incarne la prostituée Babylone au beau milieu de la cathédrale, où les statues de la Mort et des Sept Péchés Capitaux s’éveillent et s’animent pour jouer de la musique. J’avoue qu’en soi, ces scènes sont assez déroutantes, mais on prend vraiment plaisir à lâcher prise et à s’y noyer… (Après, ce sont peut-être mes relents de goth’ qui parlent…).
Le seul petit point qui me dérange là-dedans, et qui m’étonne pour un ouvrage écrit par une femme, c’est que les femmes sont souvent cantonnées à la représentation de la « sainte » comme Maria, très protectrice et maternelle envers les enfants des ouvriers, ou la pieuse mère de Joh Fredersen, ou de la « putain » comme Futura sous les traits de Maria. C’est, je trouve, assez réducteur et c’est un peu ce qui ressort également du film de Lang. Cependant, cela est quelque peu contrebalancé par le fait que plusieurs scènes sont écrites du point de vue de Maria: elle est donc bien plus qu’une apparition, c’est un individu à part entière, une jeune femme courageuse et déterminée, capable de prendre des initiatives et de voler au secours d’enfants en danger dans la ville sous-terraine inondée. Les femmes ont donc dans cet ouvrage un certain pouvoir, une capacité à agir et à marquer l’esprit de leur entourage, comme c’est le cas de Hel, l’épouse décédée de Fredersen.

L’exotisme est également présent avec les délices « orientaux » du Yoshiwara, le lieu de perdition N°1 de la ville – Yoshiwara signifie « roseraie » en Japonais, et était le nom du quartier des plaisirs à Tokyo, où la prostitution était tolérée jusqu’en 1958. On retrouve donc ces genres de fantasmes liés à l’Asie, particulièrement en vogue à l’époque de la rédaction du livre, qui font de nos jeunes Metropolitains de vrais débauchés avides de sensations fortes, qu’il s’agisse de sexualité ou de substances illicites… C’est également visible dans la ville-basse, où les machines aux formes tentaculaires, les « dieux-machines », sont toujours comparées à des divinités du panthéon hindou. Quant aux Jardins Éternels, ma fois, les visages maquillés et masqués des jeunes femmes, toutes dévouées au plaisir de la jeunesse patricienne, ne sont pas sans m’évoquer les bordels bourgeois du XIXe.

Dans l’ensemble, cependant, l’auteure utilise des ressorts classique: l’affrontement entre deux mondes au-delà du propos politique, comme elle le spécifie dans le préambule du livre, une romance impossible, l’opposition du fils au père, la substitution par un double maléfique, une prophétie… J’ai détaillé cette partie consacrée aux thèmes abordés dans le post consacré au film au printemps dernier.
Mais finalement, plus qu’un roman, j’ai eu l’impression de lire une sorte d’épopée tenant autant de récits mythologiques bibliques que de la science-fiction, Thea von Harbou réussissant à créer une atmosphère d’attente prophétique pour ce moment où les conflits éclateront pour créer un monde nouveau.

  • Rationalité vs. Émotion

Je parlais plus haut de l’Expressionnisme et du Romantisme s’élevant contre la rationalité de leurs époques respectives, et je citais une sorte de christianisme gothique emprunt de danses macabres face aux plaisirs artificiels du Yoshiwara et des Jardins Éternels.
Finalement, je pense que plus que de religion ou de théologie (je ne suis pas certaine que Thea von Harbou ait été une fervente catholique, mais je n’ai pas trouvé assez de renseignements sur elle pour me prononcer définitivement à ce sujet), il est question d’esthétique et d’émotion pure. Les références à la religion semblent plus des vecteurs de sentiments et d’émotions sincères, qu’il s’agisse de peur ou de sérinité.

