Gladiateurs du Futur – Wang, t. 1: Les Portes d’Occident (P. Bordage)

Très chers lecteurs des Mondes de Blanche,

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Couverture – Source: Amazon.fr

Je reviens cette semaine avec un opus lu il y a déjà un bon moment.

Petite anecdote pour commencer. 🙂 Au début de mes études, alors que j’avais déjà lu la saga culte Dune, je lisais encore en majorité de l’historique. Mais lassée par des intrigues qui me semblaient se répéter, transposées dans des lieux et des époques différentes, je voulais me remettre en douceur à la S.F. avec une histoire agréable à lire qui me captiverait. J’ai donc, pendant l’été qui a suivi ma première année de fac, fait un tour à l’espace culturel Leclerc du coin auvergnat où je passais mes vacances, opté pour les deux volumes de l’oeuvre de Pierre Bordage, Wang.

Dans cette chronique assez concise, je reviendrai sur le premier tome, Les Portes d’Occident. Préparez-vous à découvrir un monde aussi exaltant que perturbant…

  • L’Occident replié sur lui-même

Nous sommes au XXIIIe siècle. Le monde est divisé, au sens propre, par un immense rideau électromagnétique, le REM. D’un côté, on trouve les pays dits « occidentaux » – Etats-Unis, Canada, Europe occidentale, Israël – et de l’autres, l’Europe de l’Est et le reste du monde. Ce qui reste de la Scandinavie a été ravagé par une guerre nucléaire, et l’Empire sino-russe gouverne un vaste territoire courant de la Chine à la Pologne.

Alors que la pègre fait sa loi, que les conditions de santé et d’hygiène sont déplorables, Wang, un adolescent issu de la diaspora chinoise, est élevé par sa grand-mère, Grand-Maman Li. Celle-ci lui enseigne le « tao de la survie », comment affronter les dangers pour rester en vie quoi qu’il arrive. Elle croit si fort en son petit-fils et au grand destin de celui-ci qu’elle l’encourage vivement à traverser le REM pour gagner l’Occident, et échapper ainsi à une dette d’une triade locale de Grand-Wroclaw.

À l’Ouest, justement, tout semble aller pour le mieux. En effet, la science a atteint des degrés d’avancement tel que tout est contrôlé, jusqu’aux saisons et au climat, à la procréation. Les êtres n’ont que peu ou plus du tout de rapports sexuels, et n’ont de sensations physiques qu’en se connectant à leur poste de télévision pour assister aux Jeux Uchroniques, compétition « sportive » internationale qui reconstitue les plus grandes guerres et batailles de l’Histoire. L’un de leurs plus jeunes et prometteurs stratèges, Frédric Alexandre, après les épreuves qualificatives. Mais si celles-ci sont une simulation, il va lui falloir des hommes pour constituer l’armée qui devra le mener à la victoire…

Quant à Wang, à l’approche des « Portes d’Occident » qui s’ouvrent à intervalle régulier pour laisser passer un petit nombre de migrant, il sauve du viol Lhassa, une jeune Tibétaine avec laquelle il vit une nuit de passion. Il en tombe éperdument amoureux, mais est séparé d’elle lors du passage. Il découvre alors une société dure, aussi frigide que rigide, où les migrants comme lui sont constamment contrôlés, et uniquement destinés au service et au divertissement des Occidentaux. Dès lors, il n’a plus que deux idées en tête: survivre, et retrouver Lhassa. C’est sans compter sur les recrutement pour les Jeux Uchroniques reconstituant les guerres des Gaules…

  • Une histoire efficace et un jeune héros attachant

Pierre Bordage est l’un des auteurs français de science-fiction les plus connus – à ma grande honte, je n’ai, de sa plus, encore lu que Wang, alors que mon père a dévoré Les Guerriers du Silence, entre autres oeuvres. Wang n’est donc peut-être pas le premier livre auquel vous pensez si l’on parle de Bordage. Pourtant c’est un livre plutôt sympathique, efficace… bref, captivant, qui vous tient en haleine jusqu’au bout, tant vous voulez connaître la suite des aventures du jeune Wang.

On s’attache d’ailleurs bien vite à ce garçon jeune – au début de l’histoire, Wang n’a pas plus de seize ans – qui a très tôt été confronté à la faim, au froid et à l’adversité dans son bidonville polonais, mais qui n’en est pas moins devenu insensible. On le voit pleurer seul dans son coin, souffrir de la solitude et de l’absence de Grand-Maman Li, le seul être à s’être vraiment occupé de lui. Il va cependant, au cours des recrutement pour les Jeux Uchroniques auxquels on devine bien vite qu’il va participer, rencontrer des personnages hauts en couleurs originaires des quatre coins du monde. Notre Wang va découvrir en lui-même des ressources insoupçonnées…

Et il en aura bien besoin, car il se trouve pris dans le cours d’événements qui ne le concernent en rien et le dépassent…