Le sentiment, la foi sincère de personnages exaltés comme Freder, Maria ou même Rotwang rongé par le chagrin et la vengeance depuis qu’il a perdu son grand amour, s’opposent à la froideur de cette ville déshumanisée, de la « robote » Futura qui ne fait qu’imiter les émotions humaines et de Joh Fredersen, et également de la rage aveugle des ouvriers en colère. Car le postulat de départ de l’histoire repose sur cette prédiction de Maria: « Le médiateur entre le cerveau et les mains, ce doit être le coeur. »
La métaphore est très simple. L’auteure désigne plusieurs fois Joh Fredersen par le qualification de « cerveau de Metropolis » – la salle centrale de la Nouvelle Tour de Babel où il siège devant le clavier sur lequel il sonne la relève des ouvriers, est d’ailleurs appelée la « boîte crânienne » par son fils Freder. Quant aux mains, ce sont bien sûr les ouvriers de la ville sous-terraine, décrits comme gris et sans expression, abrutis par la fatigue et des tâches répétitives, plus que jamais prêts à en découdre, dans une rage aveugle et sans nuance. Quant au médiateur, le coeur… Eh bien nous avons l’explication: c’est Freder qui se propose dans le rôle du médiateur. Connaissant à la fois la facilité et l’oisiveté d’une existence aisée et les difficultés de celles des ouvriers, amené à réfléchir par ses sentiments pour Maria et par son expérience de la ville sous-terraine, il est un protagoniste à la croisée des mondes.
Il s’est mis dans cette position en écoutant son coeur, car lui est, contrairement à son père, capable d’empathie… En effet, malgré sa condition enviable de « fils du boss » qui s’amuse avec ses camarades et les jolies filles des Jardins Éternels, le jeune Freder est un garçon solitaire qui, explique-t-il à Josaphat, a bien des camarades de jeux et de plaisirs, mais pas de véritable ami sur qui compter. De plus, ce garçon n’a pas connu sa mère. Bien que non-croyant et parfois sujet à la mélancolie, il aime à se perdre dans la contemplation de la cathédrale où, sait-il, sa mère se rendait souvent, pour tenter d’y retrouver quelque chose d’elle. La cathédrale gothique rappelle également cet amour du médiéval et de « l’authentique » prôné par les Romantiques, face à une ville froide, mécanique et rationnelle, le seul lieu, à la vaguement inquiétant mais calme, où il est possible de ressentir quelque chose et de s’y laisser aller.

Toujours en termes de combat entre rationalité froide de la machine et émotion, nous assistons à une évolution intéressante du personnage de Joh Fredersen, qui se révèle un être humain lui aussi. Du froid cerveau de Metropolis, il redevient l’amoureux éperdu de Hel, sa défunte épouse qui lui vaut un sérieux contentieux avec Rotwang, mais aussi le fils qui s’est perdu dans des aspirations grandioses, le père inquiet de perdre sa progéniture suite au conflit qui les oppose et qui va, au fur et à mesure, s’éloigner des machines pour rejoindre l’humanité. Et sa propre humanité au passage. C’est un point qui m’a très agréablement surprise, que de découvrir que l’un des grands méchants du film ait cette profondeur, et qu’il obtienne à la fin la réponse à une question qui le tourmente depuis toujours. (Mais de cela, je ne dirai rien de plus, pour ne pas vous gâcher le plaisir de la découverte!)

L’histoire pose donc, au-delà du propos de la réconciliation des classes par le refus de la violence qui mène Metropolis au seuil de la destruction, et par la médiation du « coeur », des questions sur les sentiments, les relations humaines, les passions poussées à leur extrême, et sur l’amour sous toutes ses formes (romantique, fraternel, filial et paternel, maternel…).

  • Conclusion

Voici donc ce que j’ai à dire au sujet de Metropolis, une oeuvre à l’écriture particulière et à l’univers tout de même assez riche. Du vivant de Thea von Harbou et de Fritz Lang, qu’il s’agisse du livre ou du film, les avis ont divergé. On y a vu un chez d’oeuvre comme un joyeux bordel – il est clair qu’il y a de ça, et qu’entre les références bibliques et exotiques, la cité de Metropolis est plus que bigarrée. Certains ont été jusqu’à déclarer que Thea von Harbou n’était bonne qu’à jouer sur le pathétique et le sentimentalisme dans une romance difficile entre deux jeunes gens de milieux antagonistes, et qu’heureusement qu’il y avait eu Fritz Lang pour sauver les meubles dans sa brillante mise en image sortie en 1927.