  • Un Occident complètement décadent

IMG_20151121_114108L’histoire vaut aussi pour son contexte… En effet, Wang nous dépeint une société occidentale qui, dans ce XXIIIe siècle, a poussé à la fois les progrès scientifiques, ainsi que la pudibonderie à leur extrême. Notre jeune héros découvre un monde complètement nouveau où l’on peut regarder la télévision tout en éprouvant les sensations de participants aux jeux, où le climat lui-même a fait l’objet de réglages par la main de l’Homme – en témoigne le climat quasi-tropical qui règne toute l’année en France, et l’hiver arrivant d’un coup dans la nuit du 20 au 21 décembre. J’avoue que j’avais, à l’époque (j’ai lu Wang il y a dix ans), trouvé ce passage complètement ahurissant! De même, tout ce qui est « sale », ne se fait pas. Les relations sexuelles, par exemple: les enfants sont conçus en laboratoire et non par la voie naturelle, à l’ancienne. Aussi faire l’amour est-il un acte répréhensible.

Aussi cette société est-elle réglée comme du papier à musique, qu’il s’agisse du climat ou du cycle des Jeux Uchroniques qui créent un engouement semblable à celui pour les jeux du Cirque à Rome. Cela a un petit parfum d’Hunger Games, me direz-vous… Il est vrai qu’on n’en est pas loin… De mon côté, cela me rappelait surtout des parties d’Age of Empires grandeur nature avec un brin de sadisme… Bref. On aime tant les Jeux Uchroniques dans cet Occident décadent que la mode vestimentaire se met au diapason, selon le thème choisi et le vainqueur des derniers jeux. Par exemple, au moment où Wang commence, la dernière époque était la Renaissance, aussi les personnages principaux portent-ils des culottes bouffantes et des robes à col carré, inspirées par la mode de l’époque. On voit donc des occidentaux blasés par tout ce qu’ils ont, qui n’ont plus rien à attendre de l’avenir et qui finalement, se tournent vers un passé beaucoup plus exaltant à travers ces Jeux Uchroniques.
Cela est d’autant plus comique que lors de ses premiers contacts avec les Occidentaux, Wang rencontre un médecin obèse vêtu à la mode François Ier, mais dans des couleurs fluo. Aussi considère-t-il la futilité ambiante à la fois avec indignation, ironie et parfois avec détachement…

Mais le règlement au poil de cette société ne laisse rien passé qui soit différent. Tout est déformé, nettoyé, aseptisé, comme les migrants eux-mêmes dont la plupart sont stérilisés à leur arrivée – ce qui a, bien sûr, d’horribles relents de fascisme. Avec l’émetteur implanté dans leur cerveau qui laisse dépasser une diode sur leur front, le moindre manquement à la discipline amène à les… éteindre tout simplement. Bref, de quoi faire froid dans le dos. Wang devra faire preuve d’astuce pour échapper à leur vigilance…

Et quid des individus eux-mêmes?… Il en découle que les Occidentaux sont à la fois ridicule avec leurs accoutrements kitsch, et surtout, on les découvre physiquement inhibés. Ce qui m’a le plus marquée dans cet ouvrage a trait à la sexualité. Là, je vais quitter mon registre soutenu pour vous dire: Mais what’s the fuck? C’est juste flippant! Il s’avère que même ceux qui décident d’avoir des rapports sexuels, comme cette femme médecin qui va coucher avec Wang, ne l’apprécient absolument pas, et le vivent comme une atteinte, une intrusion, non comme un plaisir car on leur a jamais appris que cela pouvait être agréable. Même Delphane, et son fiancé Frédrik Alexandre, le jeune stratège, s’ils sont tentés d’essayer, remettent toujours à plus tard. Quant à Wang, il n’aime pas plus le sexe avec ces Occidentales, même très attirantes, à la chair molle et inodore, qui sont de véritables bouts de bois entre ses bras… Bon, le sexe n’est certes pas tout, mais cela peut être une très belle expérience quand on en a envie, et toucher le corps de quelqu’un qu’on aime et désire, c’est quand même le top! Alors, non, non, non! Un monde sans ça, c’est quelque chose que je ne veux JAMAIS voir et vivre!

  • Conclusion

J’ai lu Wang en 2005, dans le monde post-11 Septembre. Alors que les infos nous inondaient assez régulièrement de nouvelles d’Irak, quand pratiquement un jour ne passait pas sans qu’on entende parler de « fous de Dieu » avides de sang, et dans la France qui avait vu la présence du FN au second tour, le propos de Bordage. Aussi à l’époque mon imaginaire de jeune fille impressionnable était-il empli du spectre des guerres de religion et de repli sur soi des pays occidentaux, et Wang me paraissait visionnaire, d’autant plus qu’il était paru quelques années auparavant, en 1996.
Je pense maintenant que ce point de vue est à relativiser, que ce qu’écrivait Bordage devait surtout être influencé par la fin de la Guerre Froide et ce que certains géopolitoplogues ont aimé à appeler le « Nouvel Ordre Mondial » – suprématie de l’Occident avec l’hyperpuissance américaine, la résurgence du religieux, bridé par le communisme dans l’ancien bloc de l’Est, arrivée massive de migrants de l’Est à l’Ouest (d’ailleurs largement « rachetés » par l’Ouest dans les milieux scientifiques), émergence du concept de « choc des civilisations »… Dans cet esprit, un Occident victorieux aurait pu estimer détenir la vérité et sombrer dans une espèce d’Européanocenrime qui lui ferait croire ne plus rien avoir à prouver. Un peu comme celui dépeint dans Wang. (Après, je ne sais pas quelles ont été les sources d’inspiration de Pierre Bordage, hein, il faudrait sûrement le lui demander!)

Pourtant, je pense aujourd’hui que malgré l’adversité, malgré la montée d’idées discutables, Bordage a poussé très loin la caricature. Ce qui rend les « méchants » parfois plus ridicules qu’autre chose, et en général, je n’aime pas trop ça dans la fiction. Donc, c’est à mon avis une faiblesse de ce roman, car même une adepte de l’autodérision comme moi a trouvé le trait beaucoup trop forcé. Car malgré les récents événements, je trouve que beaucoup de personnes ne souhaitent pas céder à la haine de l’Autre ou à la tentation du repli. C’est du moins ce que je me dis avec le recul, au sujet de Wang. D’autant plus que je ne suis pas tout à fait d’accord avec le concept de « décadence » de l’Occident tel qu’on l’entend aujourd’hui: alors certes, avec le monde multipolaire qui émerge, l’influence de l’Amérique du Nord et de l’Europe n’est plus ce qu’elle était, et avec la crise récente, le chômage qui a durement touché les jeunes dont je fais partie, et dont beaucoup aujourd’hui souhaitent s’expatrier. Mais je pense qu’il faut se garder pour autant de croire les Européens et les Américains finis. Ce sont toujours des sociétés vivantes, créatives, avec des cultures tout à fait intéressantes et fascinantes, au même titre que les autres.

En effet, je pense qu’avant de le lire, il faut se détacher quelque peu de ce que l’on connaît, et ne pas prendre tout cela pour argent comptant. Et j’ai très envie de vous dire qu’aucune situation n’est aussi simple qu’elle le paraît (désolée, c’est l’ancienne étudiante en géopolitique qui parle!), quand bien même l’objet de ce blog n’est pas de parler politique. Ce qui compte avant toute chose dans Wang, et la raison pour laquelle je vous le conseillerai, c’est qu’il a tous les ingrédients qui rendent les récits de science-fiction sympas: un héros jeune et courageux, une action palpitante aux enjeux multiples, des rebondissements, un futur assez sombre pour nous effrayer et éventuellement pour nous amener à réfléchir. Mais je ne pense pas qu’il s’agisse de beaucoup plus qu’un récit d’aventures avec un petit parfum de mise en garde, qui ravira ceux qui débutent avec la science-fiction.

Quant à ce petit Wang, parti loin de chez lui, il a toute notre sympathie. Au début, on aurait presque envie de le protéger… Mais au fur et à mesure que l’histoire avance, on a surtout très envie que lui et ses nouveaux amis s’en sortent… Et quand bien même, on attend avec impatience le second tome, Les Aigles d’Orient, que je vous présenterai la semaine prochaine!

Bonne lecture à vous tous, et à jeudi avec la chronique film qui sera consacrée à… une saga!

Blanche Mt.-Cl.


Titre: Wang, t.1: Les Portes d’Occident
Auteur: Pierre Bordage
Editions: J’ai Lu
Collection: Science Fiction
411 p.
Parution: Novembre 2001
Prix: 8,20 €

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Publié par

Blanche Mt.Cl.

Blogueuse, artiste autodidacte et graphiste, amoureuse des littératures de l'imaginaire et auteure sur WattPad (Le Sang des Wolf, La Nuit de Wolf et Pourquoi les Vampires aiment Paris Plage). N'hésitez pas à vous laisser entrainer dans mon univers!

4 réflexions au sujet de “Gladiateurs du Futur – Wang, t. 1: Les Portes d’Occident (P. Bordage)”

  1. Superbe dystopie que ce diptyque, si tu as parcouru notre blog à moi et à Nelfe, tu as du remarquer que je suis un grand fan ce bordage à la fois accessible dans son écriture et bouleversant dans les thèmes abordés.
    Le Huxley est aussi excellent! 😉
    Très sympa ton blog aussi, je repasserai régulièrement.
    bonne continuation à toi.

    Aimé par 1 personne

  2. C’est un ouvrage que je ne connais pas mais qui me prend l’envie de découvrir suite à ta chronique ! Je suis très amusée de voir comment le traitement de la sexualité est l’exact opposé de celui imaginé dans Le Meilleur des mondes par Huxley et pourtant, ça ne m’étonne pas dans cet univers où la science semble prônée avant toute forme de naturel (une pointe de critique humaniste, peut-être ? ^^).
    En tout cas, merci pour cette découverte 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Je suis ravie si j’ai pu te faire faire une découverte! 🙂 De mon côté, l’ouvrage m’a surtout permis de me remettre doucement à la SF, c’est un récit somme toute très sympathique qu’on a du mal à lâcher.
      Et honte à moi, je n’ai pas encore lu l’oeuvre d’Huxley! 😦 Mais j’ai vraiment hâte!

      Aimé par 1 personne

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