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Fritz Lang et Thea von Harbou, alors sa compagne dans les années 1920 – Source: Wikipedia

Or, Thea von Harbou (1888-1954) était une femme de lettres, de théâtre et de cinéma. Romancière populaire, elle est devenue une scénariste reconnue dès après la Première Guerre mondiale. À partir de 1921, elle écrira tous les scénarios des films de Lang jusqu’à ce qu’il émigre aux États-Unis en 1933 – on lui doit Docteur Mabuse le joueur, Les Niebelungen, La Femme sur la Lune, Metropolis. Affichant dans les années 1930 des sympathies discutables après l’arrivée au pouvoir des Nazis, elle se sépare de Fritz Lang. Emprisonnée en 1945 au moment de la dénazification, elle ne retrouvera plus jamais vraiment la gloire, bien que Fritz Lang, séparée d’elle depuis des années, ait basé ses films Le Tigre du Bengale et Le Tombeau Hindou sur des scénarios de son ancienne compagne, morte des suite d’une chute… en sortant du cinéma.

Bien que les sympathies fascisantes de la dame qui a pondu Metropolis me dérange quelque peu, on ne peut nier qu’elle a eu un destin or du commun, et qu’elle a commencé à construire sa propre oeuvre avant même sa rencontre avec Lang. Donc, la prétendre sans talent par rapport à son illustre collaborateur et époux… Non, je n’irai pas jusque là. Elle a tout de même contribué à la création de chefs d’oeuvre du Septième Art, ses histoires ont été la matière première de Lang. Et dans son style d’écriture expressif, quoiqu’un peu ampoulé, on trouve des ingrédients qui tiennent autant de l’épopée et du mythe que de la création romanesque. Aussi, Metropolis est certes un brin bordélique, mais aussi bouillonnant, foisonnant, et l’on suit les pérégrination de ses héros avec un intérêt teinté de plaisir. Le plus dur étant de se défaire des représentations du films et de considérer ce livre comme une oeuvre à part! 🙂 Et surtout, bien qu’on le classe dans la S.F. – ce qu’il mérite – je le trouve très axé sur l’humain. Et malgré le côté « sentimental » que l’on pourrait lui reprocher, c’est peut-être cette attention accordée aux êtres, aux individus, qui fait la force du livre.

Ainsi, si vous êtes curieux, je vous le recommande vivement, car il est assez intéressant aussi bien au niveau de l’intrigue que des références à la fois classiques et mythologiques. Il développe un peu plus l’univers du film avec ses subplots. Je vous le conseille pour votre culture, parce qu’il est très agréable à lire. Et aussi parce qu’il est bordélique et exalté, tout comme les pauvres êtres que nous sommes.

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Metropolis
Auteur: Thea von Harbou
Éditions: Milena Verlag
300 p.
Parution: Septembre 2014
Prix: 24,90 € (+ frais de port)

Ou, pour le texte en français:

Éditions: Terre de Brume
Collection: Terra Incognita
288 p.
Parution: Septembre 2015
Prix: 21,00 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

8 réflexions au sujet de “Le roman qui devint un grand film – Metropolis (Thea von Harbou)”

  1. Article en profondeur, passionnant ! Merci beaucoup pour cette découverte : comme tout le monde, j’ai vu le film de Fritz Lang, mais je ne m’étais jamais souciée du roman dont il est l’adaptation.

    Aimé par 1 personne

  2. C’est un billet vraiment, mais vraiment interessant Blanche! Merci! J’ai vu Metropolis lors d’un cours sur l’histoire du cinéma. Je l’avais adoré. Ton billet m’a appris beaucoup sur le livre que je ne connais pas. J’aimerais bien le lire. Vas-tu le feuilleter pour nous parler de la traduction? Comme toujours, au plaisir :).

    Aimé par 1 personne

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